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Full text of "Dictionnaire philosophique"

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University of Toronto 



http://archive.org/details/dictionnairephil08volt 







ms, 






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DICTIONNAIRE 
PHILOSOPHIQUE. 



vin. 



DICTIONNAIRE 

PHILOSOPHIQUE, 

Par VOLTAIRE. 

TOME HUITIÈME. 

RAI. — ZOR. 



=çyûume/r 



PARIS. 

CHEZ L'ÉDITEUR, RUE DE L'A HUCHETTE.B» 18 



w kVMM vnv»vwH«aw 







e 

<j^ 



^ 



DICTIONNAIRE 

PHILOSOPHIQUE. 



R. 

RAISON. 



Dans le temps que toute la France était folle du 
système de Lass, et qu'il était contrôleur général, un 
homme qui avait toujours raison vint lui dire en pré- 
sence d'une grande assemblée : 

Monsieur, vous êtes le plus grand fou, le plus 
grand sot, ou le plus grand fripon qui ait encore 
paru parmi nous ; et c'est beaucoup dire : voici 
comme je le prouve. Vous avez imaginé qu'on peut 
décupler les richesses d'un état avec du papier; mais 
ce papier ne pouvant représenter que l'argent repré- 
sentatif des vraies richesses qui sont les productions 
le la terre et des manufactures, il faudrait que vous 
eussiez commencé par nous donner dix fois plus de 
blé, de vin, de drap et de toile, etc. Ce n'est pas 
assez , il faudrait être sûr du débit. Or, vous faites 
dix fois plus de billets que nous n'avons d'argent et 
de denrées, donc vous êtes dix fois plus extravagant, 
ou plus inepte, ou plus fripon que tous les contrô- 
leurs ou surintendans qui vous ont précédé. Yoici 
d'abord comme je prouve ma majeure. 

A peine avait-il commencé sa majeure qu'il fut 
conduit à Saint-Lazare. 

ïv 



O RAlSOtf. 

Quand il fut sorti de Saint-Lazare , où il étudia 
beaucoup et où il fortifia sa raison , il alla à Rome; il 
demanda une audience publique au pape , à condi- 
tion qu'on ne l'interromprait point dans sa harangue; 
et il lui parla en ces termes : 

Saint père 5 vous êtes un antechrist, et voici comme 
je le prouve à votre sainteté'. J'appelle anteckrist ou 
antichrist , selon la force du mot, celui qui fait tout 
le contraire de ce que le Christ a fait et commandé. 
Or, le Christ a été pauvre , et vous êtes très-riche ; il 
a payé le tribut, et vous exigez des tributs; il a été 
soumis aux puissances, et vous êtes devenu puis- 
sance ; il marchait à pied , et vous allez à Castel-Gan- 
doife dans un équipage somptueux; il mangeait tout 
ce qu'on voulait bien lui donner, et vous voulez que 
nous mangions du poisson le vendredi et le samedi, 
quand nous habitons loin de la mer et des rivières; il 
a défendu à Simon-Barjone de se servir de l'épée, et 
vous avez des épées à votre service, etc., etc., etc. 
Donc en ce sens votre sainteté est antechrist. Je vous 
révère fort en tout autre sens, et je vous demande une 
indulgence in articulo mortis. 

On mit mon homme au château Saint-Ange. 

Quand il fut sorti du château Saint-Ange, il cou- 
rut à Venise, et demanda à parler au doge. Il faut, 
lui dit-il , que votre sérénité soit un grand extrava- 
gant dépouscr tous les ans la mer; car, première- 
ment, on ne se marie qu'une fois avec la même per- 
sonne; secondement, votre mariage ressemble A celui 
d'Arlequin, lequel était à moitié fait,. attendu qu'il 
ue manquait que le consentement de la future; troi- 



RARE. 7 

sièmement , qui vous a dit qu'un jour d'autres puis- 
sances maritimes ne vous déclareraient pas inhabile 
à consommer le mariage ? 

Il dit, et on l'enferma dans la tour de Saint-Marc. 

Quand il fut sorti de la tour de Saint-Marc, il alla 
a Constantinople ; il eut audience du mufti, et lui 
parla en ces termes : Votre religion, quoiqu'elle ait 
de bonnes choses, comme l'adoration du grand Être, 
et la nécessité d'être juste et charitable, n'est d'ail- 
leurs qu'un réchauffé du judaïsme, et un ramas en- 
nuyeux des contes de ma mère -Foie. Si l'archange 
Gabriel avait apporté de quelque planète les feuilles 
du Koran à Mahomet, toute l'Arabie aurait vu des- 
cendre Gabriel : personne ne l'a vu ; donc Mahomet 
n'était qu'un imposteur hardi qui trompa des im- 
béciles. 

A peine eut-il prononcé ces paroles qu'il fut em- 
palé. Cependant il avait eu toujours raison. 

RARE. 

Rare en physique est opposé à dense. En morale, 
il est opposé à commun. 

Ce dernier rare est ce qui excite l'admiration. On 
n'admire jamais ce qui est commun, on en jouit. 

Un curieux se préfère au reste des chétifs mortels, 
quand il a dans son cabinet une médaille rare qui n'est 
bonne à rien , un livre rare que personne n'a le cou- 
rage de lire , une vieille estampe d'Albert-Dure (*) , 
mal dessinée et mal empreinte : il triomphe s'il a dans 
son jardin un arbre rabougri venu d'Amérique. Ce 

(*] Albert Durer. 



3 RARE. 

curieux n'a point de goût, il n'a que de la vanité. Il a 
ouï dire que le beau est rare; mais il devrait savoir 
que tout rare n'est point beau. 

Le beau est rare dans tous les ouvrages de la na- 
ture, et dans ceux de l'art. 

Quoiqu'on ait dit bien du mal des femmes, je 
maintiens qu'il est plus rare de trouver des femmes 
parfaitement belles que de passablement bonnes. 

Vous rencontrerez dans les campagnes dix mille 
femmes attachées à leur ménage, laborieuses, so- 
bres, nourrissant, élevant, instruisant leurs enfans; 
et vous en trouverez à peine une que vous puissiez 
montrer aux spectacles de Paris, de Londres, do 
Naples, ou dans les jardins publics, et qu'on puisse 
regarder comme une beauté. 

De même, dans les ouvrages de l'art, vous avez 
dix mille barbouillages contre un chef-d'oeuvre. 

Si tout était beau et bon , il est clair qu'on n'admi- 
rerait plus rien ; on jouirait. Mais aurait-on du plaisir 
en jouissant? c'est une grande question. 

Pourquoi les beaux morceaux du Cid, des Iloraces, 
de Cinna, eurent-ils un succès si prodigieux? c'est 
que, dans la profonde nuit où l'on était plongé, on vit 
briller tout à coup une lumière nouvelle que l'on n'at- 
tendait pas. C'est que ce beau était la chose du monde 
la plus rare. 

Les bosquets de Versailles étaient une beauté 
unique dans le monde , comme l'étaient alors cer- 
tains morceaux de Corneille. Saint-Pierre de Rome 
est unique, et on vient du bout du monde s'extasier 
en le voyant* 



RARE. $ 

Mais supposons que toutes les églises de l'Europe 
égalent Saint -Pierre de Rome, que toutes les statues 
soient des Vénus de Médicis , que toutes les tragédies 
soient aussi belles que l'iphigénic de Racine, tous les 
ouvrages de poésie aussi bien faits que l'Art poétique 
de Boileau, toutes les comédies aussi bonnes que le 
Tartufe , et ainsi en tout genre ; aurez-vous alors au- 
tant de plaisir à jouir des chefs-d'œuvre rendus com- 
muns, qu'ils vous en fesaient goûter quand ils étaient 
rares ? Je dis hardiment que non : et je crois qu'alors 
l'ancienne école a raison , elle qui l'a si rarement. 
Ab assuetis non fit passio , habitude ne fait point 
passion. 

Mais, mon cher lecteur, en sera-t-il de même 
dans les œuvres de la nature? Serez-vous dégoûté si 
toutes les filles sont belles comme Hélène; et vous, 
mesdames , si tous les garçons sont des Paris? Suppo- 
sons que tous les vins soient exceîlens, aurez- vous 
moins d'envie de boire ? si les perdreaux , les faisan-* 
deaux , les gélinotes sont communs en tout temps , 
aurez -vous moins d'appétit ? Je dis encore hardi- 
ment que non, malgré l'axiome de l'école, habitude 
ne fait point passion : et la raison, vous le savez, c'est 
que tous les plaisirs que la nature nous donne sont 
des besoins toujours renaissans, des jouissances né- 
cessaires, et que les plaisirs des arts ne sont pas néces- 
saires. Il n'est pas nécessaire à l'homme d'avoir des 
bosquets où l'eau jaillisse jusqu'à cent pieds de la 
bouche d'une figure de marbre, et d'aller au sortir 
de ces bosquets voir une belle tragédie. Mais les deux 
sexes sont toujours nécessaires l'un à l'autre. La table 



10 * ' RAVAILLAC. 

et le lit sont nécessaires. L'habitude d'être alternative- 
ment sur ces deux trônes ne vous dégoûtera jamais. 

Quand les petits savoyards montrèrent pour la 
première fois la rareté, la curiosité 3 rien n'était plus 
rare en effet. C'était un chef-d'œuvre d'optique in- 
venté , dit-on , par Kircher; mais cela n'était pas né- 
cessaire, et il n "y a plus de fortune à espérer dans ce 
grand art. 

On admira dans Paris un rhinocéros il y a quel- 
crues années. S'il y avait dans une province dix mille 
rhinocéros , on ne courrait après eux que pour les 
tuer. Mais qu'il y ait cent mille belles femmes, on 
courra toujours après elles pour les .... honorer, 

RAVAILLAC. 

J'ai connu dans mon enfance un chanoine de 
Péronne , âgé de quatre-vingt-douze ans , qui avait 
été ëlevé par un des plus furieux bourgeois de la 
Ligue. Il disait toujours : Feu monsieur de Ravaillac. 
Ce chanoine avait conservé plusieurs manuscrits très- 
curieux de ces temps apostoliques, quoiqu'ils ne fis- 
sent pas beaucoup d'honneur à son parti; en voici un 
cru'il laissa à mon oncle. 

Dialogue d'un page du duc de Sulli, et de maître 
Filesac, docteur de Sorbonne, l'un des deux 
confesseurs de Ravaillac. 

MAÎTRE FILESAC. 

Dieu merci, mon cher enfant, Ravaillac est mort 
comme un saint. Je l'ai entendu en confession ; il s'est 
repenti de son péché , et a fait un ferme propos de 



RAVAILLAC. Il 

n'y plus retomber. Il voulait recevoir la sainte com- 
munion ; mais ce irest pas ici l'usage comme à Rome ; 
sa pénitence lui en a tenu lieu : et il est certain qu'il 
est en paradis. 

LE PAGE. 

Lui, en paradis? dans le jardin? lui î ce monstre I 

MAÎTRE FILES AC. 

Oui, mon tel enfant, dans le jardin, dans le ciel 7 
c'est la même chose. 

LE PAGE. 

Je le veux croire ; mais il a pris un mauvais che- 
min pour y arriver. 

MAITRE FILE SAC. 

Vous parlez en jeune huguenot. Apprenez que co- 
que je vous dis est de foi. Il a eu l'attrition; et cette 
attrition, jointe au sacrement de confession, opère 
immanquablement salvation, qui mène droit en pa- 
radis, où il prie maintenant Dieu pour vous, 

LE PAGE. 

Je ne veux point du tout qu'il parle à Dieu de moi. 
Qu'il aille au diable avec ses prières et son attrition. 

MAÎTRE FILE SAC. 

Dans le fond c'était une bonne âme. Son zèle l'a 
emporté, il a mal fait; mais ce n'était pas en mauvaise 
intention. Car dans tous ses interrogatoires il a ré- 
pondu qu'il n'avait assassiné le roi que parce qu'il al- 
lait faire la guerre au pape , et que c'était la faire à 
Dieu. Ses sentimens étaient fort chrétiens. Il est 
sauvé , vous dis-je ; il était lié , et je l'ai délié. 

LE PAGE. 

Ma foi, plus je vous écoute, plus vous me parais- 



12 RAVAILLAC. 

sez un homme à lier vous-même. Vous me faites hor- 
reur. 

MAÎTRE FILES AC. 

C'est que vous n'eîes pas encore dans la bonne 
Toie ; vous y serez un jour. Je vous ai toujours dit que 
vous n'étiez pas loin du royaume des cieux, mais le 
moment n'est pas encore venu. 

LE PAGE. 

Le moment ne viendra jamais de me faire croira 
que vous avez envoyé Ravaillac en paradis. 

MAÎTRE FILES AC. 

Dès que vous serez converti, comme je l'espère, 
vous le croirez comme moi; mais, en attendant, sa- 
chez que vous et le duc de Sulli, votre maître, vous 
Serez damnés à toute éternité avec Judas Iscariote et 
le mauvais riche, tandis que Ravaillac est dans le 
sein d'Abraham. 

LE PAGE. 

Comment, coquin! 

MAÎTRE FILES AC. 

Point d'injures, petit fils; il est défendu d'appeler 
son frère Raca. On est alors coupable de la géhenne 
Ou gebenne du feu. Souffrez que je vous endoctrine 
sans vous fâcher. 

LE PAGE. 

Va 5 tu me parais si raca, que je ne me fâcherai 
plus. 

MAÎTRE FILE SAC. 

Je vous disais donc qu'il est de foi que vous serez 
damné; et malheureusement notre cher Henri IV l'est 
déjà 7 comme la Sorbonne l'avait toujours prévu. 



I 



RAVAILLAC. l3 

LE PAGE. 

Mon cher maître damné! attends, attends 3 scélé- 
rat , un bâton, un bâton. 

MAÎTRE FILES AC. 

Calmez-vous, petit fils, vous m'avez promis de 
m'écouter patiemment.. N'est-il pas vrai que le grand 
Henri est mort sans confession? N'est-il pas vrai qu'il 
était en péché mortel, étant encore amoureux de ma- 
dame la princesse de Condc , et qu'il n'a pas eu le temps 
de demander le sacrement de pénitence, Dieu ayant 
permis qu'il ait été frappé à l'oreillette gauche du 
cœur, et que le sang l'ait étouffé en un instant? Vous 
ne trouverez absolument aucun bon catholique qui 
ne vous dise les mêmes vérités que moi. 

LE PAGE. 

Tais-toi, maître fou; si je croyais que tes docteurs 
enseignassent une doctrine si abominable , j'irais sur* 
le-champ les brûler dans leurs loges. 

MAÎTRE FILE SAC . 

Encore une fois, ne vous emportez pas, vous Pavez 
promis. Monseigneur le marquis de Conchini , qui est 
un bon catholique , saurait bien vous empêcher d'être 
assez sacrilège pour maltraiter mes confrères. 

LE PAGE. 

Mais en conscience, maître Filesac, est -il bien 
vrai que l'on pense ainsi dans ton parti ? 

MAÎTRE FILESAC. 

Soyez-en très-sûr; c'est notre catéchisme. 

LE PAGE. 

Ecoute, il faut que je t'avoue qu'un de tes sorbo- 
niqucurs m'avait presque séduit Fan passé. ïl ni avait 



i4 RELIGION. 

fait espérer une pension sur un bénéfice. Puisque le 
roi, me disait-il, a entendu la messe en latin, vous 
qui n'êtes qu'un petit gentilhomme, vous pourriez 
bien l'entendre aussi sans déroger. Dieu a soin de ses 
élus, il leur donne des mitres, des crosses, et prodi* 
gieuscment d'argent. Vos réformés vont à pied et no 
savent qu'écrire. Enfin j'étais ébranlé; mais, après ce 
que tu viens de me dire , j'aimerais cent fois mieux me 
faire mahométan que d'être de ta secte. 

Ce page avait tort. On ne doit point se faire maho- 
métan parce qu'on est affligé ; mais il faut pardonner 
à un jeune homme sensible, et qui aimait tant Henri IV. 
Maître Filesac parlait suivant sa théologie, et le petit 
page selon sou cœur. 

RELIGION. 

SECTION PFEMIÈB.E. 

Les épicuriens, qui Savaient nulle religion, re^- 
commandaient l'éloignemcnt des affaires publiques, 
l'étude et la concorde. Cette secte était une société 
d'amis, car leur principal dogme était l'amitié. Atti- 
cus , Lucrèce, Memmius, et quelques hommes do 
cette trempe, pouvaient vivre très-honnêtement en- 
semble, et cela se voit dans tous les pays; philoso- 
phez tant qu'il vous plaira entre vous. Je crois en- 
tendre des amateurs qui se donnent un concert d'une 
musique savante et raffinée; mais gardez-vous d'exé- 
euter ce concert devant le vulgaire ignorant et brutal; 
il pourrait vous casser vos instrumens sur vos têtes. 
Si vous avez une bourgade à gouverner , il faut qu'elle 
ait une religion. 



RELIGION. l5 

Je ne parle point ici de la nôtre; elle est la seule 
bonne, la seule nécessaire , la seule prouvée, et la 
seconde révélée. 

Aurait-il été possible à l'esprit humain, je ne dis 
pas d'admettre une religion qui approchât de la 
nôtre, mais qui fût moins mauvaise que toutes les 
autres religions de l'univers ensemble? et quelle se- 
rait cette religion? 

Ne serait-ce point celle qui nous proposerait l'a- 
doration de l'Être suprême, unique, infini, éternel, 
formateur du monde , qui le meut et le vivifie , cui nec 
siinile nec secundum; celle qui nous réunirait à cet 
Être des êtres pour prix de nos vertus , et qui nous en 
séparerait pour le châtiment de nos crimes ? 

Celle qui admettrait très -peu de dogmes inventes 
par la démence orgueilleuse, éternels sujets de dis- 
putes ; celle qui enseignerait une morale pure sur la- 
quelle on ne disputa jamais? 

Celle qui ne ferait point consister l'essence du culte 
dans de vaines cérémonies, comme de vous cracher 
dans la bouche , ou de vous ôter un bout de votre 
prépuce, ou de vous couper un testicule, attendu 
qu'on peut remplir tous les devoirs de la société avec 
deux testicules et un prépuce entier, et sans qu'on 
vous crache dans la bouche? 

Celle de servir son prochain pour f amour de Dieu, 
au lieu de le persécuter, de l'égorger au nom de Dieu; 
celle qui tolérerait toutes les autres, et qui, méritant 
ainsi la bienveillance de toutes, serait seule capable 
de faire du genre humain un peuple de frères? 

Celle qui aurait des cérémonies augustes dont le 



l6 RELIGION. 

vulgaire serait frappe, sans avoir des mystères qui 
pourraient révolter les sages et irriter les incrédules? 

Celle qui o (Frirait aux hommes plus d'encourage- 
ment aux vertus sociales, que d'expiations pour les 
perversités? 

Celle qui assurerait à ses ministres un revenu assez 
honorable pour les faire subsister avec décence , et 
ne leur laisserait jamais usurper (Iqs dignités et un 
pouvoir qui pourraient en faire des tyrans ? Celle qui 
établirait des retraites commodes pour la vieillesse 
et pour la maladie, mais jamais pour la fainéantise? 

Une grande partie de cette religion est déjà dans 
le cœur de plusieurs princes, et elle sera dominante 
dès que les articles de paix perpétuelle que l'abbe 
de Saint-Pierre a proposés seront signés de tous les 
potentats. 

SECTION II. 

Je méditais cette nuit; j'étais absorbé dans la con- 
templation de la nature ; j'admirais l'immensité , le 
cours, les rapports de ces globes infinis que le vul- 
gaire ne sait pas admirer. 

J'admirais encore plus Finîelligence qui préside à 
ces vastes ressorts. Je me disais : Il faut être aveugle 
pour n'être pas ébloui de ce spectacle ; il faut être 
stupide pour n'en pas reconnaître l'auteur ; il faut 
être fou pour ne pas l'adorer. Quel: tribut d'adoration 
dois -je lui rendre ? ce tribut ne doit -il pas être le 
même dans toute l'étendue de l'espace, puisque c'est 
le même pouvoir suprême qui règne également dans 
cette étendue. Un être pensant, qui habite dans une 



RELIGION. 17 

étoile de la voie lactée , ne lui doit-il pas le même 
hommage que l'être pensant sur ce petit globe où 
nous sommes ? La lumière est uniforme pour l'astre 
de Sirius et pour nous; la morale doit être uniforme. 
Si un animal sentant et pensant dans Sirius est né 
d'un père et d'une mère tendres qui aient été occupés 
de son bonheur, il leur doit autant d'amour et de 
soins que nous en devons ici à nos parens. Si quel- 
qu'un dans la voie lactée voit un indigent estropié, 
s'il peut le soulager et s'il ne le fait pas, il est cou- 
pable envers tous les globes. Le cceur a partout les 
mêmes devoirs : sur les marches du trône de Dieu , 
s'il a un trône; et au fond de l'abîme, s'il est un abîme. 

J'étais plongé dans ces idées, quand un de ces gé- 
nies qui remplissent les intermondes descendit vers 
moi. Je reconnus cette même créature aérienne qui 
m'avait apparu autrefois pour m'apprendre combien 
les jugemens de Dieu diffèrent des nôtres , et com- 
bien une bonne action est préférable à la contro- 
verse (*). 

Il me transporta dans un désert tout couvert d'os- 
semens entassés; et entre ces monceaux de morts il 
y avait des allées d'arbres toujours verts, et au bout 
de chaque allée un grand homme d'un aspect auguste, 
qui regardait avec compassion ces tristes restes. 

Hélas! mon archange, lui dis- je, où m'avez-vous 

mené? A la désolation, me répondit-il .Et qui 

sont ces beaux patriarches que je vois immobiles et 
attendris au bout de ces allées vertes, et qui semblent 

(*) Voyez l'article Dogme. 



l8 RELIGION. 

pleurer sur cette foule innombrable de moits? Tu le 
sauras , pauvre créature humaine , me répliqua le 
génie des intermondes; mais auparavant il faut que 
tu pleures. 

Il commença par le premier amas. Ceux-ci , dit-:! , 
sont les vingt-trois mille Juifs qui dansèrent devant 
un veau, avec les vingt-quatre mille qui furent tués 
sur des filles madianites. Le nombre des massacrés 
pour des délits ou des méprises pareilles se monte à 
près de trois cent mille. 

Aux allées suivantes sont les charniers des chré- 
tiens égorgés les uns par les autres pour des disputes 
métaphysiques. Ils sont divisés en plusieurs mon- 
ceaux de quatre siècles chacun. Un seul aurait monté 
jusqu'au ciel; il a fallu les partager. 

Quoi! m'écriai-je, des frères ont traité ainsi leurs 
frères, et j'ai le malheur d'être dans cette confrérie? 

Voici, dit l'esprit, les douze millions d'Américains 
tués dans leur patrie, parce qu'ils n'avaient pas été 
baptisés. Hé mon Dieu! que ne Jaissiez-vous ces osse- 
mens affreux se dessécher dans riiémisphère où leurs 
corps naquirent, et où ils furent livrés à tant de trépas 
dïffërens ? Pourquoi réunir ici tous ces monumens 
abominables de la barbarie et du fanatisme ? — Pour 
t'instruire. 

Puisque tu veux m'instruire , dis je au génie, 
apprends- moi s'il y a eu d'autres peuples que les 
chrétiens et les Juifs à qui le zèle et la religion, mal- 
heureusement tournée en fanatisme , aient inspiré 
tant de cruautés horribles. Oui, me dit-il; les maho- 
nukaus se sont souillés des mêmes inhumanités, mais 



RELIGION. 19 

rarement; et lorsqu'on leur a demandé amman, misé- 
ricorde, et qu'on leur a offert le tribut, ils ont par- 
donné. 

Pour leç autres nations, il n'y en a aucune depuis 
l'existence du monde qui ait jamais fait une guerre 
purement de religion. Suis- moi maintenant. Je le 
suivis. 

Un peu au delà de ces piles de morts , nous trou- 
vâmes d'autres piles; c'était des sacs d'or et d'argent, 
et chacune avait son étiquette , Substance des héré- 
tiques massacrés au dix-huitième siècle, au dix-sept, 
au seizième. Et ainsi en remontant : Or et argent des 
Américains égorgés, etc. , etc. Et toutes ces piles 
e'taient surmontées de croix, de mitres, de crosses, 
de tiares enrichies de pierreries. 

Quoi ! mon génie , ce fut donc pour avoir ces ri- 
chesses qu'on accumula ces morts? — Oui , mon fils. 

Je versai des larmes ; et, quand j'eus mérité par ma 
douleur qu'il me menât au bout des allées vertes, il 
m'y conduisit. 

Contemple, me dit-il, les héros de l'humanité qui 
ont été les bienfaiteurs de la terre , et qui se sont tous 
réunis à bannir du monde, autaàl qu'ils l'ont pu, la 
violence et la rapine. Interroge-les. 

Je courus au premier de la bande ; il avait une 
couronne sur la tête, et un petit encensoir à la main ; 
je lui demandai humblement son nom. Je suis Nuraa 
Pompilius, me dit -il; je succédai à un brigand, et 
j'avais des brigands à gouverner : je leur enseignai la 
Vertu et le culte de Dieu, ils oublièrent après moi 
plus d'une fois l'un et l'autre; je défendis qu'il y eût 



20 RELIGION. 

dans les temples aucun simulacre , parce que la Divi- 
nité qui anime la nature ne peut être représentée. Les 
Romains n'eurent sous mon règne ni guerres ni sédi- 
tions , et ma religion ne fit que du bien. Tous les peu- 
ples voisins vinrent honorer mes funérailles; ce qui 
n'est arrivé qu'à moi. 

Je lui baisai la main, et j'allai au second; c'était 
un beau vieillard d'environ cent ans, vêtu d'une robe 
blanche; il mettait le doigt médium sur sa bouche, 
et de l'autre main il jetait des fèves derrière lui. Je 
reconnus Pythagore. Il m'assura qu'il n'avait jamais 
eu de cuisse d'or, et qu'il n'avait point été coq; mais 
qu'il avait gouverné les Crotoniates avec autant de 
justice que Numa gouvernait les Romains, à peu près 
de son temps; et que cette justice était la chose du 
monde la plus nécessaire et la plus rare. J'appris que 
les pythagoriciens fesaient leur examen de conscience 
deux fois par jour. Les honnêtes gens ! et que nous 
6ommes loin d'eux î Mais nous qui n'avons été pen- 
dant treize cents ans que des assassins, nous disons 
que ces sages étaient des orgueilleux. 

Je ne dis mot à Pythagore pour lui plaire , et je 
passai à Zoroastre , qui s'occupait à concentrer le 
feu céleste dans le foyer d'un miroir concave, au mi^ 
lieu d'un vestibule à cent portes qui toutes conduisent 
à la sagesse. Sur la principale de ces portes («), je 
lus ces paroles qui sont le précis de toute la morale , 
et qui abrègent toutes les disputes des casuistes : 



(a) Les préceptes d,e Zoroastre sont appelés portes , et sont au 
nombre de cent. 



RELIGION. 21 

« Dans le doute si une action est bonne ou mau- 
vaise, abstiens-toi. » 

Certainement, dis -je à mon génie, les barbares 
qui ont immolé toutes les victimes dont j'ai vu les 
ossemens, n'avaient pas lu ces belles paroles. 

Nous vîmes ensuite les Zaleucus, les Thaïes, les 
Anaximandre , et tous les sages qui avaient cherché 
la vérité et pratiqué la vertu. 

Quand nous fûmes à Socrate, je le reconnus bien 
vite à son nez épaté .,(&). Hé bien, lui dis-je, vous 
voilà donc au nombre des conlidens du Très-Haut! 
tous les habitans de l'Europe, excepté les Turcs et 
les Tartares de Crimée , qui ne savent rien , pronon- 
cent votre nom avec respect. On le révère, on l'aime 
ce grand nom, au point qu'on a voulu savoir ceux 
de vos persécuteurs. On connaît Méjitus et Anitus à 
cause de vous, comme on connaît Ravaillac à cause 
de Henri IV; mais je ne connais que ce nom d'Anitus. 
Je ne sais pas précisément quel était ce scélérat par 
qui vous fûtes calomnié , et qui vint à bout de vous 
faire*condamner à la ciguë. 

Je n'ai jamais pensé à cet homme depuis mon 
aventure, me répondit Socrate; mais, puisque vous 
m'en faites souvenir, je le plains beaucoup. C'était 
un méchant prêtre qui fesait secrètement un com- 
merce de cuirs , négoce réputé honteux parmi nous. 
Il envoya ses deux enfans dans mon école. Les autres 
disciples leur reprochèrent leur père le corroyeur; 
ils furent obligés de sortir. Le père irrité n'eut point 

f !.. I. I » 

(b) Voyez l'article XÉnophos. 



22 RELIGION. 

de cesse qu'il n'eût ameuté contre moi tous les prêtres 
et tous les sophistes» On persuada au conseil des 
cinq cents que j'étais un impie qui ne croyait pas que 
la Lune, Mercure et Mars fussent des dieux. En effet, 
je pensais comme à présent qu'il n'y a qu'un Dieu , 
maître de toute la nature. Les juges me livrèrent à 
l'empoisonneur de la république; il accourcit ma vie 
de quelques jours : je mourus tranquillement à l'âge 
de soixante et dix ans; et depuis ce temps-là je 
passe une vie heureuse avec tous ces grands hommes 
que vous voyez, et dont je suis le moindre. 

Après avoir joui quelque temps de l'entretien de 
Socrate, je m'avançai avec mon guide dans un bos- 
quet situé au-dessus des bocages où tous ces sages de 
l'antiquité semblaient goûter un doux fepds. 

Je vis un homme d'une figure douce et simple, qui 
me parut âgé d'environ trente-cinq ans. 11 jetait de 
loin des regards de compassion sur ces amas d'osse- 
mens blanchis, à travers desquels on m'avait fait pas- 
ser pour arriver à la demeure des sages. Je fus étonné 
de lui trouver les pieds enflés et sanglans, les mains 
de même , le flanc percé , et les côtes écorchées de 
coups de fouet. Hé bon Dieu, lui dis-jc, est-il pos- 
sible qu'un juste, un skge soit dans cet état? je viens 
d'en voir un qui a été traité d'une manière bien 
odieuse , mais il n'y a pas de comparaison entre son 
supplice et le vôtre. De mauvais prêtres et de mau- 
vais juges l'ont empoisonné; est-ce aussi par des 
prêtres et par des juges que vous avez été assassiné si 
cruellement? 

Il me répondit oui avec beaucoup d'afïabilité. 



RELIGION. a 3 

Et qui étaient donc ces monstres 7 

« C'étaient des hypocrites. » 

Àh! c'est tout dire; je comprends par ce seul mot 
qu'ils durent vous condamner au dernier supplice. 
Vous leur aviez donc prouvé, comme Socrate, que 
la Lune n'était pas une déesse, et que Mercure n'était 
pas un dieu ? 

« Non, il n'était pas question de ces planètes,. 
Mes compatriotes ne savaient point du tout ce que 
t'est qu'une planète ; ils étaient tous de francs igno- 
lans. Leurs superstitions étaient toutes différentes do 
celles des Grecs. » 

Vous voulûtes donc leur enseigner une nouvelle 
religion ? 

« Point du tout; je leur disais simplement : Aimez 
Dieu de tout votre cœur et votre prochain comme 
vous-même, car c'est là tout l'homme. Jugez si ce 
précepte n'est pas aussi ancien que l'univers ; jugez si 
je leur apportais un culte nouveau. Je ne cessai de 
leur dire que j'étais venu non pour abolir la loi , mais 
pour l'accomplir; j'avais observé tous leurs rites; 
circoncis comme ils Pétaient tous, baptisé comme 
l'étaient les plus zélés d'entre eux, je payais comme 
eux lecorban; je faisais comme eux la pâque, en 
mangeant debout un agneau cuit dans des laitues. 
Moi et mes amis nous allions prier dans le temple; 
mes amis même fréquentèrent ce temple après ma 
mort; en un mot, j'accomplis toutes leurs lois sans 
* en excepter une. »: 

Quoi! ces misérables n'avaient pas même à voutf 
reprocher de vous être écarté de leurs lois? 



24 RELIGION. 

« Non, sans cloute. » 

Pourquoi donc vous ont-ils mis dans l'état où je 
vous vois? 

<(Que voulez-vous que je vous dise! ils étaient 
fort orgueilleux et intéressés. Ils virent que je les 
connaissais; ils surent que je les fesais connaître aux 
citoyens; ils étaient les plus forts; ils m'ôtèrent la 
vie : et leurs semblables en feront toujours autant , 
s'ils le peuvent, à quiconque leur aura trop rendu 
justice. » 

Mais, ne dîtes-vous, ne fites-vous rien qui pût leur 
servir de prétexte ? 

gc Tout sert de prétexte aux méchans. » 

Ne leur dites-vous pas une fois que vous étiez ven& 
apporter le glaive et non la paix ? 

« C'est une erreur de copiste; je leur dis que j'ap- 
portais la paix et non le glaive. Je n'ai jamais rien 
écrit; on a pu changer ce que j'avais dit, sans mau- 
vaise intention. » 

Vous n'avez donc contribué en rien par vos dis- 
cours, ou mal rendus, ou mal interprétés, à ces mon- 
ceaux affreux d'ossemens que j'ai vus sur ma roule 
en venant vous consulter? 

« Je n'ai vu qu'avec horreur ceux qui se sont ren- 
dus coupables de tous ces meurtres. » 

Et ces monumens de puissance et de richesse, 
d'orgueil et d'avarice , ces trésors, ces ornemens , ces 
signes de grandeur, que j'ai vus accumulés sur la 
toute en cherchant la sagesse, viennent-ils de vous? 

« Cela est impossible ; j'ai vécu moi et les miens 



RELIGION. 20 

dans la pauvreté et dans la bassesse : ma grandeur 
n'était que dans la vertu. » 

J'étais près de le supplier de vouloir Lien me dire 
au juste qui il était. Mon guide m'avertit de n'en 
rien faire. Il me dit que je n'étais pas fait pour com- 
prendre ces mystères sublimes. Je le conjurai seu- 
lement de m'apprendre en quoi consistait la vraie 
religion. 

« Ne vous l'ai-je pas déjà dit? Aimez Dreu et votre 
prochain comme vous-même. » 

Quoi ! en aimant Dieu on pourrait manger gras le 
vendredi ? 

« J'ai toujours mangé ce qu'on m'a donné ; car j'é- 
tais trop pauvre pour donner à dîner à personne. » 

En aimant Dieu , en étant juste ? ne pourrait-on pas 
être assez prudent pour ne point confier toutes les 
aventures de sa vie à un inconnu? 

« C'est ainsi que j'en ai toujours usé. » 

Ne pourrai- je , en fesant du bien, me dispenser 
d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques deCompostelle? 

« Je n'ai jamais été dans ce pays-là. » 

Faudrait-il me confiner dans une retraite aveÇ des 
sots? 

« Pour moi , j'ai toujours fait de petits voyages de 
ville en ville. »: 

Me faudrait -il prendre parti pour l'église grecque 
ou pour la latine? 

« Je ne fis aucune différence entre le Juif et le Sa-* 
maritain quand je fus au monde. » 

Hé bien, s'il est ainsi, je vous prends pour mon 
seul maître. Alors il me fit un signe de tète qui me 

Dict. Ph. 8. 3 



û6 RELIGION. 

remplit de consolation. La vision disparut, et la 
bonne conscience me resta, 

5ECTION ni. 

QUESTIONS SUR LA RELIGION. 

Première question» 

L'évêque de Worcester, Warburton, auteur d'ua 
des plus savans ouvrages qu'on ait jamais faits, s'ex- 
prime ainsi , page 8 , tome I ; « Une religion, une so- 
ciété qui irest pas fondée sur la créance d'une autre 
vie, doit être soutenue par une providence extraor- 
dinaire. Le judaïsme n'est pas fondé sur la créance 
d'une autre vie; donc le judaïsme a été soutenu par 
une providence extraordinaire. » 

Plusieurs théologiens se sont élevés contre lui ; et, 
comme on rétorque tous les argumens , on a rétorqué 
le sien; on lui a dit : 

« Toute religion qui n'est pas fondée sur le dogme 
de rjimmortalité de l'âme, et sur les peines et les ré* 
compenses éternelles, est nécessairement fausse : or 
le judaïsme ne connut point ces dogmes; donc le ju- 
daïsme, loin d'être soutenu par la Providence, était 
par vos principes une religion fausse et barbare qui 
attaquait la Providence, n 

Cet évéque eut quelques autres adversaires qui lui 
soutinrent que l'immortalité de Fâme était connus 
chez les Juifs , dans le temps même de Moïse ; mais il 
leur prouva très-évidemment, que ni le Décalogue^ 
ni le Lévitique , ni le Deutéronome n'avaient dit un 
seul mot de cette créance ; et qu'il est ridicule da 



RELIGION. 27 

vouloir tordre et corrompre quelques passages des 
autres livres pour en tirer une vérité qui n'est point 
annoncée dans le livre de la loi. 

Monsieur l'évêque, ayant fait quatre volumes pour 
démontrer que la loi judaïque ne proposait ni peines, 
ni récompenses après la mort, n'a jamais pu répondre 
à ses adversaires d'une manière bien satisfesante. Ils 
lui disaient : « Ou Moïse connaissait ce dogme j et 
alors il a trompé les Juifs en ne le manifestant pas : 
ou il l'ignorait; et en ce cas il n'en savait pas assez 
pour fonder une bonne religion. En effet , si sa reli- 
gion avait été bonne, pourquoi l'aurait-on abolie? 
Une religion vraie doit être pour tous les temps et 
pour tous les lieux ; elle doit être comme la lumière 
in soleil , qui éclaire tous les peuples et toutes les 
générations. » 

Ce prélat, tout éclairé qu*il est, a eu beaucoup de 
peine à se tirer de toutes ces difficultés ; mais quel 
système en est exempt ? 

Seconde question. 

Un autre savant beaucoup plus philosophe , qui 
est un des plus profonds métaphysiciens de nos 
jours , donne de fortes raisons pour prouver que le 
polythéisme a été la première religion des hommes, 
et qu'on a commencé à croire plusieurs dieux , avant 
que la raison fût assez éclairée pour ne reconnaître 
qu'un seul Être suprême. 

J'ose croire , au contraire , qu'on a commencé d'a- 
bord par reconnaître un seul Dieu, et qu'ensuite la 



28 RELIGION. 

faiblesse humaine en a adopté plusieurs ; et voici 
comme je conçois la chose. 

Il est indubitable qu'il y eut des bourgades avant 
qu'on eût bâti de grandes villes , et que tous les 
hommes ont été divisés en petites républiques avant 
qu'ils fussent réunis dans de grands empires. Il est 
bien naturel qu'une bourgade effrayée du tonnerre , 
affligée de la perte de ses moissons, maltraitée par la 
bourgade voisine, sentant tous les jours sa faiblesse, 
sentant partout un pouvoir invisible , ait bientôt dit : 
Il y a quelque être au-dessus de nous qui nous fait du 
bien et du mal. 

Il me paraît impossible qu'elle ait dit : Il y a deux 
pouvoirs. Car pourquoi plusieurs? on commence en 
tout genre par le simple, ensuite vient le composé } 
et souvent enfin Ton revient au simple par des lu- 
mières supérieures ? telle est la marche de l'esprit 
humain. 

Quel est cet être qu'on aura d'abord invoqué ? 
sera-ce le soleil ? sera-ce la lune ? je ne le crois pas. 
Examinons ce qui se passe dans les enfans; ils sont 
à peu près ce que sont les hommes ignorans. Ils ne 
sont frappés, ni de la beauté, ni de l'utilité de l'astre 
qui anime la nature , ni des secours que la lune nous 
prête , ni des variations régulières de son cours ; ils 
ny pensent pas; ils y sont trop accoutumés. On n'a- 
dore , on n'invoque , on ne veut apaiser que ce qu'on 
craint; tous les enfans voient le ciel avec indiffé- 
rence; mais que le tonnerre gronde, ils tremblent, 
ils vont se cacher. Les premiers hommes en ont sans 
doute agi de même. Il ne peut y avoir que des espèces 



RELIGION, 29 

d^ philosophes qui aient remarqué le cours des astres, 
les aient fait admirer et les aient fait adorer; mais des 
cultivateurs simples et sans aucune lumière n'en sa- 
vaient pas assez pour embrasser une erreur si noble. 

Un village se sera donc borné à dire : Il y a une 
puissance qui tonne , qui grêle sur nous , qui fait 
mourir nos enfans; apaisons-la ; mais comment l'a- 
paiser ? Nous voyons que nous avons calmé par de 
petits présens la colère des gens irrités, fesons donc 
de petits présens à cette puissance. Il faut bien aussi 
lui donner un nom. Le premier qui s'offre est celui de 
chef, de maître, de seigneur; cette puissance est donc 
appelée monseigneur. C'est probablement la raison 
pour laquelle les premiers Egyptiens appelèrent leur 
dieu linef ; les Syriens Âdoni; les peuples voisins 
Baal ou Bel, ou Melch, ou Moloc; les Se) thés Papéé : 
tous mots qui signifient seigneur ^ maître. 

C'est ainsi qu'on trouva presque toute l'Amérique 
partagée en une multitude de petites peuplades, qui 
toutes avaient leur dieu protecteur. Les Mexicains 
même et les Péruviens , qui étaient de grandes na- 
tions, n'avaient qu'un seul dieu. L'une adorait Manco 
K.apak, l'autre le dieu de la guerre. Les Mexicains 
donnaient à leur dieu guerrier le nom de Visiliputsli, 
comme les Hébreux avaient appelé leur Seigneur 
Sabaoth. 

Ce u'est point par une raison supérieure et cultivée 
que tous les peuples ont ainsi commencé à recon- 
naître une seule divinité; s'ils avaient été philosophes, 
ils auraient adoré le Dieu de toute la nature, et non 
pas le dieu d'im village; ils auraient examiné ces 

3. 



30 RELIGION. 

rapports infinis de tous les êtres, qui prouvent un 
être créateur et conservateur; mais ils n'examinèrent 
rien, ils sentirent. C'est là le progrès de notre faible 
entendement; chaque bourgade sentait sa faiblesse 
et le besoin qu'elle avait d'un fort protecteur. Elle 
imaginait cet être tutélaire et terrible résidant dans 
la forêt voisine, ou sur la montagne, ou dans une 
nuée. Elle n'en imaginait qu'un seul, parce que la 
bourgade n'avait qu'un chef à la guerre. Elle l'ima* 
ginait corporel, parce qu'il était impossible de se le 
représenter autrement. Elle ne pouvait croire que la 
bourgade voisine n'eût pas aussi son dieu. Voilà 
pourquoi Jephté dit aux habitans de Moab : « Vous 
possédez légitimement ce que votre dieu Chamos 
vous a fait conquérir; vous devez nous laisser jouir 
de ce que notre Dieu nous a donné par ses victoires.» 

Ce discours tenu par un étranger à d'autres étran- 
gers est très-remarquable. Les Juifs et les Moabites 
avaient dépossédé les naturels du pays; l'un et Fautre 
n'avaient d'autre droit que celui de la force, et l'un 
dit à l'autre : Ton Dieu t'a protégé dans ton usur- 
pation, souffre que mon Dieu me protège dans la 
mienne. 

Jérémie et Amos demandent l'un et l'autre, « quelle 
raison a eu le dieu Melchom de s'emparer du pays de 
Gad? w II paraît évident par ces passages que l'anti- 
quité attribuait à chaque pays un dieu protecteur. 
On trouve encore des traces de cette théologie dans 
Homère. 

ïl est bien naturel que l'imagination des hommes 
s'étant échauffée, et leur esprit ayant acquis des con- 



RELIGION. 3l 

naissances confuses, ils aient bientôt' multiplié leurs 
dieux, et assigné des protecteurs aux élémens, aux 
mers, aux forêts, aux fontaines, aux campagnes. Plus 
ils auront examiné les astres , plus ils auront été frap- 
pés d'admiration. Le moyen de ne pas adorer le so- 
leil, quand on adore la divinité d'un ruisseau? Dès 
que le premier pas est fait, la terre est bientôt cou- 
verte de dieux; et on descend enfin des astres aux 
chats et aux ognons. 

Cependant il faut bien que la raison se perfec- 
tionne ; le temps forme enfin des philosophes qui 
voient que ni les ognons ni les chats, ni même les 
astres, n'ont arrangé l'ordre de la nature. Tous ces phi- 
losophes babyloniens, persans, égyptiens, scythes, 
grecs et romains, admettent un Dieu suprême, rému- 
nérateur et vengeur: 

Ils ne le disent pas d'abord aux peuples; car qui^- 
conque eût mal parlé des ognons et des chats devant 
des vieilles et des prêtres, eût été lapidé. Quiconque 
eût reproché à certains Égyptiens de manger leurs 
dieux, eût été mangé lui-même, comme en effet Ju^- 
vénal rapporte qu'un Égyptien fut tué et mangé tout 
cru dans une dispute de controverse. 

Mais que fît-on ? Orphée^et d'autres établissent des 
mystères que* les initiés jurent par des sermens exé- 
crables de ne point révéler, et le principal de ces 
mystères est l'adoration d'un seul Dieu. Cette grande 
vérité pénètre dans la moitié de la terre; le nombre 
des initiés devient immense; il est vrai que l'ancienne 
religion subsiste toujours;; mais, comme elle* n'est 
point contraire au dogme de l'unité de Dieu y on la 



32 RELIGION, 

laisse subsister. Et pourquoi l'abolirait-on? Les Ro- 
mains reconnaissent le Deus optimus maximum; les 
Grecs ont leur Zeus, leur Dieu suprême. Toutes les 
autres divinités ne sont que des êtres intermédiaires ; 
on place des héros et des empereurs au rang des 
dieux, c'est-à-dire, des bienheureux : mais il est sûr 
que Claude, Octave, Tibère et Caligula ne sont pas 
regardés comme les créateurs du ciel et de la terre. 

En un mot, il paraît prouvé que, du temps d'Au- 
guste, tous ceux qui avaient une religion reconnais- 
saient un Dieu supérieur, éternel, 3t plusieurs ordres 
de dieux secondaires , dont le culte fut appelé depuis 
idolâtrie. 

Les lois des Juifs n'avaient jamais favorisé l'ido- 
lâtrie; car, quoiqu'ils admissent des malachim, des 
anges, des êtres célestes d'un ordre inférieur, leur 
loi n'ordonnait point que ces divinités secondaires 
eussent un culte chez eux. Us adoraient les anges, il 
est vrai, c'es'-à-dire, ils se prosternaient quand ils en 
voyaient; mais, comme cela n'arrivait pas souvent, il 
n'y avait ni de cérémonial ni de culte légal établi 
pour eux. Les chérubins de l'arche ne recevaient point 
d'hommage. 11 est constant que les Juifs, du moins 
depuis Alexandre, adoraient ouvertement un seul 
Dieu, comme la foule innombrable d'fnittés l'adoraient 
secrètement dans leurs mystères 

Troisième question. 

Ce fut dans ces temps où le culte d'un Dieu su- 
prême était universellement établi chez tous les sages 



RELIGION. 33 

en Asie, en Europe et en Afrique, que la religion 
chrétienne prit naissance. 

Le platonisme aida beaucoup à l'intelligence de 
ses dogmes. Le Logos qui , chez Platon , signifiait la 
sagesse, la raison de l'Etre suprême, devint chez nous 
le Verbe et une seconde personne de Dieu. Une mé- 
taphysique profonde et au-dessus de l'intelligence 
humaine, fut un sanctuaire inaccessible dans lequel 
la religion fut enveloppée. 

On ne répétera point ici comment Marie fut dé- 
clarée dans la suite mère de Dieu, comment on éta- 
blit la consubstantialité du Père et du Verbe, et la 
procession du Pncuma , organe divin du divin Logos , 
deux natures et deux volortés résultantes de l'hypos- 
tase, et enfin la manducation supérieure, l'âme nour- 
rie ainsi que le corps des membres et du sang de 
l'homme-Dieu adoré et mangé sous la forme du pain , 
présent aux yeux, sensible au goût, et cependant 
anéanti. Tous les mystères ont été sublimes, 

On commença, dès le second siècle, par chasser 
les démons au nom de Jésus; auparavant on les chas- 
sait au nom de Jéhovah ou Ihaho , car saint Matthieu 
rapporte que les ennemis de Jésus, ayant dil qu'il 
chassait les démons au nom du prince des démons , il 
leur répondit : « Si c'est par Belzébuth que je chasse 
les démons , x par qui vos p.nfans' les chassent-ils ? » 

On ne sait point en quel temps les Juifs reconnu- 
rent pour prince des démons Belzébuth, qui était un 
dieu étranger ; mais on sait ( et c'est Josèphe qui nous 
l'apprend ) qu'il y avait à Jérusalem des exorcistes 
préposés pour chasser les démons des corps des pos- 



34 RELIGION. 

sédés, c'est-à-dire, des hommes attaqués de maladies 
singulières, qu'on attribuait alors dans une grande 
partie de la terre a des génies malfesans. 

On chassait donc ces démons avec la véritable 
prononciation de Jchovah, aujourd'hui perdue, et 
avec d'autres cérémonies aujourd'hui oubliées. 

Cet exorcisme par Jehoçah ou par les autres noms 
de Dieu, était encore en usage dans les premiers siè- 
cles de l'église. Origène, en disputant contre Celse, 
lui dit, n°. '262 : « Si , en invoquant Dieu ou en jurant 
par lui, on le nomme le Dieu d'Abraham 7 d'Isaac et 
de Jacob, on fera certaines choses par ces noms, 
dont la nature et la force sont telles que les démons 
se soumettent à ceux qui les prononcent; mais si on 
le nomme d'un autre nom, comme Dieu de la mer 
bruyante, supplantateur, ces noms seront sans vertu. 
Le nom d'Israël traduit en grec ne pourra rien opé- 
rer; mais prononcez- le en hébreux, avec les autres 
mots requis, vous opérerez la conjuration. » 

Le môme -Origène, au nombre XIX, dit ces paroles 
remarquables : « Il y a des noms qui ont naturelle- 
ment de la vertu , tels que sont ceux dont se servent 
les sages parmi les Égyptiens, les mages en Perse, 
les bracmanes dans l'Inde. Ce qu'on nomme magie 
n'est pas un art vain et chimérique, ainsi que le pré- 
tendent les stoïciens et les épicuriens : ni le nom de 
Sabaoth , ni celui d'Adonaï , n'ont pas été faits pour 
des êtres créés, mais ils appartiennent à une théolo- 
gie mystérieuse qui se rapporte au Créateur; de là 
vient la vertu de ces noms quand on les arrange et 
qu'on les prononce selon les règles, etc. 



RELIGION* 35 

Origène en parlant ainsi ne donne point son sen*- 
tjmeuî particulier, il ne fait que rapporter l'opinion 
universelle. Toutes les religions alors connues ad- 
mettaient une espèce de magie; et on distinguait la 
magie céleste et la magie infernale, la nécromancie 
et la théurgie; tout était prodige, divination, oracle. 
Les Perses ne niaient point les miracles des Egyp- 
tiens, ni les Égyptiens ceux des Perses- Dieu permet* 
tait que les premiers chrétiens fussent persuadés des 
oracles attribués aux sibylles, et leur laissait encore 
quelques erreurs peu importantes, qui ne corrom- 
paient point le fond de la religion. 

Une chose encore fort remarquable, c'est que lea 
chrétiens des deux premiers siècles avaient de l'hor- 
reur pour les temples, les autels et les simulacres. 
Cest ce qu'Origène avoue n°. 347* Tout changea 
depuis avec la discipline quand l'église reçut une 
forme constante. 

Quatrième question. 

Lorsqu'une fois une religion est établie légalement 
dans un état, les tribunaux sont tous occupés à em- 
pécher qu'on ne renouvelle la plupart des choses 
qu'on fesait dans cette religion avant qu'elle fût publi- 
quement reçue. Les fondateurs s'assemblaient en se- 
cret malgré les magistrats; on ne permet que les 
assemblées publiques sous les yeux de la loi, et toutes 
associations qui se dérobent à la loi sont défendue^. 
L'ancienne maxime était qu'il vaut mieux obéir À 
Dieu qu'aux hommes; la maxime opposée est reçues, 
cjue c'est obéir à Dieu que de suivre les lois de Pétat> 



36 RELIGION. 

On n'entendait parler que d'obsessions et de posses- 
sions; le diable était alors déchaîné sur la terre; le 
diable ne sort plus aujourd'hui de sa demeure. Les 
prodiges, les prédictions étaient alors nécessaires, 
on ne les admet plus; un homme qui prédirait des 
calamités dans \es places publiques serait mis aux 
Petites-Maisons. Les fondateurs recevaient secrète- 
ment l'argent des fidèles ; un homme qui recueillerait 
de l'argent pour en disposer, sans y être autorisé 
par la loi, serait repris de justice. Ainsi on ne se 
sert plus d'aucun des échafaads qui ont servi à bâtir 
l'édifice. 

Cinquième question* 

Après notre sainte religion, qui sans doute est la 
seule bonne, quelle serait la moins mauvaise ? 

Ne serait-ce pas la plus simple ? ne serait-ce pas 
celle qui enseignerait beaucoup de moraîëet très-peu 
de dogmes? celle qui tendrait à rendre les hommes 
justes, sans les rendre absurdes? celle qui n'ordonne- 
rait point de croire des choses impossibles, contra- 
dictoires, injurieuses à la Divinité et pernicieuses au 
genre humain , et qui n'oserait point menacer des 
peines éternelles quiconque aurait le sens commun ? 
Ne serait-ce point celle qui ne soutiendrait pas sa 
créance par des bourreaux, et qui n'inonderait pas 
la terre de sang pour des sophismes inintelligibles? 
celle dans laquelle une équivoque, un jeu de mots, et 
deux ou trois chartes supposées ne feraient pas un 
souverain et un dieu d'un prêtre souvent incestueux , 
homicide et empoisonneur? celle qui ne soumettrait 



RELIGION. 37 

pas les rois à ce prêtre ? celle qui n'enseignerait que 
l'adoration d'un Dieu, la justice, la tolérance et Fhu* 
inanité ? 

Sixième question* 

On a dit que la religion des gentils était absurde 
en plusieurs points , contradictoire , pernicieuse ; 
mais ne lui a-t-on pas imputé plus de mal qu'elle 
n'en a fait , et plus de sottises qu'elle n'en a prê- 
chées? 

Car de voir Jupiter taureau , 
Serpent, cvgne, ou quelque autre chose, 
Je ne trouve point cela b >au , 
Et ne m'e'tonne pas, si par fois on en cause. 

(MotiÈnE, Prologue d'Ànaphytrion. ) 

Sans doute cela est fort impertinent ; mais qu'on 
me montre dans toute l'antiquité un temple dédié à 
Léda couchant avec un cygne ou avec un taureau? Y 
a-t-il eu un sermon prêché dans Athènes ou dans 
Rome pour encourager les filles à faire des enfans 
avec les cygnes de leur basse-cour? Les fables re- 
cueillies et ornées par Ovide sont-elles la religion? 
ne ressemblent-elles pas à notre Légende dorée^ à 
notre Fleur des saints ? Si quelque brame ou quelque 
derviche venait nous objecter l'histoire de sainte 
Marie égyptienne, laquelle, n'ayant pas de quoi payer 
les matelots qui Lavaient conduite en Egypte, donna 
à chacun d'eux ce que l'on appelle des faveurs, en 
guise de monnaie; nous dirions au brame : Mon ré- 
vérend père, vous vous trompez: , notre religion n'est 
pas la Légende dorée. 

Dkfc. pk. 8. 4 



38 RELIGrOtf, 

Nous reprochons aux anciens feurs oracle? , leurs 
prodiges : s'ils revenaient au monde, et qu'on pût 
compter les miracles de Notre-Dame de Lorette, et 
ceux de Notre-Dame d'Éphèse, en faveur de qui des 
deux serait la balance du compte ? 

Les sacrifices humains ont été établis chez presque 
tous les peuples , mais très-rarement mis en usage. 
Nous n'avons que- la fille de Jephté et le roi Agag 
d'immolés chez les Juifs , car Isaac et Jonathas ne le 
furent pas. L'histoire d'iphigénie n'est pas bien avérée 
Chez les Grecs. Les sacrifices humains sont très-rares 
chez les anciens Romains, en un mot la religion 
païenne a fait répandre très-peu de sang , et la nôtre 
en a couvert la terre. La nôtre est sans doute la seule 
bonne, la seule vraie, mais nous avons fait tant de 
mal par son moyen, que, quand nous parlons des 
autres, nous devons être modestes. 

Septième question. 

Si un homme veut persuader sa religion à des 
étrangers ou à ses compatriotes, ne dok-il pas s'y 
prendre avec la plus insinuante douceur, et la mode- 
ration la plus engageante ? S'il commence par dire 
que ce qu il annonce est démontré , il trouvera une 
foule d'incrédules; s'il ose leur dire qu'ils ne rejettent 
sa doctrine qu'autant qu'elle condamne leurs pas- 
sions, que leur cœur a corrompu leur esprit, qu'ils 
n'ont qu'une raison fausse et orgueilleuse , il les ré- 
volte, il les anime contre lui, il ruine luMiiême ce 
qu'il veut établir. 

Si la religion qu*ii annonce est vraie, l'emporte- 



RELIGION. 3g 

ment et l'insolence la rendront-ils plus vraie ? Vous 
mettez -vous en colère quand vous dites qu'il faut être 
doux, patient, bienfesant , juste, remplir tous les 
devoirs de la société? non, car tout le monde est de 
votre avis ; pourquoi donc dites-vous des injures à 
votre frère quand vous lui prêchez une métaphysique 
mystérieuse ? C'est que son sens irrite votre amour- 
propre. Vous avez l'orgueil d'exiger que votre frère 
soumette son intelligence à la vôtre : l'orgueil humi- 
lié produit la colère -, elle n'a point d'autre source. 
Un homme blessé de vingt coups de fusil dans une 
bataille ne se met point en colère ; mais un docteur 
blessé du refus d'un suffrage devient furieux et im- 
placable. 

Huitième question. 

Ne faut-il pas soigneusement distinguer la religion 
de l'état et la religion théolergique ? Celle de l'état 
exige que les imans tiennent des registres des cir- 
concis, les curés ou pasteurs des registres des bapti- 
sés; qu'il y ait des mosquées, des églises, des tem- 
ples, des jours consacrés à l'adoration et au repos, 
des rites établis par la loi ; que les ministres de ces 
rites aient de la considération sans pouvoir; qu'ils 
enseignent les bonnes mœurs au peuple , et que les 
ministres de la loi veillent sur les mœurs des ministres 
des temples. Cette religion de l'état ne peut en aucun 
temps causer aucun trouble. 

Il n'en est pas ainsi de la religion théologique ; 
celle-ci est la source de toutes les sottises, et de tous 
les troubles imaginables; c'est la mère du fanatisme 



4 ! Q RELIQUES. 

et de la discorde civile; c'est l'ennemie du genre hu- 
main. Un bonze prétend que Fo est un dieu; qu'il a 
été prédit par des faquirs; qu'il est né d'un éléphant 
blanc; que chaque bonze peut faire un Fo avec des 
grimaces. Un talapoin dit que Fo était un saint homme , 
dont les bonzes ont corrompu la doctrine, et que c'est 
Sammonocodom qui est le vrai dieu. Après cent ar- 
gumens et cent démentis, les deux factions convien- 
nent de s'en rapporter au dalaï-lama, qui demeure à 
trois cents lieues de là, qui est immortel et même in- 
faillible. Les deux factions lui envoient une députa- 
tion solennelle. Le dalaï-lama commence, selon son 
divin usage, par leur distribuer sa chaise percée. 

Les deux sectes rivales la reçoivent d'abord avec 
un respect égal , la font sécher au soleil, et Penchas- 
sent dans de petits chapelets qu'ils baisent dévote- 
ment : mais, dès que le dalaï-lama et son conseil ont 
prononcé au nom de Fo, voilà le parti condamné qui 
jette des chapelets au nez du vice-dieu, et qui lui 
veut donner cent coups d'étrivières. L'autre parti 
défend son lama dont il a reçu de bonnes terres; tous 
deux se battent long -temps; et quand ils sont las de 
s'exterminer, de s'assassiner, de s'empoisonner réci- 
proquement, ils se disent encore de grosses injures; 
et le dalaï-lama en rit; et il distribue encore sa chaise 
percée à quiconque veut bien recevoir les déjection* 
du bon père lama. 

RELIQUES. 

On désigne par ce nom les restes ou les parties 
restantes du corps ou des habits d'une personne mise 



RELIQUES. . 4* 

après sa mort, par l'ég isc, au nombre des bienheu- 
reux. 

Il est clair que Jésus n'a condamné que l'hypo* 
crisie des Juifs, en disant (a) : Malheur à vous, scribes 
et pharisiens hypocrites, qui bâtissez des tombeaux 
aux prophètes et ornez les monumens des justes J 
Aussi les chrétiens orthodoxes ont une égale véné- 
ration pour les reliques et pour les images des saints; 
et même je ne sais quel docteur, nommé Henri, ayant 
osé dire que, quand les os ou autres reliques sont 
changés en vers, il ne faut pas adorer ces vers , le jé- 
suite Yasquez (/;) décida que l'opinion de Henri est 
absurde et vaine : car il n'importe de quelle manière 
5e fasse la corruption. Par conséquent, dit-il, nous 
pouvons adorer les reliques tant sous la forme de 
vers que sous la forme de cendres. 

Quoi qu'il en soit, saint Cyrille d'Alexandrie (r) 
avoue que l'origine des reliques est païenne, et voici 
la description que fait de leur culte ïhéodoret, qui 
vivait au commencement de l'ère chrétienne. On 
court aux temples des martyrs, dit ce savant évê- 
que (r£ , pour leur demander les uns la conservation 
de leur santé, les autres la guérison de leurs maladies, 
et les femmes stériles la fécondité. Après avoir obtenu 
des enfans, ces femmes en demandent la conservation. 
Ceux qui entreprennent des voyages, conjurent les 
martyrs de les accompagner et de les conduire. Lors- 
fa) Matthieu, chap. XXIII., v. 29. 
(h) Liv. II, de l'Adoration, disp. III, cLap. VIII. 
(c) Liv. X ? contre Julien. — (d) Question 5i sur lTExod^. 

4. 



4^ RELIQUES. 

qu'ils sont de retour, ils vont leur témoigner leur 
reconnaissance. Ils ne les adorent pas comme des 
dieux; mais ils les honorent comme des hommes 
divins, et les conjurent d'être leurs intercesseurs. 

Les offrandes qui sont appendues dans leurs tem- 
ples sont des preuves publiques que ceux qui ont 
demandé avec foi ont obtenu l'accomplissement de 
leurs vœux et la guérison de leurs maladies. Les uns 
y appendent des yeux, les autres des pieds, les autres 
des mains d'or et d'argent. Ces monumens publient 
la vertu de ceux qui sont ensevelis dans ces tom- 
beaux, comme leur vertu publie que le Dieu pour 
lequel ils ont souffert est le vrai Dieu; aussi les chré- 
tiens ont-ils soin de donner à leurs enfans les noms 
des martyrs, afin de les mettre en sûreté sous leur 
protection. 

Enfin Théodoret ajoute que les temples des dieux 
ont été démolis, et que les matériaux ont servi à la 
construction des temples des martyrs : car le Sei- 
gneur, dit-il aux païens, a substitué ses morts à vos 
dieux; il a fait voir la vanité de ceux-ci, et a trans- 
féré aux autres les honneurs qu'on rendait aux pre- 
miers. C'est de quoi se plaint amèrement le fameux 
sophiste de Sardes, en déplorant la ruine du temple 
de Sérapis à Canope, qui fut démoli par ordre de 
l'empereur Théodose I, l'an 3 89. 

Des gens, ditEunapius, qui n'avaient jamais en- 
tendu parler de la guerre, se trouvèrent pourtant fort 
vaillans contre les pierres de ce temple, et principa- 
lement contre les riches offrandes dont il était rem- 
pli. Ou donna ces lieux saints à des moines, gens 



RELIQUES. 43 

infâmes et inutiles, qui, pourvu qu'ils eussent un habit 
noir et malpropre, prenaient une autorité tyrannique 
sur l'esprit des peuples; et, à la place des dieux que 
Ton voyait par les lumières de la raison, ces moines 
donnaient à adorer des têtes de brigands punis pour 
leurs crimes, qu'on avait salées pour les conserver. 

Le peuple est superstitieux , et c'est par la super- 
stition qu'on l'enchaîne. Les miracles forgés au sujet 
des reliques devinrent un aimant qui attirait de toutes 
parts des richesses dans les églises. La fourberie et la 
crédulité avaient été portées si loin, que, des Pan 
386, le même Théodose fut obligé de faire une loi 
par laquelle il défendait de transporter d'un lieu dans 
un autre les corps ensevelis, de séparer les reliques 
de chaque martyr, et d'en trafiquer. 

Pendant les trois premiers siècles du christia- 
nisme, on s'était contenté de célébrer le jour de la 
mort des martyrs, qu'on appelait leur jour natal , en 
s'assemblant dans les cimetières où reposaient leurs 
corps pour prier pour eux, comme nous l'avons re- 
marqué à l'article Messe. On ne pensait point alors 
qu'avec le temps les chrétiens dussent leur élever des 
temples , transporter leurs cendres et leurs os d'un 
lieu dans un autre, les montrer dans des châsses, et 
enfin en faire un trafic qui excitât l'avarice a remplir 
la monde de reliques supposées. 

Mais le troisième concile de Carthage , tenu l'an 
397, ayant inséré dans le canon des Écritures l'Apo- 
calypse de saint Jean, dont l'authenticité jusqu'alors 
avait été contestée , ce passage du chapitre YI : « Je 
vis sous les autels les âmes de ceux qui avaient été 



44 RELIQUES. 

tués pour la parole de Dieu, autorisa la coutume 
d'avoir des reliques de martyrs sous les autels ; et 
cette pratique fut bientôt regardée comme si essen- 
tielle , que saint Ambroise, malgré, les instances du 
peuple , ne voulut pas consacrer une église où il n'y 
en avait point; et Tan 692, le concile de Constanti- 
nopîe, in Trullo , ordonna même de démolir tous les 
autels sous lesquels il ne se trouverait point de reli- 
ques. Un autre concile de Carthage, au contraire, 
avait ordonné , Tan 4c 1, aux évoques de faire abattre 
les autels qu'on voyait élever partout dans les champs 
et sur les grands chemins en l'honneur des martyrs, 
dont on déterrait ça et là de prétendues reliques, sur 
des songes et de vaines révélations de toutes sortes de 
gens. 

Saint Augustin (e) rapporte que, vers Tan 4i5, 
Lucien ? prêtre et curé d'un bourg nommé Capharga- 
mata , distant de quelque? milles de Jérusalem , vit en 
songe jusqu'à trois fois le docteur Gamaliel , qui lui 
déclara que son corps, ceux d'Abibas son fils, de 
saint Etienne et de Nicodème, étaient enterrés dans 
un endroit de sa paroisse qu'il lui indiqua. Il lui com- 
manda de leur part et de la sienne de ne les pas lais- 
ser plus long-temps dans le tombeau négligé où ils 
étaient depuis quelques siècles, et d'aller dire à Jean, 
évêque de Jérusalem, de venir les en tirer incessam- 
ment , s'il voulait prévenir les malheurs dont le 
monde était menacé. Gamaliel ajouta que cette 
translation devait se faire sous l'épiscopat de Jean, 

(ej Cite de Dieu, liv, XXII, chap. YUI* 



RELIQUES. 45 

qui mourut environ un an après. L'ordre du ciel était 
cfue le corps de saint Etienne fût transporté à Jéru- 
salem. 

Lucien ou entendit mal ou fut malheureux ; iî fit 
creuser et ne trouva rien : ce qui obligea le docteur 
juif d'apparaître à un moine fort simple et fort inno* 
cent, et de lui marquer plus précisément l'endroit où 
reposaient les sacrées reliques. Lucien y trouva le 
trésor qu'il cherchait , selon la révélation que Dieu 
lui en avait faite. Il y avait dans ce tombeau une pierre 
où était gravé le mot de chelicl, qui signifie couronne 
eu hébreu, comme Stephanos en grec. A l'ouverture 
du cercueil d'Etienne la terre trembla; on sentit une 
odeur excellente, et un giand nombre de malades 
furent guéris. Le corps du saint était réduit en cen- 
dres, hormis les os que l'on transporta à Jérusalem, 
et que Ton mit dans l'église de S^on. A la même heure 
il survint une grande pluie; au lieu qu'il y avait eu 
jusqu'alors une extrême sécheresse. 

Avite, prêtre espagnol, qi|i était alors en orient, 
traduisit en latin cette histoire que Lucien avait 
écrite en grec. Comme l'Espagnol était ami de Lucien, 
il en obtint une petite portion des cendres du saint , 
quelques os pleins d'une onction qui était la preuve 
visible de leur sainteté, surpassant les parfums nou- 
vellement faits et les odeurs les plus agréables. Ces 
reliques, apportées par Orose dans l'île de Minorque, 
y convertirent en huit jours cinq cent quarante Juifs. 

On fut ensuite informé par diverses visions, que, 
des moines d'Egypte avaient des reliques de saint- 
Etienne, que des inconnus y avaient portées. Comme 



46 RELIQUES. 

les moines n'étant pas prêtres alors, n'avaient point 
encore d'églises en propre, on alla prendre ce trésor 
pour le transporter dans une église qui était près 
d'Usale. Aussitôt quelques personnes virent au-dessus 
de l'église une étoile qui semblait venir au-devant du 
saint martyr. Ces reliques ne restèrent pas long-temps 
dans cette église; l'évêque d'Usale, trouvant à propos 
d'en enrichir la sienne, alla les prendre et les trans- 
porta, assis sur un char, accompagné de beaucoup 
de peuple , qui chantait les louanges de Dieu ? et d'un 
grand nombre de cierges et de luminaires. 

Ainsi les reliques furent portées dans un lieu élevé 
de l'église, et placées sur un trône orné de tentures. 
On les mit ensuite sur un carreau ou sur un petit lit 
dans un lieu fermé à clef, auquel on avait laissé une 
petite fenêtre, afin que l'on pût y faire toucher de$ 
linges qui servaient à guérir divers maux. Un peu de 
poussière ramassée sur la châsse guérit tout d'un coup 
un paralytique. Des fleurs qu'on avait présentées au 
saint, appliquées sur les yeux d'un aveugle lui ren- 
dirent la vue. Il y eut même sept ou huit morts de 
ressuscites. 

Saint Augustin ( ), qui tâche de justifier ce culte 
eu le distinguant de celui d'adoration qui n'est dû 
qu'à Dieu seul, est obligé de convenir (^f) qu'il connaît 
lui-même plusieurs chrétiens qui adorent les sépulcres 
et les images. J'en connais plusieurs, ajoute ce saint, 
qui boivent avec les plus grands excès sur les tom- 

(f) Contre Fauste, liv. XX, chap. IV. 
(<j) Des Mœurs de 1 église, chap. XXXIX. 



RELIQUES. 47 

beaux, et qui, donnant des festins aux cadavres, 
s'ensevelissent eux-mêmes sur ceux qui sont ensevelis. 
En effet, sortant tout fraîchement du paganisme, 
et ravis de trouver dans l'église chrétienne, quoique 
sous d'autres noms, des hommes déifiés, les peuples 
les honoraient tout comme ils avaient honoré leurs 
faux dieux ; et ce serait vouloir se tromper grossière- 
ment, que de juger des idées et des pratiques de la 
populace par celles des évêques éclairés et des phi- 
losophes. On sait que les sages, parmi les païens, 
fesaient les mêmes distinctions que nos saints évêques. 
Il faut, disait Hiéroclès (;'), reconnaître et servir les 
dieux, de sorte que l'on ait grand soin de les bien 
distinguer du Dieu suprême, qui est leur auteur et 
leur père. Il ne faut pas non plus trop exalter leur 
dignité. Et enfin le culte qu'on leur rend doit se rap- 
porter à leur unique créateur , que vous pouvez 
nommer proprement le dieu des dieux, parce qu'il 
est le maître de tous et le plus excellent de tous. 
Porphyre (/), qui comme saint Paul (A), qualifie le 
Dieu suprême, de Dieu qui est au-dessus de toutes 
choses, ajoute qu'on ne doit lui sacrifier rien de sen- 
sible , rien de matériel , parce qu'étant un esprit pur, 
tout ce qui est matériel est impur pour lui. Il ne peut 
être dignement honoré que par la pensée et les senti- 
mens d'une âme qui n'est souillée d'aucune passion 
vicieuse^ 

(h) Sur les vers de Pytbagore, page 10. 
f De l'abstinence , liv. II , art. XXXIV. 
(Je) Epître aux Romairjs, cliap. IX, v. 5. 



4^ RELIQUES, 

En un. mot, saint Augustin (/) , en déclarant avec 
naïveté qu'il n'ose parler librement sur plusieurs sem- 
blables abus, pour ne pas donner occasion de scan- 
dale à des personnes pieuses ou à des brouillons, fait 
assez voir que les évêques usaient avec les païens 
pour les convertir, de la même connivence que saint 
Grégoire recommandait deux siècles après pour con- 
vertir l'Angleterre. Ce pape, consulté par le moine 
Augustin sur quelques restes de cérémonies, moitié' 
civiles , moitié païennes , auxquelles les Anglais , 
nouveaux convertis, ne voulaient pas renoncer, lui 
répondit : On n'ôte point à des esprits durs toutes 
leurs habitudes à la fois; on n'arrive point sur uo 
rocher escarpé en y sautant, mais en s'y traînant pas 
à pas. 

La réponse du même pape à Constantine, fille de 
l'empereur Tibère Constantin et épouse de Maurice, 
qui lui demandait la tête de saint Paul,, pour mettre 
dans un temple qu'elle avait bâti à l'honneur de cet 
apôtre , n'est pas moins remarquable. Saint Gré- 
goire (7/1.) mande à cette princesse que les corps des 
saints brillent de tant de miracles, qu'on n'ose même 
approcher de leurs tombeaux pour y prier sans être 
saisi de frayeur. Que son prédécesseur (Pelage II), 
ayant voulu ôter de l'argent qui était sur le tombeau 
de saint Pierre pour le mettre à la distance de quatre 
pieds, il lui apparut des signes épouvantables. Quq 
hû Grégoire , voulant faire quelques réparations a* 

(t) Cité de Dieu , liv. XXII , chap. VItt. 
fm) Lettte XXX , indict. XII , Uv. UL 



RELIQUES. 49 

monument de saint Paul, comme il fallait creuser un 
peu avant, et celui qui avait la garde du lieu, ayant 
eu la hardiesse de lever des os qui ne touchaient, pas 
au tombeau de l'apôtre, pour les transporter ailleurs , 
Il lui apparut aussi des signes terribles, et il mourut 
sur-le-champ. Que son prédécesseur, ayant. voulu 
aussi faire des réparations au tombeau de saint Lau- 
rent j on découvrit imprudemment le cercueil où était 
le corps du martyr; et, quoique ceux qui y travail- 
laient fussent des moines et des officiers du temple, 
ils moururent tous dans l'espace de dix jours, parce 
qu'ils avaient vu le corps du saint. Que, lorsque les 
Romains donnent des reliques , ils ne touchent jamais 
aux corps sacrés, mais se contentent de mettre dans 
une boîte quelques linges et de les en approcher. Que 
ces linges ont la même vertu que les reliques et font 
autant de miracles. Que certains Grecs, doutant de 
ce fait, le pape Léon se fit apporter des ciseaux, et 
ayant coupé en leur présence de ces linges qu'on 
avait approchés des corps saints , il en sortit du sang. 
Qu'à Rome, dans l'occident, c'est un sacrilège de 
toucher aux corps des saints ; et que , si quelqu'un 
Fentreprend, il peut s'assurer que son crime ne sera 
pas impuni. Que c'est pour cela qu'il ne peut se per- 
suader que les Grecs aient la coutume de transporter 
les reliques. Que des Grecs, ayant osé déterrer la 
iwii des corps proche de l'église de Saint-Paul , dans 
le dessein de les transporter en leur pays, ils furent 
aussitôt découverts; et que c'est ce qui le persuade 
que les reliques qui se transportent de la sorte sont 
fousseS; Que des ork«r.taux, prétendant que les corps 



vO RELIQUE*. 

de saint Pierre et de saint Paul leur appartenaient 3 
vinrent à Rome pour les emporter dans leur patrie; 
mais qu'arrivés aux catacombes où ces corps repo- 
saient, lorsqu'ils voulurent les prendre, des éclairs 
soudains, des tonnerres effroyables dispersèrent leur 
multitude épouvantée, et les forcèrent de renoncer à 
leur entreprise. Que ceux qui ont suggéré à Constan- 
tine de lui demander la tête de saint Paul , n'ont eu 
dessein que de lui faire perdre ses bonnes grâces, 

Saint Grégoire finit par ces mots : J'ai cette con- 
fiance en Dieu, que vous ne serez pas privée du fruit 
de votre bonne volonté, ni de la vertu des saints 
apôtres , que vous aimez de tout votre cœur et de tout 
votre esprit- et que, si vous n'avez pas leur présence 
corporelle, vous jouirez toujours de leur protection. 

Cependant l'histoire ecclésiastique fait foi, que les 
translations de reliques étaient également fréquentes 
en. occident et en orient; bien plus, l'auteur des 
notes sur cette lettre observe que le même saint Gré- 
goire, dans la suite, donna divers corps saints, et que 
d'autres papes en ont donné jusqu'à six ou sept à un 
seul particulier. 

Après cela faut-il s'étonner de la faveur qu'eurent 
les reliques dans l'esprit des peuples et des rois? Les 
sermens les plus ordinaires des anciens Français se 
fesaient sur les reliques des saints. Ce fut ainsi que les 
rois Gontran, Sigebcrt et Chilpéric partagèrent les 
états de Clotaire, et convinrent de jouir de Paris en 
commun. Ils en firent le serment sur les reliques do 
saint Polyeucte, de saint Hilaire et de saint Martin. 
Cependant Chilpéric se jeta dans la place, et prit 



RÉSURRECTION. 5 i : 

seulement la précaution d'avoir la châsse de quantité 
de reliques qu'il fît porter comme une sauvegarde à 
la tête de ses troupes, dans l'espérance que la pro- 
tection de ces nouveaux patrons le mettrait à l'abri 
des peines dues à son parjure. Enfin le catéchisme du 
concile de Trente approuve la coutume de jurer par 
les reliques. 

On observe encore qne lej rois de France de la 
première et de la seconde race gardaient dans leur 
palais un grand nombre de reliques, surtout la chappe 
et le manteau de saint Martin, et qu'ils les fesaieufc' 
po ter à leur suite et jusque dans les armées. On en- 
voyait les reliques du palais dans les provinces, lors- 
qu'il s'agissait de prêter serment de fidélité au roi , ou 
de conclure quelque traité. 

RÉSURRECTION, 

SECTION PREMIÈRE. 

On conte que les Égyptiens n'avaient bâti leurs 
pyramides que pour en faire des tombeaux, et que 
leurs corps embaumés par dedans et par dehors at- 
tendaient que leurs âmes vinssent les ranimer au bout 
de mille ans. Mais, si leurs corps devaient ressusciter, 
pourquoi la première opération des parfumeurs était- 
elle de leur percer le crâne avec un crochet, et d'en 
tirer la cervelle? Lidée de ressusciter sans cervelle 
fait soupçonner (si on peut user de ce mot) que les 
Egyptiens n'en avaient guère de leur vivant; mais il 
faut considérer que la plupart des anciens croyaient 
que l'âme est dans la poitrine. Et pourquoi l'âme est- 



5 1 RÉSURRECTION. 

elle dans îa poitrine plutêt qu'ailleurs? C'est qu'en 
clïet clans tous nos sentimens un peu violens, on 
éprouve vers la région du cœur une dilatation ou un 
resserrement, qui a fait penser que c'était là le loge- 
ment de L'âme. Cette aine était quelque chose d'aé- 
rien ; c'était une figure légère qui se promenait où elle 
pouvait, jusqu'à ce qu'elle eût retrouvé son corps. 

La croyance de la résurrection est beaucoup plus 
ancienne que les temps historiques. Athalide, fils de 
Mercure, pouvait mourir et ressusciter à son gré; 
Esculape rendit la vie à Ilippolyte; Hercule àAlcestc. 
Pélops, ayant été haché en morceaux par son père, 
fut ressuscité par les dieux. Platon raconte qu'Hères 
ressuscita pour quinze jours seulement. 

Les pharisiens ? chez les Juifs , n'adoptèrent le 
dogme de la résurrection que très-long-temps après 
Platon. 

Il y a dans les Actes des apôtres un fait bien singu- 
lier, et bien digne d'attention. Saint Jacques et plu- 
sieurs de ses compagnons conseillent à saint Paul 
d'aller dans le temple de Jérusalem observer toutes 
bs cérémonies de l'ancienne loi, tout chrétien qu'il 
c'ait, « afin que tous sachent, disent-ils, que tout ce 
qu'on dit de vous est faux , et que vous continuez de 
garder la loi de Moïse. » C'est dire bien clairement : 
Allez mentir, allez vous parjurer, allez renier publi- 
quement la religion que vous enseignez. 

Saint Paul alla donc pendant sept jours dans le 
temple; mais le septième il fut reconnu. On l'accusa 
à y être venu avec des étrangers , et de L'avoir pro- 
fané. Yoici comment il se tira d'affaire ; 



RÉSURRECTION. 53 

(( Or, Paul sachant qu'une partie de ceux qui 
étaient là étaient saducéens, et 1 autre pharisiens, il 
s'écria dans rassemblée : Mes frères, je suis phari- 
sien et fils de pharisien; c'est à cause de l'espérance 
d'une autre vie et de la résurrection des morts, que 
Ton veut me condamner ( ■■)-, L\ n'avait point du tout 
éLé question de la résurrection des morts dans toute 
cette affaire; Paul ne le disait que pour animer les 
pharisiens et les saducéens les uns contre les autres. 

v. 7. (( Paul ayant parlé de la sorte, il s'émut une 
dissension entre les pharisiens et les saducéens ; et 
l'assemblée fut divisée. » 

v. 8. « Car les saducéens disent qu'il n'y a ni ré- 
surrection, ni ange, ni esprit; au lieu que les phari- 
siens reconnaissent et l'un pi l'autre, etc. » 

On a prétendu que Job, qui est très-ancien, con- 
naissait le dogme de la résurrection. On cite ces pa- 
roles : « Je sais que mon rédempteur est vivant ? et 
qu'un jour sa rédemption s'élèvera sur moi, ou que 
je me relèverai de la poussière , que ma peau revien- 
dra, que ]e verrai encore Dieu dans ma chair. » 

Mais plusieurs commentateurs entendent par ces 
paroles que Job espère qu'il relèvera bientôt de mala- 
die , et qu'il ne demeurera pas toujours couché sur la 
terre comme il l'était. La suite prouve assez que cette 
explication est la véritable; car il s'écrie le moment 
d'après à ses faux et durs amis : « Pourquoi donc 
dites-vous, persécutons-le,» ou bien, «parce que 
vous direz, parce que nous l'avons persécuté. » Cela 

(2) Actes des apôtres, cliap. XXIII, v. 6. 

5. 



5 J 4 RÉSURRECTION. 

ne veut-il pas dire évidemment? Vous vous repen- 
tirez de m'avoir offensé quand vous me reverrez dans 
mon premier état de santé et d'opulence? Un malade 
qui dit, je me lèverai, ne dit pas , je ressusciterai* Don- 
ner des sens forcés à des passages clairs, c'est le sûr 
moyen de ne jamais s'entendre, ou plutôt d'être re- 
gardés comme des gens de mauvaise foi par les hon- 
nêtes gens. 

Saint Jérôme ne place la naissance de la secte des 
pharisiens que très-peu de temps avant Jésus-Çhrist. 
Le rabbin Hillel passe pour le fondateur de la secte 
parisienne ; et cet Hillel était contemporain de Ga- 
maliel , le maître de saint Paul. 

Plusieurs de ces pharisiens croyaient que les Juifs 
seuls ressusciteraient, -et que le reste des hommes 
n T en valait pas la peine. D'autres ont soutenu qu'on 
ne ressusciterait que dans la Palestine, et que les 
corps de ceux qui auront été enterrés ailleurs, seront 
secrètement transportés auprès de Jérusalem pour 
s'y rejoindre à leur àme. Mais saint Paul , écrivant aux 
habitans de Thessalonique , leur a dit que « le second 
avéuement de Jésus-Christ est pour eux et pour lui , 
qu'ils en seront témoins. » 

v. i5. « Car aussitôt que le signal aura été donne 
par l'archange , et par le son de la trompette de Dieu, 
le Seigneur lui-même descendra du ciel , et ceux qui 
seront morts en Jésus-Christ ressusciteront les pre- 
miers.. »; 

v. i6. «Puis nous autres qui sommes vivans, et qui 
serons demeurés jusqu'alors, nous serons emportés 
avec eux dans les nuées pour aller au-devant du Sei* 



RÉSURRECTION. 55 

gneur au milieu de l'air, et ainsi nous vivrons pour 
jamais avec le Seigneur (/>). » 

Ce passage important ne prouve-t-il pas évidem- 
ment que les premiers chrétiens comptaient voir là 
£in du monde , comme en effet elle est prédite dans 
saint Luc, pour le temps même que saint Luc vivait? 
S'ils ne virent point cette fin du monde, si personne 
ne ressuscita pour iors , ce qui est différé n'est pas 
perdu. 

Saint Augustin croit que les anciens, et même les 
enfans morts-nés , ressusciteront dans l'âge de la ma- 
turité. Les Origène , les Jérôme , les Athanase , les 
Basile n'ont pas cru que les femmes dussent ressusci* 
citer avec leur sexe. 

Enfin , on a toujours disputé sur ce que nous avons 
été , sur ce que nous sommes , et sur ce que nous 
serons, 

SECTION IL 

Le père Malebranche prouve la résurrection par 
les chenilles qui deviennent papillons. Cette preuve, 
comme on voit, est aussi légère que les ailes des in- 
sectes dont il l'emprunte. Des penseurs qui calculent,, 
font des objections arithmétiques contre cette vérité 
si bien prouvée. Ils disent que les hommes et les 
autres animaux sont réellement nourris, et reçoivent 
leur croissance de la substance de leurs prédéces- 
seurs. Le corps d'un homme réduit en poussière , ré- 
pandu dans l'air et retombant sur la surface de la 

(b) 1. Épître aux Thess., chap. IV. 



56 RÉSURRECTION. 

terre, devient légume ou froment. Ainsi Caïn mangea 
une partie d'Adam; Enoch se nourrit de Caïn; Irad 
d'Enoch; MaviaeJ de Iran; Mathusaiem de Maviael ; 
et il se trouve qu'il n'y a aucun de nous qui n'ait avalé 
une petite portion de notre premier père. C est pour- 
quoi on a dit que nous étions tous anthropophages. 
Rien n'est plus sensible après une bataille ; non-seu- 
lement nous tnons nos frères, mais, au bout de deux 
ou trois ans, nous les avons lous mangés quand on a 
fait les moissons sur le champ de bataille; nous se- 
rons aussi mangés sans difficulté à notre tour. Or, 
quand il faudra ressusciter, comment rendrons nous 
à chacun le corps qui lui appartenait sans perdre du 
nôlre ? 

Vodà ce que disent ceux qui se défient de la résur 
rcetion; mais les ressusciteurs leur ont, répondu très- 
pertinemment. 

Un rabbin nommé Samaï démontre la résurrection 
par ce passage de l'Exode : «J'ai apparu à Abraham, 
à Isaac et à Jacob; et je leur ai prorois avec serment 
do leur donner là terre de Canaan. » Or, Dieu, mal- 
gré son serment, dit ce grand rabbin, ne leur donna 
point cette terre; donc ils ressusciteront pour en 
jouir, afin que le serment soit accompli. 

Le profond philosophe dom Calmet trouve dans 
les vampires une preuve bien plus concluante. II a 
vu de ces vampires qui sortaient des cimetières pour 
aller sucer le sang des gens endormis ; il est clair 
qu'ils ne pouvaient sucer le sang des vivans s'ils 
élaient encore morts; donc ils étaient ressuscites : 
cela est pcrcrnptoirc. 



RESURRECTION. 07 

Une chose encore certaine , c'est que tous les 
morls , au jour du jugement , marcheront sous là 
terre comme des taupes , à ce que dit le Talmud , 
pour aller comparaître dans la vallée de Josaphat , 
qui est entre la ville de Jérusalem et le mont des 
Oliviers. On sera fort pressé dans cette vallée; mais 
il n'y a qu'a réduire les corps proportionnellement, 
comme les diables de Milton dans la salle du Pandc- 
monium. 

Cette résurrection se fera au son de la trompette , 
à ce que dit saint Paul. Il faudra nécessairement qu'il 
y ait plusieurs trompettes, car le îonnene lui-même 
ne s'entend guère plus de trois ou quatre lieues à la 
ronde. On demande combien il y aura de trompettes? 
les théologiens n'ont pas encore fait ce calcul; maïs 
ils le feront. 

Les Juifs disent que la reine Cléopâtre, qui sans 
doute croyait la résurrection comme toutes les dames 
de ce temps-là , demanda à un pharisien si on ressus- 
citerait tout nu. Le docteur ini répondit qu'on serai* 
très-Lien habillé , par la raison que le blé qu'on 3èmc 
é^an'c mort en terre, ressuscite en épi avec une robe 
et des barbes. Ce rabbin était un théologien excellent. 
Il raisonnait comme dom Calmet. 

SECTION III. 

De la résurrection des anciens. 

On a prétendu que le dogme de la résurrection 
était fort en vogue chez les Egyptiens, et que ce fut 
Porigine de leurs eiubaumemens et de leurs pyra- 



58 RÉSURRECTION. 

mides. Et moi-même je l'ai cru autrefois. Les uns 
disaient qu'on ressusciterait au bout de mille ans , 
d'autres voulaient que ce fût après trois mille. Cette 
différence d'ans leurs opinions théologiques semble 
prouver qu'ils n'étaient pas bien surs de leur fait. 
D'ailleurs nous ne voyons aucun homme ressuscité 
dans l'histoire d'Egypte, mais nous en avons quel- 
ques-uns chez les Grecs. C'est donc aux Grecs qu'il- 
faut s'informer de cette invention de ressusciter. 

Mais les Grecs brûlaient souvent les corps, et les 
Égyptiens les embaumaient, afin que, quand l'àme 
qui était une petite figure aérienne reviendrait dans 
son ancicune demeure , elle la- trouvât toute prête. 
Cela eût été bon si elle eût retrouvé ses organes; 
mais l'embaumeur commençait par ôter la cervelle 
et vider les entrailles. Comment les hommes auraient- 
ils pu ressusciter sans intestins et sans la partie mé- 
dullaire par où Ton pense? où reprendre son sang, 
sa lymphe et ses autres humeurs? 

Vous me direz qu'il était encore plus difficile de 
ressusciter chez les Grecs quand il ne restait de vous 
qu'une livre de cendres tout au plus, et encore mêlée 
avec la cendre du bois, des aromates et des étoffes. 

Votre objection est forte, et je tiens comme vous 
la résurrection pour une chose fort extraordinaire ; 
mais cela n'empêche pas qu'Alhalide, fils de Mercure, 
ne mourût et ne ressuscitât plusieurs fois. Les dieux 
ressuscitèrent Pélops, quoiqu'il eût été mis en ragoût, 
et que Cérès en eût déjà mangé une épaule. Vous 
savez qu'Eseulape avait rendu la vie a Hippolyte *, 
c'était un fait avéré dont les plus incrédules ne dou- 



RÉ S U R.R E £ T I Q N . 5 .9 

taient pas : le nom de Virbius donné à Hippolyto 
était une preuve convaincante. Hercule avait ressus- 
cité Alceste et Pirithoiïs. Hérès ? chez Platon, ne res- 
suscita à la vérité que pour quinze jours; mais c'é- 
tait toujours une résurrection ? et le temps ne fait rien 
à l'affaire. 

Plusieurs graves scoliastes voient évidemment Je 
purgatoire et la résurrection dans ïirgile. Pour le 
purgatoire, je suis obligé d'avouer qu'il y est expres- 
sément au sixième chant. Cela pourra déplaire aux 
protestans ? mais je ne sais quy faire. 

fton tamen omne malum miseris, nec funàitm omnes 
Corporeœ excedunt pestes , etc, 

(iEN.VI, 736-737.) 

Les cœurs les plus parfaits , les âmes les plus pures , 

Sont aux regards des dieux tout chargés de souillures j 

Il faut en arracher jusqu'au seul souvenir. 

Nul ne fut innocent : il faut tous nous punir. 

Chaque âme a son de'mon ; chaque vice a sa peine; 

Et dix siècles entiers nous suffisent à peine 

Pour nous former un cœur qui soit digne des dieux ? 

Voilà mille ans de purgatoire bien nettement ex- 
primés ? sans môme que vos parens pussent obtenir 
des prêtres de ce temps-là une indulgence qui abré- 
geât votre souffrance pour de l'argent comptant. Les 
anciens étaient beaucoup plus sévères et moins sîmo* 
niaques que nous, eux qui d'ailleurs imputaient à 
leurs dieux tant de sottises. Que voulez -vous ! toute 
leur théologie était pétrie de contradictions , comme 
les malins disent qu'est la nôtre. 

Le purgatoire achevé , ces kmGS allaient boire de 



6*0 RÉSURRECTION. 

l'eau du Léihé , et demandaient instamment à rentrer 
dans de nouveaux corps, et à recevoir la lumière du 
jour. Mais est-ce là une résurrection? point du tout , 
c'est prendre un corps entièrement nouveau , ce n'est 
point reprendre le, sien; c'est une métempsycose qui 
n'a nul rapport à la manière dont nous autres ressus- 
citons. 

Les âmes des anciens fesaient un très -mauvais 
marché , je l'avoue , en revenant au monde ; car 
qu'est-ce que revenir sur la terre pendant soixante et 
dix ans tout au plus, et souffrir encore tout ce que 
vous savez qu'on souffre dans soixante et dix ans de 
vie, pour aller ensuite passer mille ans encore à re- 
cevoir la discipline? il n'y a point d'Ame à mon gré 
qui ne se lassât de cette éternelle vicissitude d'une 
vie si courte et d'une si longue pénitence. 

SECTION IV. 

De la résurrection des nwdernes. 

Notre résurrection est toute différente. Chaque 
homme reprendra précisément le même corps qu'il 
avait eu; et tous ces corps seront brûlés dans toute 
l'éternité, excepté un sur cent mille tout au plus. 
C'est bien pis qu'un purgatoire de dix siècles pour 
revivre ici-bas quelques années. 

Quand viendra le grand jour de cette résurrection 
générale ? on ne le sait pas positivement ; et les doctes 
sont fort partagés. Ils ne savent pas non plus com- 
ment chacun retrouvera ses membres. Tls font sur 
cela beaucoup de difficultés. 



RÉSURRECTION. 6l 

r°. Notre corps, disent- ils, est pendant la vie 
dans un changement continuel; nous n'avons rien à 
cinquante ans du corps où était logée notre âme à 
vingt. 

a .. Un soldat breton va en Canada; il se trouve 
que par un hasard assez commun il manque de nour- 
riture : il est forcé de manger d'un Iroquois qu'il a 
tué la veille. Cet Iroquois s'était nourri de jésuites 
pendant deux ou trois mois ; une grande partie de 
son corps était devenu jésuite. Yoilà le corps de ce 
soldat composé d'Iroquois , de jésuite et de tout ce 
qu'il a mangé auparavant. Comment chacun repren- 
dra-t-il précisément ce qui lui appartient? et que lui 
appartient-il en propre? 

■3°. Un enfant meurt dans le ventre de sa mère $ 
juste au moment qu'il vient de recevoir une âme ; 
ressuscitera-t-il fœtus, ou garçon, ou homme fait? 
Si fœtus, à quoi bon? si garçon ou homme, d'où lui 
viendra sa substance? 

4°. L'âme arrive dans un autre fœtus avant qu'il 
soit décidé garçon ou fille; ressuscitera-t-il fille j 
garçon, ou fœtus? 

5°. Pour ressusciter, pour être la même personne 
que vous étiez, il faut que vous ayez la mémoire bien 
fraîche et bien présente ; c'est la mémoire qui fait 
votre identité. Si vous avez perdu la mémoire , com- 
ment serez-vous le même homme ? 

6°. Il n'y a qu'un certain nombre de particules 
terrestres qui puissent constituer un animal. Sable , 
pierre, minéral, métal, n'y servent de rien. Toute 
terre n'y est pas propre ; il n'y a que les terrains favo- 

D*c$. Pb. 8» 6 



G 2 H I M E .. 

râbles à la végétation qui le soient au genre animal. 
Quand au bout de plusieurs siècles il faudra que tout 
le monde ressuscite , où trouver la terre propre à 
former tous ces corps ? 

7*. Je suppose une île dont la partie végétale 
puisse fournir à la fois à mille hommes, et à cinq ou 
six mille animaux pour la nourriture et le service de 
ces mille hommes; au bout de cent mille générations 
nous aurons un milliard d'hommes à ressusciter. La 
matière manque évidemment. 

Mateiies opus est ut cre.icant postera sœcla. 

(Lucrèce, III, 980.) 

8°. Enfin, quand on a prouvé eu cru prouver qu'il 
faut un miracle aussi grand que le déluge universel 
ou les dix plaies d'Egypte pour opérer la résurrection 
du genre humain dans la vallée de Josaphat, on de- 
mande ce que sont devenues toutes les âmes de ces 
corps en attendant le moment de rentrer dans leur 
étui? 

On pourrait faire cinquante questions un peu épi- 
neuses, mais les docteurs répondent aisément à tout 
.vêla. 

RIME. 

La rime n'aurait-elle pas été inventée pour aider 
la mémoire, et pour régler en même temps le chant 
et la danse? le retour des mêmes sons servait à faire 
souvenir. promptement des mots intermédiaires entre 
les deux rimes. Ces rimes averiissaient à la fois le 
cûanteàr el le danseur; elles indiquaient la mesure. 



RirjE. G \ 

Ainsi les vers furent clans tous les pays le langage clés 
dieux. 

On peut donc mettre au rang des opinions pro- 
bables , c'est- à- dire incertaines, que la rime fut 
d'abord une cérémonie religieuse; car, après tout, 
il se pourrait qu'on eut fait des vers et des chansons 
pour sa maîtresse avant d'en faire pour ses dieux, et 
les amans emportés vous diront que cela revient au 
même. 

Un rabbin qui me montrait l'hébreu, lequel je n'ai 
jamais pu apprendre, me citait un jour plusieurs 
psaumes rimes que nous avions, disait-il, traduits 
pitoyablement. Je me souviens de deux vers que 
voici : 

(«) Hibbitu clarè vena haru 
Ulph ne' em al jech fhavu. 

Si on le regarde on en est illaminé , 
Et leurs faces ne sont point confuses. 

Il n'y a guère de rime plus riche que celle de ces 
deux vers; cela posé, je raisonne ainsi : 

Les Juifs qui parlaient un jargon moitié phéni- 
cien , moitié syriaque, rimaient; donc les grandes 
nations dans lesquelles ils étaient enclavés devaient 
rimer aussi. Il est a croire que les Juifs, qui, comme 
nous l'avons dit si souvent, prirent tout de leurs voi- 
sins, en prirent aussi la rime. 

Tous les orientaux riment; ils sont fidèles à leurs 
usages; ils s'habillent comme ils s'habillaient il y a 

(a) Psaume XXXIII, v. 6. 



64 RIME. 

cinq ou six mille ans. Donc il est à croire qu'ils riment 
depuis ce temps-là. 

Quelques doctes prétendent que les Grecs com- 
mencèrent par rimer, soit pour leurs dieux, soit pour 
leurs héros, soit pour leurs amies; mais qu'ensuite 
ayant mieux senti l'harmonie de leur langue, ayant 
mieux connu la prosodie, ayant raffiné sur la mélo- 
die, ils firent ces beaux vers non-rimés, que les La- 
tins imitèrent et surpassèrent bien souvent. 

Pour nous autres desccndans des Goths, des Van- 
dales, des Huns, des Velches, des Francs, des Bour- 
guignons; nous barbares, qui ne pouvons avoir la 
mélodie grecque et latine , nous sommes obligés de 
rimer. Les vers blancs chez tous les peuples mo- 
dernes ne sont que de la prose sans aucune mesure; 
elle n'est distinguée de la prose ordinaire que par 
un certain nombre de syllabes égaies et monotones , 
qu'on est convenu d'appeler vers, 

Nous avons dit ailleurs que ceux qui avaient écrit 
en vers blancs ne l'avaient fait que parce qu'ils ne sa- 
vaient pas rimer; les vers blancs sont nés de l'impuis- 
sance de vaincre la difficulté, et de l'envie d'avoir 
plus tôt fait. 

Nous avons remarqué que l'Arioste a fait quarante- 
huit mille rimes de suite dans son Orlando sans en- 
nuyer personne. Nous avons observé combien la poé- 
sie française en vers rimes entraîne d'obstacles avec 
elle, et que le plaisir naissait de ces obstacles mêmes. 
Nous avons toujours été persuadés qu'il fallait rimer 
pour les oreilles, non pour les yeux ; et nous avons 



RIME.. Ç5 

exposé nos opinions sans suffisance , attendu notre 
insuffisance. 

Mais toute notre modération nous abandonne aux 
funestes nouvelles qu'on nous mande de Paris au 
mont Krapac. Nous apprenons qu'il s'élève une petite 
secte de barbares qui veut qu'on ne fasse désormais 
des tragédies qu'en prose. Ce dern er coup manquait 
à nos douleurs : c'est l'abomination de la désolation 
dans les temples des Muses. Nous concevons bien 
que, Corneille ayant mis l'imitation de Jésus-Christ 
en vers, quelque mauvais plaisant aurait pu menacer 
le public de faire jouer une tragédie en prose par 
Floridor et Mondori; mais, ce projet ayant été exé- 
cuté sérieusement par l'abbé d'Aubignac, on sait quel 
succès il eut. On sait dans quel discrédit tomba la 
prose dé l'Œdipe de la Motte-Houdart ; il fut presque 
aussi grand que celui de son OEdipe envers. Quel 
malheureux visigoth peut oser , après Cinna et Andro- 
maque, bannir les vers du théâtre? C'est donc à cet 
excès d'opprobre que nous sommes parvenus après 
le grand siècle! Ah! barbares, allez donc voir jouer 
cette tragédie en redingote à Faxhall , après quoi 
venez-y manger du rosbif de mouton et boire de la 
bière forte. 

Qu'auraient dit Racine et Boileau si on leur avait 
annoncé cette terrible nouvelle? ttcne Deus! de quellû 
hauteur sommes-nous tombés, et dans quel bourbier 
sommes-nous ! 

11 est vrai que la rime ajoute un mortel ennui aux 
vers médiocres. Le poète alors est un mauvais méca- 
nicien, qui fait entendre le bruit choquant de ses 

6\ 



66 RIRE. 

poulies et de ses cordes : ses lecteurs éprouvent la 
même fatigue qu'il a ressentie en rimant; ses vers ne 
sont qu'un vain tintement de syllabes fastidieuses. 
Mais s'il pense heureusement, et s'il rime de même, 
il éprouve et il donne un grand plaisir, qui n'est 
goûté que par les âmes sensibles et par les oreilles 
harmonieuses. 

RIRE. 

Que le rire soit le signe de la joie , comme les pleurs 
sont les symptômes de la douleur, quiconque a ri 
n'en doute pas. Ceux qui cherchent des causes méta- 
physiques au rire ne sont pas gais ■ ceux qui savent 
pourquoi cette espèce de joie qui excite le ris retire 
vers les oreilles le muscle zigomatique, l'un des treize 
muscles de la bouche , sont bien savans. Les animaux 
ont ce muscle comme nous; mais ils ne rient point 
de joie, comme ils ne répandent point de pleurs de 
tristesse. Le cerf peut laisser couler une humeur de 
ses yeux quand il est aux abois, le chien aussi quand 
on le dissèque vivant : mais ils ne pleurent point leurs 
maîtresses, leurs amis comme nous; ils n'éclatent 
point de rire comme nous à la vue d'un objet comi- 
que : 1 homme est le seul animal qui pleure et qui rie. 

Comme nous ne pleurons que de ce qui nous af- 
flige , nous ne rions que de ce qui nous égaie : les rai- 
sonneurs ont prétendu que le rire naît de l'orgueil , 
qu'on se croit supérieur à celui dont on rit. Il est vrai 
que rhomme, qui est un animal risible, est aussi un 
animal orgueilleux; mais la fierté ne fait pas rire; un 
enfant qui rît de tout son cœur ne s'abandonne point 



RIRE. 6j 

à ce plaisir, parce qu'il se met au-dessus de ceux qui 
le fout rire; s'il rit quand on le chatouille, ce n'est 
pas assurément parce qu'il est sujet au péché mortel 
Je l'orgueil. J'avais onze ans quand je lus tout seul , 
pour la première fois, l'Amphitryon de Molière; je 
ris au point de tomber à la renverse y était ce par 
fierté? On n'est point fier quand on est seul. Était-ce 
par fierté que le maître de l'âne d'or se mit tant à rire 
quand il vit son âne manger son souper? Quiconque 
rit éprouve une joie gaie dans ce moment-la, sans 
avoir un autre sentiment. 

Toute joie ne fait pas rire, les grands plaisirs sont 
très-sérieux; les plaisirs de l'amour, de l'ambition 5 
de l'avarice, n'ont jamais fait rire personne. 

Le rire va quelquefois jusqu'aux convulsions : on 
dit même que quelques personnes sont mortes de rire; 
j'ai peine à le croire, et sûrement il en est davantage 
qui sont mortes de chagrin. 

Les vapeurs violentes qui excitent tantôt les lar- 
mes, tantôt les symptômes du rire, tirent à la vérité 
les muscles de la bouche; mais ce n'est point un ris 
véritable , c'est une convulsion , c'est un tourment. 
Les larmes peuvent alors être vraies, parce qu'on 
souffre; mais le rire ne l'est pas; il faut lui donner un 
autre nom, aussi l'appellc-t-on rire sardonien. 

Le ris malin, le perjidum ridens^ est autre chose; 
c'est la joie de l'humiliation d'autrui : on poursuit par 
des éclats moqueurs, par le cachinnum (terme qui 
nous manque), ce]ui qui nous a promis des mcr< 
veilles et qui ne fait que des sottises : c'est huer plu- 
tôt que rire. Notre orgueil alors se .moque de l'orgueil 






68 ROCHE S TER 

de celui qui s'en est fait accroire. On hue notre ami 
Fréron dans l'Écossaise plus encore qu'on n'en rit : 
j'aime toujours à parler de l'ami Fréron ; cela me 
fait rire. 

ROCHESTER ET WALLÉR. 

Tout le monde connaît la réputation du comte de 
Hochester. M. de Saint-Evremont en a beaucoup 
parlé, mais il ne nous a fait connaître du fameux 
Rochester que l'homme de plaisir, l'homme à bonnes 
fortunes. Je voudrais faire connaître en lui l'homme 
de génie et le grand poëte. Entre autres ouvrages qui 
brillaient de cette imagination ardente qui n'appar- 
tenait qu'à lui , il a fait quelques satires sur les mêmes 
sujets que notre célèbre Despréaux avait choisis. Je 
ne sais rien de plus utile pour se perfectionner le 
goût, que la comparaison des grands génies qui se 
sont exercés sur les mêmes matières. Voici comme 
Despréaux parle contre la raison humaine dans sa 
satire sur l'homme : 

Cependant à le voir, plein de vapeurs légères, 
Soi-même se bercer de ses propres chimères , 
Lui seul de la nature est la base et l'appui , 
Et le dixième ciel ne tourne que pour lui. 
De tous les animaux il est ici le maitre ; 
Qui pourrait le nier? poursuis-tu. Moi, peut-être; 
Ce maitre prétendu qui leur donne des lois , 
Ce roi des animaux, combien a-t-il de rois? 

Voici à peu près comme s'exprime le comte de 
Rochester dans sa satire sur l'homme; mais il faut que 
le lecteur se ressouvienne toujours que ce sont ici des 
traductions libres de poètes anglais, et que la gène 



ET WALLER. 6$ 

de notre versification et les bienséances délicates de 
notre langue ne peuvent donner l'équivalent de la 
licence impétueuse du style anglais. 

Cet esprit que je hais , cet esprit plein d'erreur, 

Ce n'est pas ma raison, c'est la tienne, docteur; 

C'est la raison frivole, inquiète, orgueilleuse, 

Des sages animaux rivale dédaigneuse, 

Qui croit entre eux et l'ange occuper le milieu $. 

Et pense être ici-bas l'image de son Dieu. 

Vil atome imparfait, qui croit, coule, dispute, 

Rampe, s'élève, tombr , et nie encor sa chute ? 

Qui nous dit je suis libre en nous montrant ses fers, 

Et dont l'œil trouble et faux croit percer l'univers. 

Allez, révérends fous, bienheureux fanatiques, 

Compilez bien l'amas de vos riens scolastiques , 

Pères de visions et d énigmes sacrés , 

Auteurs du labyrinthe où vous vous égarez, 

Alîez obscurément éclaircir vos mystères. 

Et courez dans Fécole adorer vos chimères.. 

Il est d'autres erreurs, il est de ces dévots 

Condamnés par eux-mêmes à l'ennui du repos. 

Ce mystique encloitré. fier de son indolence, 

Tranquille au sein de Dieu , qu'y peut-il faire ? Il pense. 

Non, tu ne penses point, lu végètes , tu dors; 

Inutile à la terre , et mis au rang des morts , 

Ton esprit énervé cronpit dans ia mollesse. 

Réveil!e-toi, sois homme ; et sors de ton ivresse. 

L'homme est né pour agir, et tu prétends penser ! 

Que ces idées soient vraies ou fausses, il est tou- 
jours certain qu'elles sont exprimées avec une énergie 
qui fait le poète. Je me garderai bien d'examiner la 
chose en philosophe , et de quitter ici le pinceau pour 
le compas; mon unique but est de faire connaître le 
génie des pocte s anglais.. 



^O KOCÎÎ ESTER 

On a beaucoup entendu parler du célèbre Waller 
en France; la Fontaine, Saint-Evremont et Bayle, ont 
fait son éloge : mais on ne connaît de lui que son nom. 

Il eut à peu près à Londres la même réputation que 
Voilure eut à Paris, et je crois qu'il la méritait mieux, 
Voiture vint dans un temps où Ton sortait de la bar- 
barie , et où Ton était encore dans l'ignorance. On 
voulait avoir de l'esprit ; et on n'en avait point encore. 
On cherchait des tours au lieu de pensées; les faux- 
brillans se trouvent phvs aisément que les pierres 
précieuses. Voi£itÇ£ ? né avec un génie frivole et facile, 
fut le premier qui brilla dans cette aurore de la 
littérature française. Sil était venu après les grands 
hommes qui ont illustré le siècle de Louis XIV, il 
animait été obligé d'avoir plus que de l'esprit. C'en 
é:ait assez pour l'hôtel de Rambouillet, et non pour 
la postérité. Despréaux le loue, mais c'est dans ses 
premières satires j c'est dans le temps que le goût de 
Despr/aux n'étak pas encore formé : il était jeune, et 
da.;:s l'âge où Ton juge des hommes par la réputation, 
et non point par eux-mêmes. D'ailleurs, Despréaux 
était souvent bien injuste daus ses louanges et dans 
ses censures. 11 louait Ségrais que personne ne lit; il 
insultait Ouinault que tout le monde sait par cœur; 
et il ne dit rien de la Fontaine. 

Waller, meilleur que Voiture, n'était pas encore 
parfait. Ses ouvrages galans respirent la grâce; mais 
la négligenee les fait languir, et souvent les pensées 
fausses les défigurent. Les Anglais n'étaient pas encore 
parvenus de son temps a écrire avec correction. Ses 
ouvrages sérieux sont pleins d'une vigueur qu'on 



ET WALLER. Jl 

«'attendrait pas de la mollesse de ses autres pièces. 
Il a fait un éloge funèbre de Cromwell qui, avec ses 
défauts, passe pour un chef-d'œuvre. Pour entendre 
cet ouvrage, il faut savoir que Cromwell mourut le 
jour d'une tempête extraordinaire. La pièce com- 
mence ainsi : 

Il n'est plus, c'en est fait, soumettons nous au sort. 
Le ciel a signalé ce jour par des tempêtes , 
Et la voix du tonnerre éclatant sur nos tètes , 

Vient d'annoncer sa mort. 
Par ses derniers soupirs il ébranle cette ile , 
Cette île que son liras fit trembler tant de fois.. 

Quand dans le cours de ses exploits 

Il brisait la tête des rois , 
Et soumettait un peuple , à son joug seul docile. 
Mer , tu t'en es troublée ; ô mer ! tes flots émus 
Semblent dire en grondant aux plus lointains rivages . 
Que l'effroi de la terre et ton maître n'est plus. 
Tel au ciel autrefois s'envola Romulus ; 
Tel il quitta la terre au milieu des orages ; 
Tel d'un peuple guerrier il reçut les hommages ; 
Obéi dans sa vie , à sa mort adoré , 
Son palais fut un temple , etc. 

C'est à propos de cet éloge de Cromwell que 
Wallcr fît au roi Charles II cette réponse qu'on trouve 
dans le dictionnaire de Bayic. Le roi à qui Waller 
venait, selon l'usage des rois et des poètes, de pré- 
senter une pièce farcie de louanges, lui reprocha qu'il 
avait fait mieux pour Cromwell. Waller répondit : 
«Sire, nous autres poètes, nous réussissons mieux 
dans les fictions que dans les vérités. » Cette réponse 
n'était pas si sincère que celle de l'ambassadeur 
hollandais qui, lorsque le même roi se plaignait que 



l'on avait moins d'égards pour lui que pour Cromwell, 
répondit : « Ah! sire, ce Cromwell était tout autre 
chose, » Il y a des courtisans même en Angleterre, et 
Waller Tétait; mais je ne considère les gens après 
leur mort que par leurs ouvrages; tout le reste est 
anéanti pour moi. Je remarque seulement que Waller, 
né à la cour avec soixante mille livres de rente , n'eut 
jamais ni le sot orgueil, ni la nonchalance d'aban- 
donner son talent. Les comtes de Dorset et de Ros- 
comon , les deux ducs de Buckingham , milord 
Hallifax, et tant d'autres, n'ont pas cru déroger en 
devenant de très-grandspoëteset d'illustres écrivains. 
Leurs ouvrages leur font plus d'honneur que leurs 
noms. Ils ont cultivé les lettres comme s'ils en eussent 
attendu leur fortune. Ils ont de plus rendu les arts 
respectables aux veux du peuple, qui en tout a besoin 
d'être mené par les grands, et qui pourtant se règle 
moins sur eux en Angleterre qu'en aucun lieu du 
monde, 

ROÎ. 

Roi 7 basileus , tyrannos ; rex , dux , imperator , 
melchj baal 7 bel, pharao, cli, shadai, adoni, shak . 
saphir padisha, bogdan, chazan , kan, kralî , king , 
kong , kœnig tJ etc. ? etc., toutes expressions qui sem- 
blent signifier la même chose, et qui expriment des 
idées toutes différentes. 

Dans la Grèce, ni basileus ., ni tyrannos ne donna 
jamais l'idée du pouvoir absolu. Saisit ce pouvoir 
qui put; mais ce n'est que malgré soi qu'on le laissa 
prendre. 



roi. yo 

II est clair que chez les Romains les rois ne fuient 
point despotiques. Le dernier Tarquin mérita "d'être 
chassé e> le fut. Nous n'avons aucune preuve que les 
petits chefs de l'Italie aient jamais pu faire à leur gré 
présent d'un lacet au premier homme de l'état, comme 
fait aujourd'hui un Turc imbécile dans son sérail , el 
c >mme de vils esclaves barbares beaucoup plus im- 
béciles le souffrent sans murmurer. 

.Nous ne voyons pas un roi au-delà des Alpes Ct 
vers le nord, dans les temps où nous commençons à 
connaître cette vaste partie du monde. Les Cimbres 
qui marchèrent vers l'Italie, et qui furent exterminés 
par Mari us , étaient des loups affamés qui sortaient 
de leurs forets avec leurs louves et leurs louveteaux. 
Mais de tête couronnée chez ces animaux; d'ordre» 
intimés de la part d'un secrétaire d'éîat, d'un grand- 
boutillier, d'un iogothète; d "impôts, de taxes aibi* 
Ira ires , de commis aux portes , d'édits bursaux , 
on n'en avait pas plus de notion que de vêpres et de 
l'opéra. 

Il faut que l'or et l'argent monnayé et même non- 
irsonnayé ^oit une recette infaillible pour mettre celui 
qui n'en a pas dans la dépendance absolue de celui 
qui a trouvé le secret d'en amasser. C'est avec cela 
seul qu'il eut des postillons et des grand s-omei ers de 
La couronne, des gardes, des cuisiniers, des filles, 
des femmes, des geôliers, des aumôniers, des pages 
et des soldais. 

Il eût été fort difficile de se faire obéir ponctuel- 
lement si on n'avait eu à donner que des moutons el 
des pourpoints. Aussi il est irès-vraiscmblable qu'a^ 
iftet. vh. 8. 7 



7i Roi. 

près toutes les révolutions qu'éprouva notre globe, ce 
fut l'art oie fondre les métaux qui fit les rois, comme 
ce sont aujourd'hui les canons qui les maintiennent. 

César avait Lien raison de dire qu'avec de l'or on 
a des hommes; et qu'avec des hommes on a de l'or. 
Voilà tout le secret. 

Ce secret avait été connu dès long-temps en Asie 
et en Egypte. Les princes et les prêtres partagèrent 
autant qu'ils le purent. 

Le prince disait au prêtre : Tiens, voilà de For; 
maïs il faut que tu affermisses mon pouvoir, et que tu 
prophétises en ma faveur; je serai oint, tu seras oint. 
Rends des oracles, fais des miracles, tu seras bien 
payé, pourvu que je sois toujours le maître. Le prêtre 
se fesait donner terres et monnaie, et il prophétisait 
pour lui-même, rendait des oracles pour lui-même, 
chassait le souverain très-souvent et se mettait à sa 
place. Ainsi les choen ou chotim d Egypte, les mages 
de Perse, les Chaldéens devers Babylone, les chazin 
de Syrie (si je me trompe de nom il n'importe guère), 
tous ces gens-là voulaient dominer. 11 y eut des 
guerres fréquentes entre le trône et l'autel en tout 
pays, jusque chez la misérable nation juive. 

Nous le savons bien depuis douze cents ans, nous 
autres habitans de la zone tempérée d Europe. Nos 
esprits ne tiennent pas trop de cette température; 
nous savons ce qu'il nous en a coûté. Et 1 or et l'ar- 
gent sont tellement le mobile de tout, que plusieurs 
de nos rois d'Europe envoient encore aujourd'hui de 
l'or et de l'argent a Rome ? où des prêtres le partagent 
dès qu'il est arrivé. 



ROME. (COUR DE ROME.) j5 

Lorsque dans cet éternel conflit de juridiction, 
les chefs des nations ont été puissans, chacun d'eux 
a manifesté sa prééminence à sa mode. C'était un 
crime, dit-on, de cracher en présence du roi des 
Mèdes. Il faut frapper la terre de son front neuf fois 
devant le roi de la Chine. Un roi d'Angleterre imagina 
de ne jamais boire un verre de bière si on ne le lui 
présentait à genoux. Un autre se fait baiser son pied 
droit. Les cérémonies aillèrent; mais tous en tout 
temps ont voulu avoir l'argent des peuples. Il y a des 
pays où Ton fait au krall, au chazan, une pension 
comme en Pologne, en Suède, dans la Grande-Bre- 
tagne. Ailleurs un morceau de papier suifit pour que 
le bogdan ait tout l'argent qu'il désire* 

Et puis, écrivez sur le droit des gens, sur la théorie 
de l'impôt, sur le tarif, sur le federum mansionati- 
mm, viaticum; faites de beaux calculs sur la taille 
proportionnelle ; prouvez par de profonds raison- 
nemens cette maxime si neuve que le berger doit 
tondre ses moutons et non pas les écorcher. 

Quelles sont les limites de la prérogative des rois 
et de la liberté des peuples ? Je vous conseille d'aller 
examiner cette question dans l'hôtel de ville d'Ams- 
terdam à tête reposée. 

ROME. (COUR DE ROME.) 

L'évêque de Rome, avant Constantin, n'était aux 
yeux des magistrats romains, ignorans de notre sainte 
religion, que le chef d'une faction secrète, souvent 
toléré par le gouvernement, et quelquefois puni du 
dernier supplice. Les noms des premiers disciples 



y G ROME. (COUR DE ROME. ) 

nés juifs, et de leurs successeurs, qui gouvernèrent 
le petit troupeau caché dans la grande ville de Rome, 
furent absolument ignorés de tous les écrivains la- 
tins. On sait assez que tout changea, et comment tout 
changea sous Constantin. 

L'évoque de Rome,, protégé et enrichi, fut toujours 
sujet des empereurs, ainsi que l'évoque de Constan- 
tinopîe, de Nicomédie, et tous les autres évoques, 
sans prétendre à la moindre ombre d'autorité souve- 
raine. La fatalité, qui dirige toutes les affaires de ce 
monde, établit enfin la puissance de la cour ecclé- 
siastique romaine, par les mains des barbares qui 
détruisirent rempire. 

L'ancienne religion , sous laquelle les Romains 
avaient été victorieux pendant tant de siècles, sub- 
sistait encore dans les cœurs malgré la persécution, 
quand Alaric vint assiéger Rome l'an 4° 3 de notre 
ère vulgaire; et le pape Innocent I n'emp A cha pas 
qu'on ne sacrifiât aux dieux dans le Capitolc et dans 
les autres temples, pour obtenir contre les Goths le 
secours du ciel. Mais ce pape Innocent fut du nombre 
des députés vers Alaric, si on en croit Zozime et 
Orose. Cela prouve que le pape était déjà un person- 
nage considérable. 

Lorsqu' Attila vint ravager l'Italie en 4^2, P ar I e 
même droit que les Romains avaient exercé sur tant 
de peuples, par le droit de Clovis, et des Goths, et 
des Vandales, et des Hérules, l'empereur envoya le 
pape Léon I, assisté de deux personnages consu- 
laires, pour négocier avec Attila. Je ne doute pas que 
saint Léon ne fut accompagné d'un ange armé d'une 



ROME. (COUR DE ROME.) jy 

ëpée flamboyante qui fît trembler le roi des Huns, 
quoiqu'il ne crût pas aux anges, et qu'une épée ne lui 
fit pas peur. Ce miracle est très-bien peint dans le 
Vatican; et vous sentez bien qu'on ne l'eût jamais 
peint s'il n'avait été vrai. Tout ce qui me fâche, c'est 
que cet ange laissa prendre et saccager Aquilée et 
toute l'illyric, et qu'il n'empêcha pas ensuite Gen- 
scric de piller Rome pendant quatorze jours ; ce 
n'était pas apparemment l'ange exterminateur. 

Sous les exarques, le crédit des papes augmenta; 
mais ils n'eurent encore nulle ombre de puissance 
civile. L'évoque romain élu par le peuple demandait, 
selon le protocole du Diarium romanum , la protec- 
tion de l'éveque de Ravennc auprès de l'exarque, qui 
accordait ou refusait la confirmation à l'élu. 

L'exarchat ayant été détruit par les Lombards, les 
tois lombards voulurent se rendre maîtres aussi de la 
ville de Rome ; rien n'est plus naturel. 

Pépin, l'usurpateur de la France, ne souffrit pas 
que les Lombards usurpassent cette capitale et fus- 
sent trop puissans; rien n'est plus naturel encore* 

On prétend que Pépin et son fils Charlemagne 
donnèrent aux évêques romains plusieurs terres do 
l'exarchat, que l'on nomma les justices de saint Pierre. 
Telle est la première origine de leur puissance tem- 
porelle. Il parait que, dès ce temps-là, ces évêques 
songeaient à se procurer quelque chose de plus con- 
sidérable que ces justices. 

Nous avons une lettre du pape Adrien I à Char* 
lemagne, dans laquelle il dit : « La libéralité pieuse 
de Constantin le Grand, empereur de sainte mé- 

7- 



yS ROME. (COUR DE ROME.) 

moire , éleva et exalta , du temps du bienheureux 
pontife romain Silvestre, la sainte église romaine, et 
lui conféra sa puissance dans cette partie de l'Italie.!». 

On voit que dès lors on commençait à vouloir 
faire croire la donation de Constantin, qui fut depuis 
regardée pendant cinq cents ans, non pas absolument 
comme un article de foi, mais comme une vérité in- 
contestable. Ce fut à la fois un crime de lèse-majeste* 
et un péché mortel, de former des doutes sur cette 
donation (*). 

Depuis la mort de Charlemagne, l'évêque aug- 
menta son autorité dans Rome de jour en jour, mais 
il s'écoula des siècles avant qu'il y fût regardé comme 
souverain. Rome eut très -long- temps un gouver- 
nement patricien municipal. 

Ce Jean XII que l'empereur allemand Othon I fît 
déposer dans une espèce de concile, en 963, comme 
simoniaque, incestueux, sodomite, athée, et ayant 
fait pacte avec le diable; ce Jean XII, dis-je, était le 
premier homme de l'Italie en qualité de patrice et de 
consul, avant d'être évêque de Rome; et malgré tous 
ces tiîros, malgré le crédit de la fameuse Marosie sa 
mère, il n'y avait qu'une autorité très-contestée. 

Ce Grégoire YII qui, de moine étant devenu pape, 
Toulut déposer les rois et donner les empires, loin 
d'être le maître à Rome, mourut le protégé ou plutôt 
le prisonnier de ces princes normands conquérans 
des deux Siciles, dont il se croyait le seigneur su- 
zerain. 

■ V . , 1 ,,,,.. . . 1 ■ ■ 

{*) Vojez l'article Donation. 



ROME. (COUR DE ROME.) 79 

Dans le grand schisme d'occident, les papes qui 
se disputèrent l'empire du monde vécurent souvent 
d'aumônes. 

Un fait assez extraordinaire, c'est que les papes ne 
furent riches que depuis le temps où ils n'osèrent se 
montrer à Rome. 

Bertrand de Goth, Clément V le Bordelais, qui 
passa sa vie en France, vendait publiquement les bé- 
néfices, et laissa des trésors immenses, selon Yillani. 

Jean XXII, son successeur, fut élu à Lyon. On 
prétend qu'il était le fils d'un savetier de Cahors. Il 
inventa plus de manières d'extorquer l'argent de 
1 église, que jamais les traîtans n'ont inventé d'impôts. 

Le même Villani assure qu'il laissa à sa mort vingt- 
cinq millions de florins d'or. Le patrimoine de saint 
Pierre ne lui aurait pas assurément fourni cette somme. 

En un mot, jusqu'à innocent VIII qui se rendit 
maître du château Saint-Ange, les papes ne jouirent 
jamais dans Rome d'une souveraineté véritable. 

Leur autorité spirituelle fut sans doute le fonde- 
ment de la temporelle : mais s'ils s'étaient bornés à 
imiter la conduite de saint Pierre , dont on se per- 
suada qu'ils remplissaient la place, ils n'auraient ja- 
mais acquis que le royaume des cieux. Ils surent tou- 
jours empêcher les empereurs de s'établir à Rome, 
malgré ce beau nom de roi des Romains. La faction 
guelfe l'emporta toujours en Italie sur la faction gi- 
beline» On aimait mieux obéir à un prêtre italien qu'à 
un roi allemand. 

Dans les guerres civiles que la querelle de l'em- 
pire et du sacerdoce suscita pendant plus de cinq 



80 ROME. (COUR DE ROME.J 

cents années, plusieurs seigneurs obtinrent des sou- 
verainetés tantôt en qualité de vicaires de l'empire, 
tantôt comme vicaires du saint-siége. Tels furent les 
princes d'Est à Fcrrare, les Bentivoglio à Bologne, 
les Malatesta à Rimini, les Manfredi à Faenza, les 
Baglione à Pérouse , les Ursins dans Anguillara et 
dans Scrveti , les Colonnes dans Ostie , les Puario à 
Forli, les Montefeltro dans Urbin, les Varano dans 
Camerj.no, les Gravina dans Sinigaglia. 

Tous ces seigneurs avaient autant de droits aux 
terres qu'ils possédaient, que les papes en avaient 
au patrimoine de saint Pierre. Les uns et les autres 
étaient fondés sur des donations. 

On sait comme le pape Alexandre VI se servit de 
son bâtard, César de Borgia, pour envahir toutes ces 
principautés. 

Le roi Louis XIÏ obtint de ce pape la cassation de 
son mariage, après dix-huit années de jouissance, à 
condition qu'il aiderait l'usurpateur. 

Les assassinats commis par Cloyis pour s'emparer 
des éials des petits rois ses voisins, n'approchent 
pas des horreurs exécutées par Alexandre VT et par 
son fils. 

L'histoire de Néron est bien moins abominable. 
Le prétexte de la religion n'augmentait pas l'atrocité 
de ses crimes. Observez que dans le même temps les 
rois d'Espagne et de Portugal demandaient à ce pape, 
l'un l'Amérique et l'autre l'Asie , et que ce monstre 
les donna au nom du Dieu qu'il représentait. Obser- 
vez que cent mille pèlerins couraient à son jubilé ? et 
adoraient sa personne. 



HOME. (COUR DE ROME.) 8l. 

Jules II acheva ce qu'Alexandre VI avait com- 
mencée. Louis XIÏ r né pour être la dupe de tous ses 
voisins, aida Jules à prendre Bologne et Pérouse. Ce 
malheureux roi , pour prix de ses services , fut chassé 
d'Italie et excommunié par ce même pape que l'ar- 
chevêque d'Auch, son ambassadeur à Rome, appelai* 
votre méchanceté, au lieu de votre sainteté. 

Pour comble de mortification, Anne de Bretagne, 
sa femme, aussi dévote qu'impérieuse, lui disait qu'il 
serait damné pour avoir fait la guerre au pape. 

Si Léon X et Clément VII perdirent tant d'états 
qui se détachèrent de la communion papale , ils no 
restèrent pas moins absolus sur les provinces fid&ïes 
à la foi catholique. 

La cour romaine excommunia Henri III , et dé- 
clara Henri IV indigne de régner. 

Elle tire encore beaucoup d'argent de tous les 
états catholiques d'Allemagne, de la Hongrie, delà 
Pologne, de l'Espagne et de la France. Ses ambassa- 
deurs ont la préséance sur tous les autres; elle n'est 
plus assez puissante pour faire la guerre ; et sa fai- 
blesse fait son bonheur. L'état ecclésiastique est le 
seul qui ait toujours joui des douceurs de la paix de^ 
puis le saccagement de Rome par les troupes de 
Charles-Quint. Il paraît que les papes avaient été 
souvent traités comme ces dieux des Japonais, à qui 
tantôt on présente des offrandes d'or, et que tantôt 
on jette dans la rivière. 

RUSSIE. Voyez PIERRE LE GRAND. 



8a SALOMON. 

s. 

SALOMON. 

Plusieurs rois ont été de grands clercs et ont fait 
de bons livres. Le roi de Prusse , Frédéric le Grand , 
est le dernier exemple que nous en avons. Il sera peu 
imité; nous ne devons pas présumer qu'on trouve 
beaucoup de monarques allemands qui fassent des 
vers français, et qui écrivent l'histoire de leur pays. 
Jacques I en Angleterre , et même Henri YI1I ont 
écrit. Il faut en Espagne remonter jusqu'au roi Al- 
fonseX; encore est-il douteux qu'il ait mis la main 
aux Tables alfonsines. 

La France ne peut se vanter d avoir eu un roi 
auteur (i). L'empire d'Allemagne n'a aucun livre de 
la main de ses empereurs; mais l'empire romain se 
glorifie de César, de Marc-Aurèle et de Julien. On 
compte en Asie plusieurs écrivains parmi les rois. Le 
présent empereur de la Chine, Kien-long, passe sur- 
tout pour un grand poète; maisSalomon ou Soleyman 
l'Hébreu a encore plus de réputation que Kien-long 
le Chinois. 

(i) On a prétendu que Charles IX était l'auteur d'un livre 
sur la chasse. Il est très -vraisemblable que, si ce prince eût 
moins cultivé l'art de tuer les bêtes, et n'eût point pris dans les 
forêts l'habitude de voir couler le sang, on eût eu plus de peine 
à lui arracher l'ordre de la Saint-Bartliélemi. La chasse est un 
des moyens les plus sûrs pour émousser dans les hommes le 
sentiment de la pilié pour leurs' semblables; effet d'autant plus 
funeste, que ceux qui l'éprouvent, placés dans un rang plus 
élevé , ont plus besoin de ce frein. 



SÀLOMON, 83 

Le nom de Salomon a toujours été révéré dans 
l'orient. Les ouvrages qu'on croit de lui, les annales 
des Juifs, les fables des Arabes, ont porté sa renom- 
mée jusqu'aux Indes. Son règne est la grande époque 
des Hébreux. 

Il était le troisième roi de la Palestine. Le premier 
livre des Rois dit que sa mère Betzabée obtint de 
David qu'il fit couronner Salomon son fils au lieu de 
son aîné Àdonias. Il n'est pas surprenant qu'une 
femme, complice de la mort de son premier mari, ait 
eu assez d'artifice pour faire donner l'héritage au fruit 
de son adultère, et pour faire déshériter le fils légi- 
time, qui de plus était l'aîné. 

C'est une chose très-remarquable que le prophète 
Nathan qui était venu reprocher à David son adultère, 
le meurtre d'Urie, le mariage qui suivit ce meurtre, 
fui le même qui depuis seconda Betzabée pour mettre 
sur le trône Salomon, né de ce mariage sanguinaire 
et infâme. Cette conduite, à ne raisonner que selon 
îa chair, prouverait que ce prophète Nathan avait, 
selon les temps , deux poids et deux mesures. Le livre 
même ne dit pas que Nathan reçut une mission par- 
ticulière de Dieu, pour faire déshériter Adonias. S'il 
en- eut une, il faut la respecter; mais nous ne pouvons 
admettre que ce que nous trouvons écrit. 

C'est une grande question en théologie si Salomon 
est plus renommé par son argent comptant, ou par 
ses femmes , ou par ses livres. Je suis fâché qu'il ait 
commencé son règne à la turque , en égorgeant son 
frère. 

Adouias, exclus du trône par Salomon, lui de- 



84 SALOMON. 

manda pour toute grâce qu'il lui permît d'épouser 
Abisag, cette jeune fille qu'on avait donnée à David 
pour le réchauffer dans sa vieillesse. L'Écriture ne dit 
point si Salomon disputait à Adonias la concubine de 
son père, ma's elle dit que Salomon, sur la seule de- 
mande d'Adonias, le fit assassiner. Apparemment que 
Dieu, qui lui donna l'esprit de sagesse, lui refusa 
alors celui de justice et d'humanité, comme il lui 
refusa depuis le don de la continence. 

Il est dit dans le môme livre des Piois, qu'il était 
maître d'un grand royaume qui s'étendait de l'Eu- 
phrate à la mer Rouge et à la Méditerranée ; mais 
malheureusement il est dit en même temps que le 
roi d'Egypte avait conquis le pays de Gazer dans le 
Chanaan , et qu'il donna pour dot la ville de Gazer à 
sa fille qu'on prétend que Salomon épousa; il est dit 
qu'il y avait un roi à Damas; les royaumes de Sidon 
et de Tyr florissaient : entouré d'états puissans , il 
manifesta sans doute sa sagesse, en demeurant en 
paix avec eux tous. L'abonda-ice extrême qui enri- 
chit son pays ne pouvait être que le fruit de cette sa- 
gesse profonde , puisque du temps de Saiil il r^y avait 
pas un ouvrier en fer dans son pays. Nous 1 avons 
déjà remarqué : ceux qui veulent raisonner trouvent 
difficile que David, successeur de Saiil ? vaincu par 
les Philistins , ait pu pendant son administration 
fonder un vaste empire. 

Les richesses qu'il laissa à Salomon sont encore 
plus merveilleuses; il lui donna comptant cent trois 
mille taîens d'or, et un million treize mille talcns 
d'argent. Le laleui d'or hébraïque vaut ; selon Ar- 



SALOMON. S'o 

butnot, six mille livres sterling 1 le talent d'argent 
environ cinq cents livres sterling. La somme totale 
du legs en argent comptant, sans les pierreries et les 
autres effets , et sans le revenu ordinaire proportionné 
sans doute à ce trésor, montait suivant ce calcul à un 
milliard cent dix-neuf millions cinq cent mille livres 
sterling, ou à cinq milliards cinq cent quatre-vingt- 
dix-sept millions d'écus d'Allemagne, ou à vingt-cinq 
milliard six cent quarante-huit millions de France. Il 
n'y avait pas alors autant d'espèces circulantes dans 
le monde entier. Quelques erudits évaluent ce trésor 
un peu plus bas, mais la somme est toujours Lien 
forte pour la Palestine. 

On ne voit pas après cela pourquoi Salomon se 
tourmentait tant à envoyer ses flottes au pays d'Oplp'r 
pour rapporter de l'or. On devine encore moins 
comment ce puissant monarque n'avait pas dans ses 
vastes états un seul homme qui sût façonner du bois 
dans la forêt du Liban. Il fut obligé de prier Hiram 
roi de Tyr de lui prêter des fendeurs de bois et des 
ouvriers pour le mettre en œuvre. II faut avouer que 
ces contradictions exercent le génie des commenta- 
teurs. 

On servait par jour, pour le dîner et le souper de 
sa maison, cinquante bœufs et cent moutons, et de 
la volaille et du gibier à proportion ; ce qui peut aller 
par jour à soixante mille livres pesant de viande. Cela 
kit une bonne maison. 

On ajoute qu'il avait quarante mille écuries et 
autant de remises pour ses chariots de guerre, mais 
seulement douze mille écuries pour sa cavalerie, 
cict. ph. 8. 8 



86 SALOMON, 

Voilà bien des chariots pour un pays de montagnes; 
et c'était un grand appareil pour un roi dont le 
prédécesseur n'avait eu qu'une mule à son couron- 
nement, et pour un terrain qui ne nourrit que do 
ânes. 

On n'a pas voulu qu'un prince qui avait tant de 
chariots se bornât à un petit nombre de femmes ; 
on lui en donna sept cents qui portaient le nom de 
reines; et, ce qui est étrange, c'est qu'il n'avait 
que trois cents concubines, contre la coutume des 
ois, qui ont d'ordinaire plus de maîtresses que do 
femmes. 

Il entretenait quatre cent douze mille chevaux, 
sans doute pour aller se promener avec elles le long 
du lac de Génézareth, ou vers celui de Sodome, ou 
vers le torrent de Cédron qui serait un des endroits 
les plus délicieux de la terre, si ce torrent n'était pas 
à sec neuf mois de l'année, et si le terrain n'était pas 
horriblement pierreux. 

Quant au temple qu'il fit bâtir, et que les Juifs ont 
cru le plus bel ouvrage de l'univers, si les Bramante, 
les Michel-Ange, et les Palladio, avaient vu ce bâti- 
ment, ils ne l'auraient pas admiré. C'était une espèce 
de petite forteresse carrée qui renfermait une cour, 
et dans cette cour un édifice de quarante coudées de 
Ipng et un autre de vingt; et il est dit seulement que 
ce second édifice , qui était proprement le temple, 
l'oracle, le saint des saints, avait vingt coudées de 
large comme de long, et vingt de haut. M. Souflot 
n'aurait pas été fort content de ces proportions, 



S À LO AI ON. 87 

Les livres attribués à Salomon ont duré plus que 
son temple. 

Le nom seul de l'auteur a rendu ces livres respec- 
tables. Ils devaient être bons, puisqu'ils étaient d'un 
roi , et que ce roi passait pour le plus sage des 
hommes. 

Le premier ouvrage qu'on lui attribue est celui des 
Proverbes. C'est un recueil de maximes qui paraissent 
à nos esprits raffinés quelquefois triviales, basses, 
incohérentes, sans goût, sans choix et sans dessein. 
Ils ne peuvent se persuader qu'un roi éclairé ait com- 
posé un recueil de sentences dans lesquelles on n'en 
trouve pas une seule qui regarde la manière de gou- 
verner , la politique, les mœurs des courtisans, les 
usages d'une cour. Ils sont étonnés de voir des cha- 
pitres entiers où il n'est parlé que de gueuses qui vont 
inviter les passans dans les rues à coucher avec elles. 

Us se révoltent contre les sentences dans ce goût : 

« Il y a trois choses infatigables, et une quatrième 
qui ne dit jamais , c'est assez : le sépulcre , la matrice, 
la terre qui n'est jamais rassasiée d'eau; et le feu , qui 
est la quatrième , ne dit jamais, c'est assez. » 

« Il y a trois choses difficiles, et j'ignore entière- 
ment la quatrième : la voie d'un aigle dans l'air, la 
voie d'un serpent sur la pierre, la voie dun vaisseau 
sur la mer, et la voie d'un homme dans une femme. » 

<( Il y a quatre choses qui sont les plus petites de 
la terre, et qui sont plus sages que les sages : les 
fourmis, petit peuple qui se prépare une nourriture 
pendant la moisson ; le lièvre , peuple faible qui 
couche sur des pierres; la sauterelle, qui, n'ayant pas 



88 SALOMOtf. 

de rois, voyage par troifpes; le lézard, qui travaille 
de ses mains, et qui demeure dans le palais des rois. » 

Est-ce à un grand roi, disent-ils, au plus sage des 
mortels qu'on ose imputer de telles niaiseries ? Cette 
critique est forte, il faut parler avec plus de respect. 

Les Proverbes ont été attribués à Isaîe , à Eliza , à 
Sobna, à Éliacin, à Joacké, et à plusieurs autres; 
mais qui que ce soit qui ait compilé ce recueil de sen- 
tences orientales, il n'y a pas d'apparence que ce soit 
un roi qui s'en soil donné la peine. Aurait -il dit que 
« la terreur du roi est comme le rugissement du 
lion ? » C'est ainsi que parle un sujet ou un esclave 
que la colère de son maître fait trembler. Salomon 
aurait-il tant parlé de la femme impudique ? aurait-il 
dit : u Ne regardez point le vin quand il paraît clair, 
et que sa couleur brille dans le verre?» 

Je doute fort qu'on ait eu des verres à boire du 
temps de Salomon : c'est une invention fort récente; 
toute l antiquité buvait dans des tasses de bois ou de 
métal, et ce seul | assage i idique peut-être que cette 
collection juive fut composée dans Alexandrie, ainsi 
-que tant d autres livres juifs (./). 

L'Ecclésiaste, que Ton met sur ,1e compte, de Sa- 
lomon , est d'un ordre et d'un goût tout diiférens. Ce- 
lui qui parle dans cet ouvrage semble être détrompé 

(a) Un pédant a cru trouver une erreur dans ce passage : i' a 
prétendu quoïn a mal traduit par le mot de verre, le gobelet, 
qui était, dit-il, de bois ou de métal : mais comment le vin au* 
ràit -il brillé dans un gobelet de métal ou de bois ? et puis, 
qu'importe ! 



SALOMON. &) 

des illusions de la grandeur, lassé de plaisirs, et dé- 
goûté de la science. On l'a pris pour un épicurien qui 
répète à chaque page que le juste et l'impie sont su* 
jets aux mêmes accidens , que l'homme n'a rien de 
plus que la bête, qu il vaut mieux n'être pas né que 
d'exister, qu'il n'y a point d'autre vie, et qu'il n'y a 
rien de bon et de raisonnable que de jouir en paix du 
fruit de ses travaux avec la femme qu'on aime. 

Il se pourrait faire que Saiomon eût tenu de tels 
discours à quelques-unes de ses femmes : on prétend 
que ce sont des objections qu'il se fait ; mais ces 
maximes, qui ont l'air un peu libertin, ne ressemblent 
point du tout à des objections; et c'est se moquer du 
monde d'entendre dans un auteur le contraire de ce 
qu'il dit. 

On a cru voir un matérialiste à îa fois sensuel et 
dégoûté , qui paraissait avoir mis au dernier verset un 
mot édifiant sur Dieu , pour diminuer le scandale 
qu'un tel livre devait causer. 

Au reste, plusieurs pères ont prétendu que Saio- 
mon avait fait pénitence; ainsi on peut lui pardonner. 

Les critiques ont de la peine à se persuader que ce 
tivre soit de Saiomon, et Grotius prétend qu'il fut 
écrit sousZorobabeh II n'est pas naturel que Saiomon 
ait dit : « Malheur à la terre qui a un roi enfant! n 
Les Juifs n'avaient point eu encore de tels rois, 

Il n'est pas naturel qu'il ait dit : J'observe le visage 
du roi. Il est bien plus vraisemblable que l'auteur ait 
voulu faire parler Saiomon, et que, par cette aliéna- 
tion d'esprit qu'on découvre dans tant de rabbins t il 

8. 



QO SALOMON. 

ait oublié souvent dans le corps du livre que c'était 
un roi qu'il fesait parler. 

Ce qui leur paraît surprenant, c'est que l'on ait 
consacré cet ouvrage parmi les livres canoniques. 
S'il fallait, disent-ils, établir aujourd'hui le canon de 
la Bible, peut-être iry mettrait-on pas PEcelésiaste; 
mais il fut inséré dans un temps où les livres étaient 
très-rares, où ils étaient plus admirés que lus. Tout 
ce qu'on peut faire aujourd'hui, c'est de pallier au- 
tant qu'il est possible l'épieuréisme qui règne dans cet 
ouvrage. On a fait pour PEcelésiaste comme pour tant 
d'autres choses qui révoltent bien autrement. Elles 
furent établies dans des temps d'ignorance; et on est 
forcé, à la honte de la raison, de les soutenir dans 
des temps éclairés, et d'en déguiser ou l'absurdité ou 
l'horreur par des allégories. Ces critiques sont trop 
hardis. 

Le Cantique des cantiques est encore attribué à 
Saloinon, parce que le nom de roi s'y trouve en deux 
ou trois endroits, parce qu'on fait dire à l'amante 
qu'elle est belle comme les peaux de Salcmon , parce 
que Tamaiite dit qu'elle est noire, et qu'on a cru que 
Salomon désignait par là sa femme égyptienne. 

Ces trois raisons n'ont pas persuadé. i°. Quand 
rainante, en parlant à son amant, dit : « Le roi m'a 
menée dans ses celliers, » elle parle visiblement d'un 
^aulre que de son amant, donc le roi n'est pas cet 
amant : c'est le roi du festin, c'est le paranymphe, 
c'est le maître de la maison qu'elle entend; et cette 
Juive est si loin d'être la maîtresse d'un roi, que dans 
lout le cours de l'ouvrage c'est une bergère, une fille 



SALOMON. 91 

des champs qui va chercher son amant à la campagne 
et dans les rues de la ville, et qui est arrêtée aux 
portes par les gardes qui lui volent sa robe. 

2°. (( Je suis belle comme les peaux de Salomon » 
est l'expression d'une villageoise qui dirait : Je suis 
belle comme les tapisseries du roi : et c'est précisé- 
ment parce que le nom de Salomon se trouve dans 
cet ouvrage qu'il ne saurait être de lui. Quel mo- 
narque ferait une comparaison si ridicule? «Voyez, 
dit l'amante, au troisième chapitre, voyez le roi Sa- 
lomon avec le diadème dont sa mère l'a couronné au 
jour de son mariage. » Qui ne reconnaît à ces expres- 
sions la comparaison ordinaire que font les filles du 
peuple en parlant de leurs amans ? Elles disent : Il est 
beau comme un prince , il a un air de roi , etc. 

3°, Il est vrai que cette bergère qu'on fait parler 
dans ce cantique amoureux, dit qu'elle est hàlée du 
soleil , qu'elle est brune. Or, si c'était là la fille du roi 
d'Egypte, elle n'était point si hâlée. Les filles de qua- 
lité en Egypte sont blanches. Cléopâtre l'était; et, en 
un mot, ce personnage ne peut être à la fois une filie 
de village et une reine. 

Il se peut qu'çin monarque qui avait mille femmes 
ait dit à l'une d'elles : « Qu'elle me baise d'un baiser 
de sa bouche , car vos tétons sont meilleurs que le 
vin. » Un roi et un berger, quand il s'agit de baiser 
sur la bouche, peuvent s'exprimer de la même ma- 
nière. Il est vrai qu'il est assez étrange qu'on ait pré- 
tendu que c'était la fille qui parlait en cet endroit , et 
qui fesait l'éloge des tétons de son amant. 

Oo avoue encore qu'un rot galant a pu faire dire à 



C)2 SALOMO^. 

sa maîtresse : ((Mon bien-aimé est comme un bouquet 
de myrte, il demeurera entre mes tétons. » 

Qu'il a pu lui dire : «Votre nombril est comme une 
coupe dans laquelle il y a toujours quelque chose à 
boire; votre ventre est comme un boisseau dMfro- 
ment , vos tétons sont comme deux faons de Tne- 
vreuil , et votre nez est comme la tour du Mont- 
Liban. » 

J'avoue que les Eglogucs de Virgile sont d'un 
autre style ; mais chacun a le sien , et un Juif n'est pas 
obligé d'écrire comme Virgile. 

On n'a pas approuvé ce beau tour d'éloquence 
orientale : a Notre sœur est encore petite, elle n'a 
point de tétons; que ferons-nous de notre sœur? Si 
c'est un mur, bâtissons dessus 5 si c'est une porte, 
fermons-la. » 

A la bonne heure que Salomon, le plus sage des 
hommes, ait parlé ainsi dans ses goguettes; mais plu- 
sieurs rabbins ont soutenu que non-seulement cette 
petite eglogue voluptueuse n'était pas du roi Salo- 
mon, mais qu'elle n'était pas authentique. Théodore 
de Mopsuète était de ce sentiment ; et le célèbre Gro- 
tius appelle le Cantique des cantiques un ouvrage li- 
bertin, flacjilious : cependant il est consacré, et on 
le regarde comme une allégorie perpétuelle du ma- 
riage de Jésus-Christ avec son église. Il faut avouer 
que l'allégorie est un peu forte, et qu'on ne voit pas 
ce que l'église pourrait entendre , quand Fauteur dit 
que sa petite sœur n'a point de tétons. 

Après tout, ce cantique est un morceau précieux 
de l'antiquité; c'est le seul livre d'amour qui nous 



SÀLOMON. 93 

soit resté des Hébreux. Il y est souvent parlé de 
jouissance. C'est une égl'ogue juive. Le style est 
comme celui de tous les ouvrages d'éloquence des 
Hébreux , sans liaison , sans suite , plein de répéti- 
tions, confus, ridiculement métaphorique; mais il y 
a des endroits qui respirent la naïveté et l'amour. 

Le livre de la Sagesse est dans un goût plus sé- 
rieux; mais il n'est pas plus de Salomon que le Can- 
tique des cantiques. On l'attribue communément à 
Jésus fils de Sirac, d'autres à Philon de Biblos; mais, 
quel que soit l'auteur, on a cru que de son temps ou 
n'avait point encore le Pentateuque , car il dit, au 
cliap. X, qu'Abraham voulut immoler Isaac du temps 
du déluge; et, dans un autre endroit, il parle du pa- 
triarche Joseph comme d'un roi d'Egypte. Du moins 
c'est le sens le plus naturel. 

Le pis est que l'auteur , dans le même chapitre , 
prétend qu'on voit de son temps la statue de sel en 
laquelle la femme de Loth fut changée. Ce que les 
critiques trouvent de pis encore , c'est que le livre 
leur paraît un amas très-ennuyeux de lieux com- 
muns ; mais ils doivent considérer que de tels ou- 
vrages ne sont pas faits pour suivre les vaines règles 
de l'éloquence. Ils sont écrits pour édifier et non 
pour plaire. Il faut même lutter contre son dégoût 
pour les lire. 

11 y a grande apparence que Salomon était riche 
et savant, pour son temps et pour son peuple. L'exa- 
gération , compagne inséparable de la grossièreté , 
lui attribua des richesses qu'il n'avait pu posséder ; 



94 SÀMMONOCODOM 

et des livres qu'il n'avait pu faire. Le respect pour 
l'antiquité a depuis consacré ces erreurs. 

Mais que ces livres aient été écrits par un Juif, 
que nous importe ? Notre religion chrétienne est 
fondée sur la juive, mais non pas sur tous les livres 
tjue les Juifs ont faits. 

Pourquoi le Cantique des cantiques, par exemple, 
serait-il plus sacré pour nous que les fables du Tal* 
mud? C'est, dit-on , que nous l'avons compris dans 
le canon des Hébreux. Et qu'est-ce que ce canon? 
Cest un recueil d'ouvrages authentiques. Eh bien y 
un ouvrage pour être authentique est-il divin ? une 
histoire des roitelets de Juda et de Sichem , par 
exemple, est-elle autre chose qu'une histoire? Voilà 
un étrange* préjugé. Nous avons les Juifs en horreur 
et nous voulons que tout ce qui a été écrit par eux et 
recueilli par nous porte l'empreinte de la Divinité. 
ïi n'y a jamais eu de contradiction si palpable. 

SAMMONOCODOM. 

Je me souviens que Sammonocodom , le dieu des 
Siamois, naquit d'une jeune vierge, et fut élevé sut 
une fleur. Ainsi la'grand'mère de Gengis fut engrossée 
par un rayon du soleil. Ainsi l'empereur de la Chine 
Kien-long, aujourd'hui glorieusement régnant, assure 
positivement dans son beau poëme de Moukden, que 
sa bisaïeule était une très-jolie vierge, qui devint 
mère d'une race de héros pour avoir mangé des ce- 
rises. x\insi Danaé fut mère de Persée; Rhéa Silvia de 
Romulus. Ainsi Arlequin avait bien raison, de dire , 
en voyant tout ce qui se passait dans le monde : 



S AMMONOCOD'OM. gj 

Tutto il mondo è fatto corne la nostra famicjlia. 

La religion de ce Siamois nous prouve que jamais 
législateur n'enseigna une mauvaise morale. Voyez f 
lecteur, que celle de Brama, de Zoroastre, deNuma, 
de Thaut, de Pythagore, de Mahomet, et môme du 
poisson Oannès, est absolument la même. J'ai dit 
souvent qu'on jetterait des pierres à un homme qui 
viendrait prêcher une moraie relâchée ; et voilà pour- 
quoi les jésuites eux-mêmes ont eu des prédicateurs 
si austères. 

Les règles que Sammonccoclom donna aux tala- 
groins, ses disciples, sont aussi sévères que celles de 
«aint Basile et de saint Benoît. 

«Fuyez les chants, les danses, les assemblées, 
tout ce qui peut amollir l'Ame. » 

« N'ayez ni or ni argent. » 

«Ne parlez que de justice, et ne travaillez que 
pour elle. » 

« Dormez peu, mangez peu, n'ayez qu'un habit. * 

« Ne raillez jamais. » 

« Méditez en secret, et réfléchissez souvent sur la 
fragilité des choses humaines. » 

Par quelle fatalité, par quelle fureur est-il arrivé 
que, dans tous les pays, l'excellence d'une morale si 
sainte et si nécessaire a été toujours déshonorée par 
des contes extravagans, par des prodiges plus ridi- 
euîes que toutes les fables des métamorphoses? Pour- 
quoi n'y a-t-il pas une seule religion dont les pré- 
ceptes ne soient d'un sage, et dont les dogmes ne 
soient d'un fou ? (On sent bien que j'excepte la nôtre 
qui est en tout sens infiniment sage.) 



9& SAMMONOCODOM, 

N'est-ce point que les législateurs s'étant contentes 
de donner des préceptes raisonnables et utiles , les 
disciples des premiers disciples et les commentateurs 
ont voulu enchérir? Ils ont dit : Nous ne serons pas 
assez respectés, si notre fondateur n'a pas eu quel- 
que chose de surnaturel et de divin. Il faut absolu- 
ment que notre Numa ait eu des rendez-vous avec la 
nymphe Égérie; qu'une des cuisses de Pythagore ait 
été de pur or ; que la mère de Sammonocodom ait 
été vierge en accouchant de lui; qu'il soit né sur une 
rose et qu'il soit devenu dieu. 

Les premiers Chaldéens ne nous ont transmis quo^ 
des préceptes moraux très-honnétes ; cela ne suffit 
pas : il est bien plus beau que ces préceptes aient 
été annoncés par un brochet qui sortait deux fois 
par jour du fond de l'Euphrate pour venir faire un 
sermon. 

Ces malheureux disciples ? ces détestables com- 
mentateurs n'ont pas vu qu'ils pervertissaient le genre 
humain. Tous les gens raisonnables disent : Voilà 
des préceptes très-bons \ j'en aurais bien dit autant , 
mais voilà des doctrines impertinentes , absurdes , 
révoltantes , capables de décrier les meilleurs pré- 
ceptes. Qu'arrive-t-ii? ces gens raisonnables ont des 
passions tout comme les talapoins; et plus ces pas- 
sions sont fortes , plus ils s'enhardissent à dire tout 
haut : Mes talapoins m'ont trompé sur la doctrine; 
ils pourraient bien m'avoir trompé sur des maximes 
qui contredisent mes passions. Alors ils secouent le 
joug , parce qu'il a été imposé maladroitement ; ils 
ne croient plus en Dieu, parce qu'ils voient bien que 



S AMMONO C G DO M. ()J 

Sammonocodom n'est pas dieu. J'en ai déjà averti 
mon cher lecteur en quelques endroits, lorsque j'é- 
tais à Siam ; et je l'ai conjuré de croire en Dieu malgré 
les taiapoins. 

Le révérend père Tachard, qui s'était tant amuse 
sur le vaisseau avec le jeune Destouches, garde-ma- 
rine , et depuis auteur de l'opéra d'Issé (i), savait 
bien que ce que je dis est très-vrai . 

D'un frère cadet du dieu Sammonocodom. 

Voyez si j'ai eu tort de vous exhorter souvent a 
définir les termes, à éviter les équivoques. Un mot 
étranger, que vous traduisez très -mal par le mot 
dieu , vous fait tomber mille fois dans des erreurs 
très -grossières. L'essence suprême, l'intelligence su- 
prême, l'âme de la nature, le grand Çtre, l'éternel 
géomètre qui a tout arrangé avec ordre, poids et 
mesure, voilà Dieu. Mais lorsqu'on donne le même 
nom à Mercure, aux empereurs romains, à Priape, à 
la divinité des tétons, à la divinité des fesses, au dieu 
pet, au dieu de la chaise percée, on ne s'entend plus 5 
on ne sait plus où l'on en est. Un juge juif, une espèce 
de bailli est appelé dieu dans nos saintes Écritures. 
Un ange est appelé dieu. On donne le nom de dieux 
aux idoles des petites nations voisines de la horde 
juive. 

Sammonocodom n'e^t pas dieu proprement dit; et 
une preuve qu'il n'est pas dieu, c'est qu'il devint 



(i) Il en a fait la musique ; les paroles sont de Lamotte* 
Houdart, 

Dict. ph. 8, 9 



C)3 S A M M O N C D M . 

dieu, et qu'il avait un frère nommé Thevatat qui fut 
pendu et qui fut damné. 

Or, il n'est pas rare que dans une famille il y ait 
un homme habile qui fasse fortune, et un autre mala- 
visé qui soit repris de justice. Sammonocodom devint 
saint, il fut canonisé à la manière siamoise; et son 
frère qui fut un mauvais garnement, et qui fut mis en 
croix, alla dans l'enfer, où il est encore. 

Nos voyageurs ont rapporté que, quand nous vou- 
lûmes prêcher un Dieu crucifié aux Siamois, ils se 
moquèrent de nous. Ils nous dirent que la croix pou- 
vait bien être le supplice du frère d'un Dieu , mais 
non pas d'un Dieu lui-même. Cette raison paraissait 
assez plausible, mais elle 'n'est pas convaincante en 
bonne logique; car, puisque le vrai Dieu donna pou- 
voir à Pilate de le crucifier, il put, à plus forte rai- 
son, donner pouvoir de crucifier son frère. En efFet, 
Jésus-Christ avait un frère, saint Jacques, qui fut 
lapidé. Il n'en était pas moins dieu. Les mauvaises 
actions imputées à Thevatat, frère du dieu Sammono- 
codom , étaient encore un faible argument contre 
l'abbé de Choisi et le père Tachard ; car il se pouvait 
très-bien faire que Thevatat eût été pendu injuste- 
ment, et qu'il eût mérité le ciel au lieu d'être damné : 
tout cela est fort délicat. 

Au reste , on demande comment le père Tachard 
put en si peu de temps apprendre assez bien le siamois 
pour disputer contre les talapoins. 

On répond que Tachard entendait la langue sia- 
moise comme François -Xavier entendait la langue 
indienne. 



SAMOTHRACE. 99 

SAMOTHRACE. 

Que la fameuse île de Samothrace soit à l'embou- 
chure de l'Ebre , comme le disent tant de diction- 
naires, qu'elle en soit à vingt milles, comme c'est la 
vérité; ce n'est pas ce que je recherche. 

Cette île fut long-temps la plus célèbre de tout 
l'Archipel et môme de toutes les îles. Ses dieux Ca- 
bires, ses hiérophantes, ses mystères lui donnèrent 
autant de réputation que le trou de Saint-Patrice en 
eut en Irlande il ny a pas long-temps (a). 

Cette Samothrace, qu'on appelle aujourd'hui Sa- 
mandrachi, est un rocher recouvert d'un peu de terre 
stérile, habitée par de pauvres pécheurs. Ils seraient 
bien étonnés si on leur disait que leur île eut autre- 
fois tant de gloire; et ils diraient : qifest-ce que la 
gloire ? 

Je demande ce qu'étaient ces hiérophantes, ces 
francs -maçons sacrés qui célébraient leurs mystères 
antiques de Samothrace, et d'où ils venaient eux et 
leurs dieux Cabires ? 

Il n'est pas vraisemblable que ces pauvres gens 

(a) Ce trou saint Patrice, ou saint Patrick, est une des portf-s 
du purgatoire. Les cérémonies et les épreuves que les moines 
fesaient observer aux pèlerins qui venaient visiter ce redoutable 
trou, ressemblaient assez aux cérémonies et aux épreuves des 
mystères d'Isis et di Samothrace. L'ami lecteur qui voudra un 
peu approfondir la plupart de nos questions, s'apercevra fort 
agréablement que les mêmes friponneries , les mêmes extrava- 
gances ont fait le tour de la terre; le tout pour gagner honneur 
et argent. 

Voyez l'Extrait du Purgatoire de saint Patrice, par M. Sinner. 






100 SAMOTHRACE. 

fussent venus de Phéniçic, comme le dit Bochart avec 
ces étymologies hébraïques , et comme le dit après 
lui l'abbé Banier. Ce n'est pas ainsi que les dieux 
s'établissent; ils sont comme les conquérans qui ne 
subjuguent les peuples que de proche en proche. II y 
a trop loin de la Phénicie à cette pauvre île pour que 
les dieux de la riche Sidon et de la superbe Tyr 
soient venus se confiner dans cet ermitage. Les hiéro- 
phantes ne sont pas si sots. 

Le fait est qu'il y avait des dieux Cabires, des 
prêtres Cabires, des mystères Cabires dans cette île 
chétive et stérile. Non-seulement Hérodote en parle, 
mais le Phénicien Sanchoniathon ? si antérieur à Hé- 
rodote, en parle dans ses fragmens heureusement con- 
servés par Eusèbe. Et qui pis est, ce Sanchoniathon, 
qui vivait certainement avant le temps où l'on place 
Moïse, cite le grand Thaut, le premier Hermès, le 
premier Mercure d'Egypte; et ce grand Thaut vivait 
huit cents ans avant Sanchoniathon ; de l'aveu même 
de ce Phénicien. 

Les Cabires étaient donc en honneur deux mille 
trois ou quatre cents ans avant notre ère vulgaire. 

Maintenant si vous voulez savoir d'où venaient 
ces dieux Cabires établis en Samothrace, n'est-il pas 
vraisemblable qu'ils venaient de Thrace, le pays le 
plus voisin , et qu'on leur avait donné cette petite île 
pour y jouer leurs farces, et pour gagner quelque 
argent ? Il se pourrait bien faire qu'Orphée eût été un 
fameux ménétrier des dieux Cabires. 

Mais qui étaient ces dieux? ils étaient ce qu'ont été 
tous les dieux de l'antiquité, des fantômes inventés 



SAMOTHRACE. ÎOI 

par des fripons grossiers; sculptés par des ouvriers 
plus grossiers encore , et adorés par des brutes appe- 
lés hommes. 

Ils étaient trois Cabires; car nous avons déjà ob- 
servé que dans l'antiquité tout se fesait par trois. 

Il y faut qu'Orphée soit venu très-long-temps après 
l'invention de ces trois dieux; car il n'en admit qu'un 
seul dans ses mystères. Je prendrais volontiers Orphée 
pour un socinien rigide. 

Je tiens les anciens dieux Cabires pour les pre- 
miers dieux des Thraces, quelques noms grecs qu'on 
leur ait donnés depuis. 

Mais voici quelque chose de bien plus curieux 
pour l'histoire de Samothrace. Vous savez que là 
Grèce et la Thrace ont été affligées autrefois de plu- 
sieurs inondations. Vous connaissez les déluges de 
Deucalion et d'Ogygès. L'île de Samothrace se vantait 
d'un déluge plus ancien; et son déluge se rapportait 
assez au temps où l'on prétend que vivait cet an- 
cien roi de Thrace, nommé Xissutre, dont nous avons 
parlé à l'article Ararat. 

Vous pouvez vous souvenir que les dieux de Xixi*- 
tru ou Xissutre, qui étaient probablement les Cabires, 
lui ordonnèrent de bâtir un vaisseau d'environ trente 
raille pieds de long sur cent douze pieds de large ; 
(fuc ce vaisseau vogua long-temps sur les montagnes 
de l'Arménie pendant le déluge; qu'ayant embarqué 
avec lui des pigeons et beaucoup d'autres animaux 
domestiques, il lâcha ses pigeons pour savoir si leB 
eaux s'étaient retirées, et qu'ils revinrent tout crottés j 

9- 



102 SAMOTHRACE. 

ce qui fit prendre à Xissutrc le parti de sortir enfin de 
son grand vaisseau. 

Vous me direz qu'il est bien étrange que Sancho- 
nialhon n'ait point parlé de cette aventure. Je vous 
répondrai que nous ne pouvons pas décider s'il l'in- 
séra ou non dans son histoire; vu qu'Eusèbe, qui n'a 
rapporté que quelques fragmens de cet ancien histo- 
rien, n'avait aucun intérêt à rapporter l'histoire du 
vaisseau et des pigeons. Mais Bérose la raconte; et 
il y joint du merveilleux, selon l'usage de tous les 
anciens. 

Les habitans de Samothrace avaient érigé des mo- 
numens de ce déluge. 

Ce qui est encore plus étonnant, et ce que nous 
avons déjà remarqué en partie, c'est que ni la Grèce, 
ni laThrace, ni aucun peuple, ne connut jamais le 
véritable déluge, le grand déluge, le déluge de Noé. 

Comment, encore une fois, un événement aussi 
terrible que celui du submergement de toute la terre , 
put-il être ignoré des survivans? comment le nom de 
notre père Noé, qui repeupla le monde, put-il être 
inconnu à tous ceux qui lui devaient la vie? C'est le 
plus étonnant de tous les prodiges, que de tant do 
petits-fils aucun n'ait parlé de son grand-père ! 

Je me suis adressé à tous les doctes; je leur ai dit : 
Àvez-vous jamais lu quelque vieux livre grec, toscan, 
arabe, égyptien, chaldéen, indien, persan, chinois, 
où le nom de Noé se soit trouvé? Ils m'ont tous ré- 
pondu que non. J'en suis encore tout confondu. 

Mais que l'histoire de cette inondation universelle 
tç trouve dans une page d'un livre écrit dans le dé- 



SAM SON. loî 

sert par des fugitifs, et que cette page ait été inconnue 
au reste du monde entier, jusque vers l'an neuf cents 
de la fondation de Rome; c'est ce qui me pétrifie. Je 
n'en reviens pas. Mon cher lecteur, crions bien fort î 
altitudo i g nor antiarum ! 

SAMSON. 

En qualité de pauvres compilateurs par alphabet , 
de ressasseurs d'anecdotes, d'épluchcurs de minu- 
ties, de chiffonniers qui ramassent des guenilles au 
coin des rues, nous nous glorifierons avec toute la 
fierté attachée à nos sublimes sciences d'avoir dé- 
couvert qu'on joua le fort Sarason, tragédie , sur la 
fin du seizième siècle en la ville de Rouen, et qu'elle 
fut imprimée chez Abraham Couturier, Jean ou John 
Milton, long-temps maître d'école à Londres, puis 
secrétaire pour le latin du parlement nommé le crou- 
pion; Milton, auteur du Paradis perdu et du paradis 
retrouvé, fit la tragédie de Samson agoniste; et il est 
bien cruel de ne pouvoir dire en quelle année. 

Mais nous savons qu'on l'imprima avec une pré- 
face, dans laquelle on vante beaucoup un de nos con- 
frères les commentateurs, nommé Parœus, lequel 
s'aperçut le premier, par la force de son génie, que 
l'Apocalypse est une tragédie. En vertu de cette dé- 
couverte, il partagea l'Apocalypse en cinq actes, et 
y inséra des chœurs dignes de l'élégance et du beau 
naturel de la pièce. L'auteur de cette même préface 
nous parle des belles tragédies de saint Grégoire de 
i^azianze. Il assure qu'une tragédie ne doit jamais 
avoir plus de cinq actes; et, pour le prouver, il nous 



Ï04 SAM S ON. 

donne le Samson agoniste de Milton , qui n en a 
qu'un. Ceux qui aiment les longues déclamations 
seront satisfaits de cette pièce. 

Une comédie de Samson fut jouée long-temps en 
Italie. On en donna une traduction à Paris en 1 7 1 y , 
par un nommé Romagnesi ; on la représenta sur le 
théâtre français de la comédie prétendue italienne; 
anciennement le palais des ducs de Bourgogne. Elle 
fut imprimée et dédiée au duc d'Orléans régent de 
France. 

Dans cette pièce sublima. Arlequin , valet de Sam- 
son, se battait contre un coq d'Inde, tandis que son 
maître emportait les portes de la ville de Gaza sur ses 
épaules. 

En iy32 on voulut représenter à l'Opéra de Paris 
une tragédie de Samson mise en musique par le cé- 
lèbre Rameau; mais on ne le permit pas. 11 n'y avait 
ni arlequin, ni coq d'Inde, la chose parut trop sé- 
rieuse : on était bien aiso d'ailleurs de mortifier 
Rameau, qui avait de grands talens. Cependant on 
joua dans ce temps-là l'opéra de Jephté, tiré de l'an- 
cien Testament, et la comédie de l'Enfant prodigue, 
tirée du nouveau. 

Il y a une vieille édition du Samson agoniste de 
Milton , précédée d'un abrégé de l'histoire de ce 
héros; voici la traduction de cet abrégé : 

Les Juifs, à qui Dieu avait promis par serment tout 
le pays qui est entre le ruisseau d'Egypte et FEu- 
phrate, et qui pour leurs péchés n'eurent jamais ce 
pays, étaient au contraire réduits en servitude, et cet 
esclavage dura quarante ans. Or il y avait un Juif de 



ÇAMSOtf. Ï05 

Fa tribu de Dan, nommé Mannué ou Mannoa, et la 
femme de ee Mannué était stérile; et un ange apparut 
à cette femme, et lui dit : Vous aurez un fils, à con- 
dition qu'il ne boira jamais de vin, qu'il ne mangera 
jamais de lièvre, et qu'on ne lui fera jamais les che- 
veux. 

L'ange apparut ensuite au mari et à la femme, on 
lui donna un chevreau à manger, il n'en voulut point, 
et disparut au milieu de la fumée ; et la femme dit : 
Certainement nous mourrons, car nous avons vu un 
Dieu. Mais ils n'en moururent pas. 

L'esclave Samson naquit, fut consacré nazaréen; 
et, dès qu'il fut grand, la première chose qu'il fit fut 
d'aller dans la ville phénicienne ou philistine de 
Tamnala courtiser une fille d'un de ses maîtres, qu'il 
dpousa. 

En allant chez sa maîtresse , il rencontra un lion, 
le déchira en pièces de sa main nue comme il eût fait 
uu chevreau. Quelques jours après il trouva un essaim 
d'abeilles dans la gueule de ce lion mort, avec un 
rayon de miel, quoique les abeilles ne se reposent 
jamais sur des charognes. 

Alors il proposa cette énigme à ses camarades : La 
nourriture est sortie du mangeur, et le doux est sorti 
du dur. Si vous devinez, je vous donnerai trente 
tuniques et trente robes, sinon vous me donnerez 
trente robes et trente tuniques. Ses camarades, ne 
pouvant deviner le fait en quoi consistait ïe mot de 
l'énigme, gagnèrent la jeune femme de Samson; elle 
tira le secret de son mari, et il fut obligé de leur don- 
ner trente tuniques et trente robes : Ah! leur dit-il, si 



I©6 SAM SON. 

vous n'aviez pas labouré avec ma vache ; vous n'au- 
riez pas deviné. 

Aussitôt le beau-père de Samson donna un autre 
mari à sa fille. 

Samson, en colère d'avoir perdu sa femme, alla 
prendre sur-le-champ trois cents renards, les attacha 
deux ensemble par la queue avec des flambeaux al- 
lumés, et ils allèrent mettre le feu dans les blés des 
Philistins. 

Les Juifs esclaves, ne voulant point être punis par 
leurs maîtres pour les exploits de Samson, vinrent le 
surprendre dans la caverne où il demeurait, le lièrent 
avec de grosses cordes, et le livrèrent aux Philistins. 
Dès qu'il est au milieu d ? eux, il rompt ses cordes; et, 
trouvant une mâchoire d'âne, il tue en un tour de 
main mille Philistins avec cette mâchoire. Un tel 
effort l'ayant mis tout en feu, il se mourait de soif. 
Aussitôt Dieu fit jaillir une fontaine d'une dent de la 
mâchoire d'âne. Samson, ayant bu, s'en alla dans 
Gaza, ville philistinc; il y devint sur-le-champ amou- 
reux d'une fille de joie. Comme il dormait avec elle, 
les Philistins fermèrent les portes de la ville, et envi- 
ronnèrent la maison ; il se leva, prit les portes et les 
emporta. Les Phil^lins, au désespoir de ne pouvoir 
venir à bout de ce héros, s'adressèrent à une autre fille 
de joie nommée Dalila,avec laquelle il couchait pour 
lors. Celle-ci lui arracha enfin le secret en quoi con- 
sistait sa force. Il ne fallait que le tondre pour le 
rendre égal aux autres hommes; on le tondit, il de- 
vint faible , on lui creva les yeux , on lui fit tourner la 
meule et jouer du violon. Un jour qu'il jouait du 



SCANDALE. IOJ 

violon d[ans un temple philistin , entre deux colonnes 
du temple, il fut indigné que les Philistins eussent 
des temples à colonnade, tandis que les Juifs n'avaient 
qu'un tabernacle porté sur quatre bâtons. Il sentit 
que ses cheveux commençaient à revenir. Transporté 
d'un saint zèle, il jeta à terre les deux colonnes; le 
temple fut renversé ; les Philistins furent écrasés et 
lui aussi. 

Telle est mot à mot cette préface. 

C'est cette histoire qui est le sujet de la pièce de 
Milton et de Romagnési : elle était faite pour la farcs 
italienne. 

SCANDALE. 

Sans rechercher si le scandale était originairement 
une pierre qui pouvait faire tomber les gens, ou une 
querelle , ou une séduction , tenons - nous - en à la si- 
gnification d'aujourd'hui. Un scandale est une grave 
indécence. On l'applique principalement aux gens 
d'église. Les Contes de la Fontaine sont libertins , 
plusieurs endroits de Sanchez, de Tambourin, d« 
Molina , sont scandaleux. 

On est scandaleux par ses écrits ou par sa con- 
duite. Le siège que soutinrent les augustins contre les 
archers du guet, au temps de la fronde, fut scanda- 
leux. La banqueroute du frère jésuite La Valette fut 
plus que scandaleuse. Le procès des révérends pères 
capucins de Paris en 1764? fut un scandale très- 
réjouissant. Il faut en dire ici un petit mot pour l'édi- 
fication du lecteur. 

Les révérends pères capucins s'étaient battus dans 



I08 SCANDALE, 

le couvent ; les uns avalent caché leur argent, les 
autres l'avaient pris. Jusque-là ce n'était qu'un scan- 
dale particulier , une pierre qui ne pouvait faire 
tomber que les capucins; mais, quand l'affaire fut 
portée au parlement, le scandale devint public. 

Il est dit («) au procès qu'il faut douze cents livres 
de pain par semaine au couvent de Saint-Honoré, de 
la viande, du bois à proportion, et qu'il y a quatre 
quêteurs en titre d'office chargés de lever ces contri- 
butions dans la ville. Quel scandale épouvantable ! 
douze cents livres de viande et de pain par semaine 
pour quelques capucins, tandis que tant d'artistes 
accablés de vieillesse , et tant d'honnêtes veuves sont 
exposées tous les jours à périr de misère ! 

(6) Que le révérend père ÎDorothée se soit fait trois 
mille livres de rente aux dépens du couvent, et par 
conséquent aux dépens du public, voilà non -seule- 
ment un scandale énorme, mais un vol manifeste; et 
un vol fait à la classe la plus indigente des citoyens 
de Paris ; car ce sont les pauvres qui paient la taxe 
imposée par les moines mendians. L'ignorance et la 
faiblesse du peuple lui persuadent qu'il ne peut gagner 
le ciel qu'en donnant son nécessaire dont ces moines 
composent leur superflu, 

Il a donc fallu que de ce seul chef frère Dorothée 
ait extorqué vingt mille écus au moins aux pauvres 
de Paris, pour se faire mille écus de rente. 

Songez bien , mon cher lecteur , que de telles 

(a) Page 27 du Mémoire contre frère Athanase, présenté au 
parlement. — (b) Page 3, ibid. 



SCANDALE. KK) 

aventures ne sont pas rares dans ce dix-huitième siècle 
de notre ère vulgaire , qui a produit tant de bons 
livres. Je vous Tai déjà dit, le peuple ne lit point. Un 
capucin, un récollet, un carme, un piepus, qui con- 
fesse et qui prêche, est capable de foire lui seul plus 
de mal que les meilleurs livres ne pourront jamais 
faire de bien. 

J'oserais proposer aux âmes bien nées de répandre 
dans une capitale un certain nombre d'anti-capueins, 
d'anti -récollets, qui iraient de maison en maison re- 
commander aux pères et mères d'être bien vertueux 
et de garder leur argent pour l'entretien de le ut 
famille, et le soutien de leur vieillesse ; d'aimer Diea 
de tout leur cœur, et de ne jamais rien donner aux 
moines. Mais revenons à la vraie signification du mot 
scandale. 

(c) Dans ce procès des capucins, on accuse frère 
Grégoire d'avoir fait un enfant à mademoiselle Bras- 
de-Fer, et de l'avoir ensuite mariée à Moutard \tg 
cordonnier. On ne dit point si frère Grégoire a donné 
lui-même la bénédiction nuptiale à sa maîtresse et a 
ce pauvre Moutard avec dispense. S'il l'a fait, voila 
le scandale le plus complet qu'on puisse donner; il 
renferme fornication, Vol, adultère et sacrilège. 
Ilorresco referens. 

Je dis d'abord fornication; puisque frère Grégoire 
forniqua avec Magdelène Bras-de-Fer, qui n'avait 
alors que quinze ans. 

(c) Page 43 du Mémoire contre frère Athanase, présenté* i»u 
parlement. 

Difft vh. 8. 10 



Hflg SCANDALE. 

x Je dis vol ; puisqu'il donna des tabiiers et des 
rubans à Magclelènej et qu'il est évident qu'il vola le 
couvent pour les acheter, pour payer les soupers, et 
les frais des couches, et les mois de nourriture. 

Je dis adultère ; puisque ce méchant homme con- 
tinua à coucher avec madame Moutard. 

Je dis sacrilège; puisqu'il confessait Magdelène. 
Et, s'il maria lui-même sa maîtresse, figurez-vous quel 
homme c'était que frère Grégoire. 

Un de nos collaborateurs et coopérateurs à co 
petit ouvrage des Questions philosophiques et en- 
cyclopédiques , travaille à faire un livre de morale 
sur les scandales , contre l'opinion de frère Patouil- 
let. Nous espérons que le public en jouira inces- 
samment. , 

SCHISME. 

On a inséré dans le grand Dictionnaire encyclo- 
pédique tout ce que nous avions dit du grand schisme 
dus Grecs et des Latins, dans l'Essai sur les mœurs et 
l'esprit des nations. Nous ne voulons pas nous répéter. 

Mais en songeant que schisme signifie déchirure, 
et que la Pologne est déchirée, nous ne pouvons que 
renouveler nos plaintes sur cette fatale maladie par- 
ticulière aux chrétiens. Cette maladie, que nous n'a- 
vons pas assez décrite, est une espèce de rage qui se 
porte d'abord aux yeux et à la bouche : on regarde 
avec un œil enflammé celui qui ne pense pas comme 
nous; on lui dit les injures les plus atroces. La rage 
passe ensuite aux mains; on écrit des choses qui ma- 
nifestent le transport au cerveau. On tombe dans des 



SCHISME. ] I ï 

convulsions de démoniaque, on tire Fépée, on se bat 
avec acharnement jusqu'à la mort. La médecine n'a 
pu jusqu'à présent trouver de remède à cette maladie, 
la plus cruelle de toutes. Il n'y a que la philosophie 
et le temps qui puissent la guérir. 

Les Polonais sont aujourd'hui les seuls chez qui la 
contagion dont nous parlons fasse des ravages. Il est 
à croire que cette maladie horrible est née chez eux 
avec la plika. Ce sont deux maladies de la tête qui 
sont bien funestes. La propreté peut guérir la plika; 
la seule sagesse peut extirper le schisme. 

Ou dit que ces deux maux étaient inconnus chea 
les Sarmates quand ils étaient païens. La plika n'at- 
taque aujourd'hui que la populace ; mais tous les 
maux nés dû schisme dévorent aujourd'hui les plus 
grands de la république. 

L'origine de ce mal est dans la fertilité de leurs 
terres qui produisent beaucoup de blé. Il est bien 
triste que la bénédiction du ciel les ait rendus si mal- 
heureux. Quelques provinces ont prétendu qu'il fallait 
absolument mettre du levain dans leur pain; mais la 
plus grande partie du royaume s'est obstinée à croire 
qu'il y a de certains jours de l'année où la pâte fer- 
mentée était mortelle (a). 

Voilà une des premières origines du schisme ou 
de la déchirure de la Pologne; la dispute a aigri le 
sang. D'autres causes s'y sont jointes. 

(a) Allusion à la querelle pour le pain ordinaire avec lequel 
les Russes communient , et le pain azyme des Polonais du rite 
de Rome. 



112 SCHISME. 

Les uns se sont imaginé, dans les convulsion* de 
celte maladie, que le Saint-Esprit procédait du père 
et du fils , et les autres ont crié qu'il ne procédait que 
du père. Les deux partis, dont l'un s'appelle le parti 
romain et l'autre le dissident, se sont regardés mu- 
tuellement comme des pestiférés; mais, par un symp- 
tôme singulier de ce mal, les pestiférés dissidens ont 
voulu toujours s'approcher des catholiques , et les 
catholiques n'ont jamais voulu s'approcher deux. 

Il n'y a point de maladie qui ne varie beaucoup. 
La diète, qu'on croit si salutaire, a été si pernicieuse 
à ceUe nation , qu'au sortir d'une diète au mois de 
juin 1768, les villes de Uman, de Zablotin, de Te- 
tiou , de Zilianka , de Zafran , ont été détruites et 
inondées de sang; et que plus de deux cent mille 
malades ont péri misérablement. 

D'un côté l'empire de Russie , et de l'autre l'empire 
de Turquie ont envoyé cent mille chirurgiens pourvus 
de lancettes, de bistouris et de tous les instrumens 
propres à couper les membres gangrenés; la maladie 
n'en a été que plus violente. Le transport au cerveau 
a été si furieux (fr), qu'une quarantaine de malades 
se sont assemblés pour disséquer le roi qui n'était 
nullement attaqué du mal , et dont la cervelle et 
toutes les parties nobles étaient très- saines, ainsi 
que nous l'avons observé à l'article Superstition. On 
croit que, si on s^cn rapportait à lui , il pourrait guérir 
la nation; mais un des caractères de cette maladie si 

(b) Assassinat du roi de Pologne commis a Varsovie. 



SCHISME. I l3 

cruelle est de craindre la guérison comme les enragés 
craignent Peau. 

Nous avons des savans qui prétendent que ce mal 
vient anciennement de la Palestine, et que les habi- 
tans de Jérusalem et de Samarie en furent long-temps 
attaqués. D'autres croient que le premier siège de 
cette peste fut l'Egypte, et que les chiens et les chats 
qui étaient en grande considération, étant devenus 
enragés, communiquèrent la rage du schisme à la 
plupart des Égyptiens qui avaient la tète faible. 

On remarque surtout que les Grecs qui voyagèrent 
en Egypte, comme Timée de Locres et Platon, eurent 
le cerveau un peu blessé. Mais ce n'était ni la rage, 
ni la peste proprement dite; c'était une espèce de dé- 
lire dont on ne s'apercevait même que difficilement, 
et qui était souvent caché sous je ne sais quelle 
apparence de raison. Mais les Grecs ayant avec le 
temps porté leur mal chez les nations de l'occideni 
et du septentrion, la mauvaise disposition des cer- 
veaux de nos malheureux pays, fit que la petite fièvre 
de Timée de Locres et de Platon devint chez nous 
une contagion effroyable, que les médecins appelè- 
rent tantôt intolérance, tantôt persécution, tantôt 
guerre de religion, tantôt rage, tantôt peste; 

Nous avons vu quels ravages ce fléau épouvan- 
table a faits sur la terre. Plusieurs médecins se sont 
présentés de nos jours pour extirper ce mal horrible 
jusque dans sa racine. Mais qui le croirait? il se 
trouve des facultés entières de médecine, à Sala- 
nianque, à Coïmbre, en Italie, à Paris même, qui 
soutiennent que le schisme, la déchirure, est néces>- 

IO. 



I I 4 SCOLIASTE, 

saire à l'homme ; que les mauvaises humeurs s'éva- 
cuent par les blessures qu'elle fait; que l'enthou- 
siasme ? qui est un des premiers symptômes du mal, 
exalte l'âme , et produit de très -bonnes choses; que 
la tolérance est sujette à mille inconvéniens; que, si 
tout le monde était tolérant, les grands génies man- 
queraient de ce ressort qui a produit tant de beaux 
Ouvrages théologiques ; que la paix est un grand 
malheur pour un état, parce que la paix amène les 
plaisirs, et que les plaisirs, à la longue, pourraient 
adoucir la noble férocité qui forme les héros; que, si 
les Grecs avaient fait un traité de commerce avec les 
Troyens au lieu de leur faire la guerre, il n'y aurait 
eu ni d'Achille, ni d'Hector, ni d Homère, et que le 
genre humain aurait croupi dans l'ignorance. 

Ces raisons sont fortes 5 ja l'avoue; je demande du 
temps pour y répondre. 

SCOLIASTE. 

Par exemple, Dacier et son illustre épouse étaient, 
quoi qu'on dise, des traducteurs et des scoliastes 
très-utiles. C'était encore une des singularités du 
grand siècle, qu'un savant et sa femme nous fissent 
connaître Homère et Horace, en nous apprenant les 
mœurs et les usages des Grecs et des Romains, dans 
le même temps où Boileau donnait son Art poétique; 
Piacine , Iphîgénie et Athalie ; Quinault , Atys et 
Armide ; où Fénélon écrivait son Télémaque, où 
Bossuet déclamait ses Oraisons funèbres, où Le Bruu 
peignait, où Girardon sculptait, oùDucange fouillait 
les ruines des siècles barbares pour en tirer des tré- 



SCOLIÀSTE. I I 5 

sors y etc.) etc. : remercions les Daciers, mari et 
femme. J'ai plusieurs questions à leur proposer. 

Questions sur Horace, à M. D acier. 

Voudriez-vous, monsieur, avoir la bonté de me 
dire pourquoi dans la vie d'Horace imputée à Sué- 
tone , vous traduisez le mot d'Auguste purissimum 
penem, par petit débauché? Il me semble que les 
Latins , dans le discours familier , entendaient par 
pnrus pénis, ce que les Italiens modernes ont entendu 
par buon coglionc, faceto coglione, phrase que nous 
traduisions à la lettre au seizième siècle, quand notre 
langue était un composé de velche et d'italien. Puris- 
simus pénis ne signifîerait-il pas un convive agréable > 
un bon compagnon ? le purissimus exclut le dé- 
bauché. Ce n'est pas que je veuille insinuer par-là 
qu'Horace ne fût très-débauché; à Bien ne plaise ! 

Je ne sais pourquoi vous dites (a) qu'une espèce 
de guitare grecque, le barbiton, avait anciennement 
des cordes de soie. Ces cordes n'auraient point rendu 
de son , et les premiers Grecs ne connaissaient point 
la soie, 

II faut que je vous dise un mot sur la quatrième 
ode Qj) j dans laquelle « le beau Printemps revient 
avec le Zéphyre ; Vénus ramène les amours , les 
Grâces, les nymphes; elles dansent d'un pas léger et 
mesuré aux doux rayons de Diane qui les regarde, 
tandis que Vulcain embrase les forges des laborieux 
Cyclopes. » s 

(a) Remarque sur l'ode I re àa liv, I. — (b) Ode IV. 



I ïG SCOLIÀSTE. 

Vous traduisez : a Vénus recommence à danser au 
clair de la lune avec les Grâces et les Nymphes, pen- 
dant que Vulcain est empressé à faire travailler ses 
Cyclopes. » 

Vous dites dans vos remarques que Ton n'a jamais 
vu de cour plus jolie que celle de Vénus, et qu'Horace 
fait ici une allégorie fort galante ; car par Vénus il 
entend les femmes; par les nymphes il entend les 
iilles ; et par Vulcain il entend les sots qui se tuent du 
soin de leurs affaires, tandis que leurs femmes se di- 
vertissent. Mais êtes-vous bien sûr qu'Horace ait en- 
tendu tout cela? 

Dans l'ode sixième, Horace dit : 

Nos convivia, nos prœlia virejinum 
$ectis in juvenes unquibus acrium 
Cantamus vacui, sive quid urimur. 
Non -preetev solitum leves s 

« Pour moi, soit que je sois libre, soit que j aime, 
suivant ma légèreté ordinaire, je chante nos festins 
et les combats de nos jeunes Iilles qui menacent leurs 
amans de leurs ongles qui ne peuvent les blesser. » 

Vous traduisez : « En quelque état que je sois , 
libre ou amoureux , et toujours prêt cà changer, je ne 
m'amuse qu'à chanter les combats des jeunes filles 
qui se font les ongles pour mieux égratigner leurs 
amans. »; 

Mais j'oserais vous dire, monsieur, qu'Horace ne 
parle point d'égratigner, et que mieux on coupe sc3 
ongles, moins on égratigne. 

Voici un trait plus curieux que celui des filles qui 
égratignent. Il s'agit de Mercure dans rode dixième. 



SC0LIA5TE. 117 

vous dites qu'il est très-vraisemblable qu'on n*a donné 
à Mercure la qualité de dieu des larrons (c) « que par 
rapport à Moïse , qui commanda à ses Hébreux de 
prendre tout ce qu'ils pourraient aux Égyptiens , 
comme le remarque le savant Huet, éveque d'Avran- 
ches, dans sa Démonstration évangélique. » 

Ainsi, selon vous et cet éveque > Moïse et Mercure 
sont les patrons des voleurs. Mais vous savez combien 
on se moqua du savant éveque qui fit de Moïse un 
Mercure, un Bacchus , un Priape, un Adonis, etc. 
Assurément Horace ne se doutait pas que Mercure 
serait un jour comparé à Moïse dans les Gaules. 

Quant à cette ode à Mercure, vous croyez que c'esl 
une hymne dans laquelle Horace i'adore ; et moi je 
soupçonne qu'il s'en moque. 

Vous croyez qu'on donna l'épithète de Liber à 
Bacchus (rf) , parce que les rois s'appelaient Liberi. 
Je ne vois dans l'antiquité aucun roi qui ait pris ce 
titre. Ne se pourrait-il pas que la liberté avec laquelle 
les buveurs parlent à table, eût valu cette épithète au 
dieu des buveurs? 

O maire pulchrâ {Ma pulchrior (e). 

Vous traduisez : « Belle Tendaris , qui pouvez 
seule remporter le prix de la beauté sur votre char- 
mante mère. » Horace dit seulement : « Votre mère 
est belle et vous êtes plus belle encore. » Cela me pa- 
raît plus court et mieux ; mais je puis me tromper. 

Horace , dans cette ode , dit que Prométhée ayant 

(c) Ode X. — (d) Note sur l'ode XII. — (e) Ode XVI, 



1*8 5C0LIÀSTE 

pétri l'homme de limon, fut obligé d'y ajouter les 
qualités des autres animaux , et qu'il mit dans son 
cœur la colère du lion. 

Vous prétendez que cela est imité de Simonide 
qui assure que Dieu, ayant fait l'homme, et n'ayant 
plus rien à donner à la femme, prit chez les animaux 
tout ce qui lui convenait, donna aux unes les qualités 
du pourceau, aux autres celles du renard, à celles-ci 
les talens du singe, à ces autres ceux de l'Ane. Assu- 
rément Simonide n'était pas galant, ni Daeier non 
plus. 

In me tota ruens Venus (f) 
Cyprum deseruit. 

Vous traduisez : « Vénus a quitté entièrement 
Chypre pour venir loger dans mon cœur. » 
1\ 'aimez-vous pas mieux ces vers de Racine ? 

Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée, 
C'est Vénus loul entière à sa proie attachée. 

Dulce ridentem Lalacjen amabo, 
Dulce loquentem (</). 

<( J'aimerai Lalagé qui parle et rit avec tant de 
grâce. » 

N'aimez-vous pas encore mieux la traduction de 
Sapho par Boileau ? 

Que Ton voit quelquefois doucement lui sourire, 
Que Ion voit quelquefois tendrement lui parler. 

Qui s desiderio sit pudor aut modus (h) 
Tarn cari capitis? 

(f) Ode XIX. — (cj) Ode XXII. — (h) Ode XXV. 



SCOLIÀSTE. Iiq 

Vous traduisez : « Quelle honte peut-il y avoir a 
pleurer un homme qui nous était si cher? etc. » 

Le mot de honte ne rend pas ici celui de pudor ; 
que peut-il y avoir , n'est pas le style d'Horace. J'au- 
rais peut-êlre mis à la place : « Peut- on rougir 
de regretter une tête si chère, peut-on sécher sei 
larmes. » 

Natis in uàum lœtitiœ scyphis 
Pugnare Thracum est. 

(Liv. I,ode XX Vil.) 

Vous traduisez : « C'est aux Thraces de se battre 
avec les verres qui ont été faits pour la joie. >i 

On ne buvait point dans des verres alcrs, et les 
Thraces encore moins que les Romains. 

N'aurait-il pas mieux valu dire : « C'est une barbarie 
des Thraces d'ensanglanter des repas destinés à la 
joie ? )h 

Nunc est bibenduni) nunc pede îibero (i) 
Pulsanda tellus. 

Vous traduisez : « C'est maintenant , mes chers 
amis, qu'il faut boire, et que sans rien craindre il 
faut danser de toute sa force. »; 

Frapper la terre d'un pas libre en cadence, ce n'est 
pas danser do toute sa force. Cette expression même 
n'est ni agréable , ni noble , ni d'Horace. 

Je saute par dessus cent questions grammaticales 
que je voudrais vous faire , pour vous demander 

(*>Liv. I,odeXXXVtt 



I'^O SCOLIÀSTE. 

compte du vin superbe de Cécube. Vous voulez abso- 
lu me ni qu'Horace ait dit : 

Tinget pavimentum supei'bo (h) 
Pontijîcum potiore cœnis. 

Tous traduisez : « II inondera ses chambres de ce 
vin qui nagera sur ces riches parquets , de ce vin 
qui aurait dû être réservé pour les festins des pon- 
tifes. » 

Horace ne dit rien de tout cela. Comment vouîez- 
vous que du vin dont on fait une petite libation dans 
le tricludum, dans la salle à manger, inonde ces 
chambres ? pourquoi prétendez -vous que ce vin diU 
être réservé pour les pontifes ? J'ai d'excellent vin de 
Malaga et de Canarie ; mais je vous réponds que je ne 
l'enverrai pas à mon évêque. 

Horace parle d'un superbe parquet, d'une magni- 
fique mosaïque; et vous m'allez parler d'un vin su- 
perbe , d'un vin magnifique ! On lit dans toutes les 
éditions d'Horace, Tinget paçimcntum superbum, et 
non pas superbo. 

Vous dites que c'est un grand sentiment de religion 
dans Horace, de ne vouloir réserver ce bon vin que 
pour les prêtres. Je crois, comme vous, qu'Horace 
était très-religieux, témoin tous ses vers pour les 
bambins; mais je pense qu'il aurait encore mieux 
aimé boire ce bon vin de Cécube, que de le réserver 
pour les prêtres de Rome. 

(k) Liv. ÏÏ,odeXIY. 



SCOLIASTE. Ï21 

iri qaudet ionicos 
Matura virqo et fingitur artubus, etc. 

(Liv. III, ode VIO 

Vous traduisez : « Le plus grand plaisir de nos 
filles à marier est d'apprendre les danses lascives des 
Ioniens. A cet usage elles n'ont point de honte de se 
rendre les membres souples , et de les former à des 
postures déshonnêtes. » 

Que de phrases pour deux petits vers! ah, mon- 
sieur, des postures déshonnêtes ! S'il y a dans le latin 
fingitur artubus , et non pas artibus y cela ne signifie* 
t-il pas : « Nos jeunes filles apprennent les danses et 
les mouvemens voluptueux des Ioniennes ? » et rien 
de plus. 

Je tombe sur cette ode (/), horrida tempestas. 

Vous dites que le vieux commentateur se trompe 
en pensant que contraxit cœlum signifie nous a caché 
le ciel; et, pour montrer qu'il s'est trompé, vous êtes 
de son avis. 

Ensuite quand Horace introduit le docteur Chiron 
précepteur d'Achille, annonçant à son élève, poui 
l'encourager, qu'il ne reviendra pas de Troie : 

Unclè tibi reditum cet'to subtemine Parcœ 
Rupere- 

Vous traduisez : « Les Parques ont coupé le fil de 
votre vie. » 

Mais ce fil n'est pas coupé. Il le sera; mais 
Achille n'est pas encore tué. Horace ne parle point 

(0 Liv. V, ode XIII. 

Dict. Ph. 8.. I I 



1^1 SCOLIASTE. 

de fîi ; Parcœ est là pour fata. Cela veut dire mot à 
mot : « Les destins s'opposent à votre retour. » 

Yous diles que « Chiron savait cela par lui-même, 
car il était grand astrologue. » 

Yous ne voulez pas que dulvibus alloquiis signifie 
de doux entretiens. Que voulez-vous donc qu'il signi- 
fie ? Yous assurez positivement que « rien n'est plus 
ridicule , et qu'Achille ne parlait jamais à personne, n 
Mais il parlait à Patrocle, à Phœnix, à Automédon 7 
aux capitaines thessaliens. Ensuite vous vous imaginez 
que le mot alloqui signifie consoler. Ces contradic- 
tions peuvent égarer studiosam jiwcntuicm. 

Dans vos remarques sur la troisième satire du 
second livre, vous nous apprenez que les sirènes 
s'appelaient de ce nom chez les Grecs , parce que sir 
signifiait cantique chez les Hébreux. Est-ce Bochart 
qui vous Ta dit ? Croyez-vous qu'Homère eût beau- 
coup de liaisons avec les Juifs ? Non , vous n'êtes pas 
du nombre de ces fous qui veulent faire accroire aux 
sots que tout nous vient de cette misérable nation 
juive, qui habitait un si petit pays, et qui fut si long- 
temps inconnue à l'Europe entière. 

Je pourrais faire des questions sur chaque ode et 
.sur chaque épître, mais ce serait un gros livre. Si 
jamais j'ai le temps, je vous proposerai mes doutes, 
non -seulement sur ces odes, mais encore sur les 
satires, les épîtres et l'Art poétique. Mais à présont il 
làut que je parle à madame votre femme. 

A madame Dacier, sur Homère. 

Madame , sans vouloir troubler la paix de votre 



SCOLIASTE. t'20 

ménage , je vous dirai que je vous estime et vous 
respecte encore plus que votre mari; car il n'est pas 
le seul traducteur et commentateur , et vous êtes la 
seule traductrice et commentatrice, li est si beau à 
une Française d'avoir l'ait connaître le plus ancien des 
poètes , que nous vous devons d'éternels renicrcî- 
mens. 

Je commence par remarquer la prodigieuse diffé- 
rence du grec à notre velche, devenu latin et ensuite- 
français. 

Voici votre élégante traduction du commencement 
de l'Iliade : 

« Déesse, chantez la colère d'Achille, fils de Péiée ; 
cette colère pernicieuse qui causa tant de malheurs 
aux Grecs, et qui précipita dans le sombre royaume 
de Pluton les âmes généreuses de tan* de héros, cl. 
livra leurs corps en proie aux chiens et aux vautours , 
depuis le jour fatal qu'une querelle d'éclat eut divisé 
le fils d'Atrée et le divin Achille ; ainsi les décrets de 
Jupiter s'accomplissaient. Quel dieu les jeta dans ces 
dissensions ? Le fils de Jupiter et de Latone , irrité 
contre le roi qui avait déshonoré Chrysès, son sacri- 
ficateur, envoya sur l'armée une affreuse maladie qui 
emportait les peuples; car Chrysès, étant allé aux 
v aisseaux des Grecs chargés de présens pour la ran- 
çon de sa fille, et tenant dans ses mains les bande- 
lettes sacrées d'Apollon avec le sceptre d'or, pria 
humblement les Grecs, et surtout les deux fils d'Atrée, 
leurs généraux. « Fils d'Atrée, leur dit-il, et vous, 
généreux Grecs, que les dieux qui habitent l'Olympe 
vous fassent la grâce de détruire la superbe ville de 



12\ SCO LIA S TE. 

Priam, et de vous voir heureusement de reiour dans 
votre patrie; mais rendez-moi ma fille en recevant 
ces présens , et respectez en moi le fUs du grand Ju- 
piter, Apollon, dont les traits sont inévitables. » Tous 
les Grecs firent connaître par un murmure favorable, 
qu'il fallait respecter le ministre de dieu et recevoir 
ses riches présens. Mais cette demande déplut à Aga- 
memnon , aveuglé par sa colère. » 

Voici la traduction mot à mot, et vers par ligne. 

La colère chantez, déesse, de Piliade Achille, 

Funeste , qui infinis aux Akaïens maux apporta , 

Et plusieurs fortes âmes à l'enfer envoya 

De héros ; et à l'égard d'eux, proie las lit aux chiens 

Et à tous les oiseaux. S'accomplissait la volonté de dieu, 

Depuis que d'abord différèrent disputans 

Agamcmnon, chef des hommes, et le divin Achille. 

Qui des dieux par dispute les commit à combattre ? 

De Latone et de dieu le fils; car, contre le roi étant irrité , [ pics. 

Il suscita dans l'armée une maladie mauvaise et mouraient les peu- 

II ny a pas moyen d'aller plus loin. Cet échan- 
tillon suffit pour montrer le différent génie des 
langues, et pour faire voir combien les traductions 
littérales sont ridicules. 

Je pourrais vous demander pourquoi vous avez 
parlé du sombre royaume de Pluton, et des vautours 
dont Homère ne dit rien? 

Pourquoi vous dites qu'Agamemnon avait dés- 
honoré le prêtre d'Apollon? Déshonorer signifie ôter 
Thonneur. Agamemnon n'avait ôté à ce prêtre que sa 
fille. Il me semble que le verbe atimao ne signifie pas 
en cet endroit déshonorer, mais mépriser, maltraiter? 

Pourquoi vous faites dire à ce prêtre , que les dieux 



SCOLIASTE. 125 

vous fassent la grâce de détruire, etc.? Ces termes 
vous fassent la grâce semblent pris de notre caté- 
chisme. Homère dit, que les dieux habitans de l'O- 
lympe vous donnent de détruire la ville de Troie . 

Doien olympia àomata ecliontes 
Ekpérsai priamoion polin. 

Pourquoi vous dites que tous les Grecs firent con- 
naître par un murmure favorable , qu'il fallait respec- 
ter le ministre des dieux ? Il n'est point question dans 
Homère d'un murmure favorable. Il y a expressément, 
tous dirent pantes epiphemisan. 

Vous avez partout ou retranché , ou ajouté , ou 
changé ; et ce n'est pas à moi de décider si vous avez 
bien ou mal fait. 

Il n'y a qu'une chose dont je sois sûr, et dont vous 
n'êtes pas convenue ; c'est que, si on fesait aujour- 
d'hui un poëme tel que celui d'Homère, on serait, je 
ne dis pas seulement sifflé d'un bout de l'Europe à 
l'autre, mais je dis entièrement ignoré; et cependant 
riliade était un poëme excellent pour les Grecs. Nous 
avons vu combien les langues diffèrent. Les mœurs, 
les usages, les sentimens, les idées diffèrent bien da- 
vantage. 

Si je l'osais, je comparerais l'Iliade au livre de 
Job; tous deux sont orientaux, fort anciens, égale- 
ment pleins de fictions, d'images et d'hyperboles. Il 
y a dans l'un et dans l'autre des morceaux qu'on cite 
souvent. Les héros de ces deux romans se piquent de 
parler beaucoup et de se répéter : les amis s'y disent 
des injures. Voilà bien des ressemblances. 



126 SCOLIASTE. 

Que quelqu'un s'avise aujourd'hui de faire un 
poëme dans le goût de Job , vous verrez comme il sera 
reçu, 

Vous dites, dans votre préface, qu'il est impos- 
sible de mettre Homère en vers français; dites que 
cela vous est impossible , parce que vous ne vous êtes 
pas adonnée à notre poésie. Les Géorgiques de Vir- 
gile sont bien plus difficiles à traduire; cependant on 
y est parvenu. 

Je suis persuadé que nous avons deux ou trois 
poètes en France qui traduiraient bien Homère; mais 
en même temps je suis très-convaincu qu'on ne les 
lira pas s'ils ne changent, s'ils n'élaguent presque 
tout. La raison en est, madame , qu'il faut écrire pour 
son temps, et non pour les temps passés. Il est vrai 
que notre froid La Motte a tout adouci , tout élagué ; 
qu'on ne l'en a pas lu davantage. Mais c'est qu'il a 
tout énervé. 

Un jeune homme vint ces jours passés me montrer 
une traduction d'un morceau du vingt-quatrième livre 
de l'Iliade. Je le mets ici sous vos yeux , quoique vous 
ne vous connaissiez guère en vers français (*). 

L'horizon se couvrait des ombres de la nuit; 
L'infortuné Priam, qu'un dieu môme a conduit, 
Entre, et parait soudain dans la tente d'Achille. 
•Le meurtrier d'Hector en ce moment tranquille , 
Par un léger repas suspendait ses douleurs. 
Il se de'tourne ; il voit ce front baigné de pleurs } 
Ce roi jadis heureux, ce vieillard vénérable 
Que le fardeau des ans , que la douleur accable, 

(*) Ces vers sont de M. de Voltaire. ( Note de "Wagnière.) 



SCOLIASTE. Ï'I-J 

Exhalant à ses pieds ses sanglots et ses cris, 

Et lui baisant la main qui fit périr son fils. 

Il n'osait sur Achille encor jeter la vue. 

\\ voulait lui parler, et sa voix s'est perdue. 

Enfin il le regarde, et parmi ses sanglots, 

Tremblant , pâle et sans force , ii prononce ces mots : 

Songez, seigneur, songez que vous avez un père. . . . 
Il ne put achever. — Le héros sanguinaire 
Sentit que la pitié pénétrait dans son cœur. 
Priam lui prend les mains. -Ah ! prince, ah ! mon vainqueur, 
J étais père d'Hector ! .... et ses généreux frères 
Flattaient mes derniers jours et les rendaient prospères.».. 
Ils ne sont plus.... Hector est tombé sous vos coups.... 
Puisse l'heureux Pelée entre Thétis et vous 
Prolonger de ses ans 1 éclatante carrière ! 
Le seul nom de son fils remplit la terre entière j 
Ce nom fait son bonheur ainsi que son appui. 
Vos honneurs sont les siens , vos lauriers sont à lui. 
Hélas ! tout mon bonheur et toute mon attente 
Est de voir de mon fils la dépouille sanglante; 
De racheter de vous ces restes mutilés, 
Traînés devant mes yeux sous nos murs désoles. 
Voilà le seul espoir, le seul bien qui me reste. 
Achille , accordez-moi cette grâce funeste , 
Et laissez-moi jouir de ce spectacle affreux. 

Le héros qu'attendrit ce discours douloureux, 
Aux larmes de Priam répondit par des larmes 
Tous nos jours sont tissus de regrets et d'alarmes, 
Lui dit-il ; par mes mains les dieux vous ont frappé , 
Dans le malheur commun moi même enveloppé, 
Mourant avant le temps loin des yeux de mon père , 
Je teindrai de mon sang cette terre étrangère. 
J'ai vu tomber Patrocîe, Hector me l'a ravi : 
Vous perdez votre fils, et je perds un ami. 
Tel est donc des humains le destin déplorable. 
Dieu verse donc sur nous la coupe inépuisable , 



228 SCOLIASTE, 

La coupe des douleurs et des calamités; 
Il y mêle un moment de faibles voluptés, 
Mais c'est pour en aigrir la fatale amertume. 

Me conseillez-vous de continuer, me dit le jeune 
homme ? Comment ! lui répondis-je, vous vous mêlez 
aussi de peindre! il me semble que je vois ce vieil- 
lard qui veut parler, et qui dans sa douleur ne peut 
d'abord que prononcer quelques mots étouffés par 
ses soupirs. Cela n'est pas dans Homère , mais je 
vous le pardonne. Je vous sais même Lon gré d'avoir 
esquivé les deux tonneaux qui feraient un mauvais 
effet dans notre langue, '3t surtout d'avoir accourci. 
Oui , oui, continuez. La nation ne vous donnera pas 
quinze mille livres sterling, comme les Anglais les 
ont données à Pope; mais peu d'Angkis ont eu le 
courage de lire toute son Iliade. 

Croyez-vous de bonne foi que, depuis Versailles 
Jusqu'à Perpignan, et jusqu'à Saint-Malo, vous trou- 
viez beaucoup de Grecs qui s'intéressent à Eurithion, 
fué autrefois par Nestor; à Ekopolious, fils de Tha- 
lesious, tué par Antilokous; à Simoisious, filsd'Athe- 
mion,tué par Télamon; et à Firous, fils d'Embrasous, 
blesse à la cheville du pied droit? Nos vers français, 
cent fois plus difficiles à faire que des vers grecs, 
n'aiment point ces détails. J'ose vous répondre qu'au- 
cune de nos dames ne vous lira ; et que deviendrez- 
vous sans elles; si elles étaient toutes des Dacier, 
elles vous liraient encore moins. N'est-il pas vrai, 
madame? on ne réussira jamais si on ne connaît bien 
5e goût de son siècle et le génie de sa langue. 



SECTE. I2Q 

SECTE. 

SECTION PREMIÈRE. 

Toute secte, en quelque genre que ce puisse être, 
est le ralliement du doute et de l'erreur. Scotistes , 
thomistes, réaux , nominaux, papistes, calvinistes, 
molinistes, jansénistes, ne sont que des noms de 
guerre. 

Il n'y a point de secte en géométrie; on ne dit 
point un euclidien, un archimédien. 

Quand la vérité est évidente, il est impossible qu'il 
s'élève des partis et des factions. Jamais on n'a dis- 
puté s'il fait jour à midi. 

La partie de l'astronomie qui détermine le cours 
des astres et le retour des éclipses étant une fois con- 
nue , il n'y a plus de disputes chez les astronomes. 

On ne dit point en Angleterre, je suis newtonien, 
je suis lockien, halleyen; pourquoi? parce que qui- 
conque a lu ne peut refuser son consentement aux 
vérités enseignées par ces trois grands hommes. Plus 
Newton est révéré, moins on s'intitule newtonien; ce 
mot supposerait qu'il y a des anti-newtoniens en An- 
gleterre. Nous avons peut-être encore quelques car- 
tésiens en France ; c'est uniquement parce que le 
système de Descartes est un tissu d'imaginations er- 
ronées et ridicules. 

Il en est de même dans le petit nombre de vérités 
de faits qui sont bien constatées. Les actes de la tour 
de Londres ayant été authentiquement recueillis par 
Rymer, il n'y a point de rymériens, parce que per- 
sonne ne s'avise de combattre ce recueil. On n'y 



l30 SECTE. 

trouve ni contradictions 3 ni absurdités , ni prodiges ; 
rien qui révolte la raison, rien par conséquent que 
des sectaires s'efforcent de soutenir ou de renverser 
par des raisonnemens absurdes. Tout le monde con- 
vient donc que les actes de Rymcr sont dignes de foi. 
Vous êtes mabomëtaii, donc il y a des gens qui ne 
le sont pas, donc vous pourriez bien avoir tort. 

Quelle serait la religion véritable , si le christia- 
nisme n'existait pas? c'est celle dans laquelle il n'y 
a point de sectes; celle dans laquelle tous les esprits 
s'accordent nécessairement. 

Or, dans quel dogme tous les esprits se sont-ils 
accordés? dans l'adoration d'un Dieu et dans la pro- 
bité. Tous les philosophes de la terre qui ont eu une 
religion, dirent dans tous les temps : 11 y a un Dieu , 
et il faut être juste. Yoilà donc la religion uni- 
verselle établie dans tous les temps et chez tous lea 
hommes. 

Le point dans lequel ils s'accordent tous est donc 
vrai, et les systèmes par lesquels ils diffèrent sont 
donc faux. 

Ma secte est la meilleure, me dit un brame. Mais, 
mon ami, si ta secte est bonne, elle est nécessaire; 
car, si elle n'était pas absolument nécessaire, lu 
m'avoueras qu'elle serait inutile : si elle est absolu- 
ment nécessaire, elle Test à tous les hommes; com- 
ment donc se peut-il faire que tous les hommes iraient 
pas ce qui leur est absolument nécessaire? comment 
se peut-il que le reste de la terre se moque de toi et 
de ton Brama ? 

Lorsque Zoroastre , Hermès, Orphée, Minos, et 



secte. i3r 

tous les grands hommes disent : Adorons Dieu , et 
soyons justes, personne ne rit; mais tonte la terre 
siffte celui qui prétend* qu'on ne peut plaire à Dieu 
qu'en tenant à sa mort une queue de vache, et celui 
qui veut qu'on fasse couper un bout du prépuce, et 
ceiui qui consacre des crocodiles et des ognons , et 
celui qui attache le salut éternel à des os de morts 
qu'on porte sous sa chemise, ou a une indulgence plé- 
nière qu'on achète à Rome pour deux sous et demi. 

D'où vient ce concours universel de risée et de 
sifflets d'un bout de l'univers à l'autre? Il faut bien 
que les choses dont tout le monde se moque ne soient 
pas d'une vérité bien évidente. Que dirons-nous d'un 
secrétaire de Séjan, qui dédia à Pétrone un livre d'un 
style ampoulé, intitulé : La Y évite des oracles sibyllins 
prouvée par les faits ? 

Ce secrétaire vous prouve d'abord qu'il était né- 
cessaire que Dieu envoyât sur la terre plusieurs si- 
bylles l'une après l'autre; car il n'avait pas d'autres 
moyens d'instruire les hommes. Il est démontré que 
Dieu parlait à ces sibylles, car le mot de sibylle signi- 
fie coiveil de Dieu. Elles devaient vivre long-temps, 
car c'est bien le moins que des personnes à qui Dieu 
parle aient ce privilège. Elles furent au nombre de 
douze, car ce nombre est sacré. Elles avaient certai- 
nement prédit tous les événemens du monde, car 
Tarquin le Superbe acheta trois de leurs livres cent 
écus d'uiie vieille. Quel incrédule, ajoute le secré- 
taire, osera nier tous ces faits évidens qui se sont 
passés dans un coin à la face de toute la terre ? Qui 
pourra nier l'accomplissement de leurs prophéties? 



I 32 SECTE. 

Virgile lui-même rfa-t-il pas cité les prédictions des 
sibylles? Si nous n'avons pas les premiers exemplaires 
des livres sibyllins , écrits dans un temps où Ton ne 
savait ni lire ni écrire, n'en avons-nous pas des co- 
pies authentiques? Il faut que l'impiété se taise devant 
ces preuves. Ainsi parlait Houttevillus (i) à Séjan. 

II espérait avoir une place d'augure qui lui vaudrait 
cinquante mille livres de rente, et il n'eut rien. 

Ce que ma secte enseigne est obscur, je l'avoue, 
dit un fanatique; et c'est en vertu de cette obscurité 
qu'il la faut croire; car elle dit elle-même qu'elle est 
pleine d'obscurités. Ma secte est extravagante, donc 
elle est divine ; car comment ce qui paraît si fou au- 
rait-il été embrassé par tant de peuples , s'il n'y avait 
pas du divin ? C'est précisément comme l ; Alcoran que 
les Sonnites disent avoir un visage d'ange et un visage 
de bête ; ne soyez pas scandalisé du mufle de la bête , 
et révérez la face de l'auge. Ainsi parle cet insensé; 
mais un fanatique d'une autre secte répond à ce fana- 
tique : C'est toi qui es la bête , et c'est moi qui suis 
l'ange. 

Or, qui jugera ce procès? qui décidera entre ces 
deux énergumènes ? L'homme raisonnable , impar- 
tial, savant d'une science qui n'est pas celle des mots; 
l'homme dégagé des préjugés et amateur de la vérité 
et de la justice; l'homme enfin qui n'est pas bête, et 
qui ne croit point être ange. 

(i) Il est facile de reconnaître que Voltaire a voulu désigner 
l'abbé Houtevil le, auteur d'un mauvais livre intitulé : LaVérité 
de la religion chrétienne, prouvée par les faits. 



SECTE. . ï33 

SECTION II. 

Secte et erreur sont synonymes. Tu es péripatéti- 
cien , et moi platonicien ; nous avons donc tous deux 
tort, car tu ne combats Platon que parce que ses chi- 
mères t'ont révolté, et moi je ne m'éloigne d'Aristote 
que parce qu'il m'a paru qu'il ne sait ce qu'il dit. Si 
l'un ou l'autre avait démontré la vérité, il n'y aurait 
plus de secte. Se déclarer pour l'opinion d'un homme 
contre celle d'un autre, c'est prendre parti comme 
dans une guerre civile. Il n'y a point de secte en ma- 
thématiques, en physique expérimentale. Un homme 
qui examine le rapport d'un cône et d'une sphère . 
n'est point de la secte d'Archimède : celui qui voit que 
le carré de Phypothénuse d'un triangle rectangle est 
égal au carré des deux autres côtés, n'est point de la 
secte de Pythagore. 

Quand vous dites que le sang circule, que Pair 
pèse, que les rayons du soleil sont des faisceaux de 
sept rayons réfrangibles , vous n'êtes ni de la secte 
d'Harvcy, ni de celle de Torricclli , ni de celle de 
Newton ; vous acquiescez seulement à des vérités dé- 
montrées par eux , et l'univers entier sera à jamais de 
votre avis. 

Voilà le caractère de la vérité; elle est de tous les 
temps; elle est pour tous les hommes; elle n'a qu'à se 
montrer pour qu'on la reconnaisse; on ne peut dispu- 
ter contre elle. Longue dispute signifie, les deux par- 
tis ont tort (i). 

(i) Une erreur générale et populaire, qu'un j>arti riche i\- 
puissant est inte'ressé à soutenir, peut résister longtemps aux 
Dict. ph. 8. ia 



ï 3 4 SENS COMMUN, 

SENS COMMUN. 

Il y a quelquefois dans les expressions vulgaires, 
une image de ee qui se passe au fond du cœur de tous 
les hommes. Saisies commuais signifiait chez les Ro- 
mains non-seulement sens commun , mais humanité, 
sensibilité. Comme nous ne valons pas les Romains, 
ce mot ne dit chez nous que la moitié de ce qu'il di- 
sait chez eux. Il ne signifie que le bon sens, raison 
grossière , raison commencée , première notion des 
choses ordinaires ? état mitoyen ei:trc la stupidilé 
et l'esprit. Cet homme n'a pas le sens commun , est 
une grosse injure. Cet homme a le sens commun , 
est une injure aussi; cela veut dire qu'il n'est pas 
tout-à-fait stupide, et qu'il manque de ce qu'on ap- 
pelle esprit. Mais d'où vient cette expression sens 
commun , si ce n'est des sens? Les hommes, quand ils 
inventèrent ce mot, fesaient Paveu que rien n'entrait 
dans l'àme que par les sens : autrement auraient-ils 
employé le mot de sens pour signifier le raisonnement 
commun ? 

On dit quelquefois, le sens commun est fort rare; 
que signifie cette phrase ? que dans plusieurs hommes 
la raison commencée est arrêtée dans ses progrès par 

attaques de la vérité. Tl en est de même de quelques vérités po- 
litiques , directement contraires aux intérêts de certaines classes 
qui vivent dans tous les pays des erreurs du gouvernement et de 
la misère du peuple. Ces vérités ne peuvent s'établir qu'après 
une longue résistance. Mais M. de Voltaire suppose, dans cet ar- 
ticle , que la vérité n'a point à combattre l'intérêt; et dans ce 
sens la suajjm/^cçt vraw*. 



SENS COMMUN. i 3a 

quelques préjugés, que tel homme qui juge très-sai- 
nement dans une affaire se trompera toujours gros- 
sièrement dans une autre. Cet Arabe, qui sera d'ail- 
leurs un bon calculateur, un savant chimiste, un 
astronome exact, croira cependant que Mahomet a 
mis la moitié de la lune dans sa manche. 

Pourquoi ira-t-il au delà du sens commun dans 
les trois sciences dont je parle, et sera-t-il au-dessous 
du sens commun quand il s'agira de. cette moitié de 
lune? C'est que dans les premiers cas il a vu avec 
ses yeux, il a perfectionné son intelligence; et dans le 
second il a vu par les jeux d'autrui, il a fermé les 
siens, il a perverti le sens commun qui est en lui. 

Comment cet étrange renversement d'esprit peut- 
il s'opérer ? Comment les idées qui marchent d'un pas 
si régulier et si ferme dans la cervelle sur un grand 
nombre d'objets, peuvent-elles clocher si misérable- 
ment sur un autre mille fois plus palpable, et plus 
aisé à comprendre? cet homme a toujours en lui les 
mêmes principes d'intelligence; il faut donc qu'il y 
ait un organe vicié, comme il arrive quelquefois que 
le gourmet le plus fin peut avoir le goût dépravé sur 
une espèce particulière de nourriture, 

Comment l'organe de cet Arabe, qui voit la moitié 
de la lune dans la manche de Mahomet, est-il vicié ? 
C'est par la peur. On lui a dit que , s'il ne croyait 
pas à cette manche, son âme immédiatement après sa 
mort, en passant sur le pont aigu tomberait pour ja- 
mais dans l'abîme; on lui a dit bien pis : Si jamais 
vous doutez de cette manche, un derviche vous trai- 
tera d'impie; un autre vous prouvera que vous êtes 



I3G SENSATION. 

mi insensé, qui, ayant tous les motifs possibles de 
crédibilité, n'avez pas voulu soumettre votre raison 
superbe à l'évidence; un troisième vous déférera au 
petit divan d'une petite province, et vous serez léga- 
lement empalé. 

Tout cela donne une terreur panique au bon 
Arabe, à sa femme, à sa sœur, à toute la petite fa- 
mille. Ils ont du bon sens sur tout le reste, mais sur 
cet article leur imagination est blessée, comme celle 
de Pascal, qui voyait continuellement un précipice 
auprès de son fauteuil. Mais notre Arabe croit-il en 
effet à la manche de Mahomet ? non ; il fait des efforts 
pour croire; il dit, cela est impossible, mais cela est 
vrai; je crois ce que je ne crois pas. Il se forme dans 
sa tète, sur cette manche, un chaos d'idées qu'il 
craint de débrouiller; et c'est véritablement n'avoir 
pas le sens commun, 

SENSATION. 

Les huîtres ont, dit-on, deux sens; les taupes, 
quatre; les autres animaux, comme les hommes , 
cinq : quelques personnes en admettent un sixième; 
mais il est évident que la sensation voluptueuse, dont 
ils veulent parler, se réduit au sentiment du tact, et 
que cinq sens sont notre partage. Il nous est impos- 
sible d'en imaginer par-delà, et d'en désirer. 

Il se peut que dans d'autres globes on ait des sens 
dont nous n'avons pas d'idées : il se peut que le nom- 
bre des sens augmente de globc'en globe, et que l'être 
qui a des sens innombrables et parfaits soit le terme 
de tous les êtres. 



SENSATION. l3j 

Maïs nous autres avec nos cinq organes quel est 
notre pouvoir ? Nous sentons toujours malgré nous > 
et jamais parce que nous le voulons; il nous est im- 
possible de ne pas avoir la sensation que notre nature 
nous destine, quand l'objet nous frappe. Le sentiment 
est dans nous, mais il ne peut en dépendre. Nous le 
recevons, et comment le recevons-nous? On sait 
assez qu'il n'y a aucun rapport entre l'air battu et 
des paroles qu'on me chante, et l'impression que ces 
paroles font dans mon cerveau. 

Nous sommes étonnés de la pensée; mais le sen- 
timent est tout aussi merveilleux. Un pouvoir divin 
éclate dans la sensation du dernier des insectes 
comme dans le cerveau de Newton. Cependant, que 
mille animaux meurent sous nos yeux, vous n'êtes 
point inquiets de ce que deviendra leur faculté de 
sentir, quoique cette faculté soit l'ouvrage de l'Être 
des êtres; vous les regardez comme des machines 
de la nature, nées pour périr et pour faire place à 
d'autres. 

Pourquoi et comment leur sensation subsisterait- 
elle, quand ils n'existent plus? Quel besoin l'auteur 
de tout ce qui est aurait -il de conserver des pro- 
priétés dont le sujet est détruit ? Il vaudrait autant 
dire que le pouvoir de la plante nommée sensitive , 
de retirer ses feuilles vers ses branches , subsiste 
encore quand la plante n'est plus. Vous allez sans 
doute demander comment, la sensation des animaux 
périssant avec eux, la pensée de l'homme ne périra 
pas? Je ne peux répondre à cette question, je n'en 



l38 SENSATION. 

sais pas assez pour la résoudre. L'auteur éternel de 
la sensation et de la pensée sait seul comment ?1 la 
donne, et comment il la conserve. 

Toute l'antiquité a maintenu que rien n'est dans 
notre entendement qui n'ait qté dans nos sens. Des- 
cartes, dans ses romans, prétendit que nous avions 
des idées métaphysiques avant de connaître le téton 
de notre nourrice; une faculté de théologie proscrivit 
ce dogme, non parce que c'était une erreur, mais 
parce que c'était une nouveauté : ensuite elle adopta 
cette erreur, parce qu'elle était détruite par Locke, 
philosophe anglais, et qu'il fallait bien qu'un Anglais 
eût tort. Enfin, après avoir changé si souvent d'avis, 
elle est revenue à proscrire cette ancienne vérité, que 
les sens sont les portes de l'entendement; elle a fait 
comme les gouvernemens obérés, qui tantôt donnent 
cours à certains billets, et tantôt les décrient; mais 
depuis long-temps personne ne veut des billets de 
cette faculté. 

Toutes les facultés du monde n'empêcheront ja- 
mais les philosophes de voir que nous commençons 
par sentir, et que notre mémoire n'est qu'une sensa- 
tion continuée. Un homme qui naîtrait privé de ses 
cinq sens, serait privé de toute idée, s'il pouvait 
vivre Les notions métaphysiques ne viennent que 
parles sens; car comment mesurer un cercle ou un 
triangle, si on n'a pas vu ou touché un cercle et un 
triangle ? comment se faire une idée imparfaite de 
l'infini, qu'en reculant des bornes ? et comment re- 
trancher des bornes, sans en avoir vu ou senti ? 



SENSATION. l3c) 

La sensation enveloppe toutes nos facultés, dit un 
grand philosophe (d). 

Que conclure de tout cela? Vous qui lisez et qui 
pensez^ concluez. 

Les Grecs avaient inventé la faculté Psyché pour 
les sensations, et la faculté jSous pour les pensées. 
Nous ignorons malheureusement ce que c'est que ces 
deux facultés; nous les avons, mais leur origine ne 
nous en est pas plus connue qu'à l'huître, à l'ortie de 
mer, au polype, aux vermisseaux et aux plantes. Par 
quelle mécanique inconcevable le sentiment est -il 
dans tout mon corps, et la pensée dans ma seule tête ? 
Si on vous coupe la tête, il n'y a pas d'apparence que 
vous puissiez alors résoudre un problème de géomé- 
trie : cependant votre glaude pinéale, votre corps 
calleux, dans lesquelles vous logez votre âme, subsis- 
tent long-temps sans altération, votre tête coupée est 
si pleine d'esprits animaux, que souvent elle bondit 
après avoir été séparée de son tronc : il semble qu'elle 
devrait avoir dans ce moment des idées très-vives, et 
ressembler à la tête d'Orphée qui fesait encore de la 
musique, et qui chantait Eurydice quand on la jetait 
dans les eaux de l'Èbre. 

Si vous ne pensez pas quand vous n'avez plus de 
tête, d'où vient que votre cœur se meut et paraît sentir 
quand il est arraché ? 

Vous sentez, dites -vous, parce que tous les nerfs 
ont leur origine dans le cerveau; et cependant si ou 
vous a trépané, et si on vous brûle le cerveau, vous 

(a) Traité des sensations, tome II, page 128, 



l4o SERPENT, 

ne sentez rien. Les gens qui savent les raisons de tout 
cela sont bien habiles. 

SERPENT. 

« Je certifie que j'ai tué en diverses fois plusieurs 
serpens, en mouillant un peu avec ma salive un bâton 
ou une pierre, et en donnant sur le milieu du corps du 
serpent un petit coup, qui pouvait à peine occasioner 
une petite contusion. 19 janvier 1772. Figuier, chi- 
rurgien. » 

Ce chirurgien m'ayant donné ce certificat, deux 
témoins qui lui ont vu tuer ainsi des serpens m'ont 
attesté ce qu'ils avaient vu. Je voudrais le voir aussi ; 
car j'ai avoué , dans plusieurs endroits le nos ques- 
tions , que j'avais pris pour mon patron saint Thomas 
Didyme, qui voulait toujours mettre le doigt dessus. 

Il y a dix -huit cents ans que cette opinion s'est 
perpétuée chez les peuples. Et peut-être aurait -elle 
dix -huit mille ans d'antiquité, si la Genèse ne nous 
instruisait pas au juste de la date de notre inimitié 
avec le serpent. Et Ton peut dire que, si Eve avait 
craché quand le serpent était à son oreille ? elle eût 
épargné bien des maux au genre humain. 

Lucrèce, au livre IV (vers 642-3), rapporte cette 
manière de tuer les serpens comme une chose très- 
-connue : 

Est utique ut serpens liominis contacta salivis, 
Disperit, ac sese. mandendo conficit ipsa. 
« Crachez sur un serpent, sa force l'abandonne; 
« Il se mange lui-même , il se dévore , il meurt. » 

Il y a un peu de contradiction à le peindre lan- 



SERPENT. 1 4 I 

guissant et se dévorant lui-même. Aussi mon chirur- 
gien Figuier n'affirme pas que les serpens qu'il a tués 
se soient manges. La Genèse dit bien que nous les 
tuons avec le talon, mais non pas avec de la salive. 

Nous sommes dans l'hiver, au 19 janvier : c'est le 
temps où les serpens restent chez eux. Je ne puis en 
trouver au mont Rrapac ; mais j'exhorte tous les 
philosophes à cracher sur tous les serpens qu'ils 
rencontreront en chemin, au printemps. Il est bon 
de savoir jusqu'où s'étend le pouvoir de la salive de 
l'homme. 

Il est certain que Jésus-Christ lui-même se servît 
de salive pour guérir un homme sourd et muet («). 

Il le prit à part; il mit ses doigts dans ses oreilles ; 
il cracha sur sa langue \ et, regardant le ciel , il sou- 
pira, et s'écria : Effcta. Aussitôt le sourd et muet se 
mit à parler. 

Il se peut donc en effet que Dieu ait permis que la 
salive de l'homme tue les serpens; mais il peut avoir 
permis aussi que mon chirurgien ait assommé des 
serpens à grands coups de pierre et de bâton ^ et il 
est même probable qu'ils en seraient morts , soit 
que le sieur Figuier eût craché , soit qu'il n'eût pas 
crache. 

Je prie donc tous les philosophes d'examiner la 
chose avec attention. On peut, par exemple, quand 
on verra passer Fréron dans la rue, lui cracher au 
nez; et, s'il en meurt, le fait sera constaté, malgré 
tous les raisonnemens des incrédules. 

(r) Marc , chap. YII. 



l£l SlbYLE. 

Je saisis cette occasion de prier aussi les philoso- 
phes de couper le plus qu'ils pourront de têtes de 
limaçons à coquille ; car j'atteste que la tête est 
revenue à des limaçons à qui je l'avais très -bien 
coupée. Mais ce n'est pas assez que j'en aie fait l'ex- 
périence, il faut que d'autres la fassent encore , pour 
que la chose acquière quelque degré de probabilité ; 
car , si j'ai fait heureusement deux fois cette expé- 
rience, je l'ai manquée trente fois : son succès dépend 
de l'âge du limaçon, du temps auquel on lui coupe la 
tête, de l'endroit où on la lui coupe, du lieu où on le 
garde jusqu'à ce que la tête lui revienne. 

S'il est important de savoir qu'on peut donner la 
mort en crachant, il est bien plus essentiel de savoir 
qu'il revient des têtes. L'homme vaut mieux qu un 
limaçon; et je ne doute pas que, dans un temps où 
tous les arts se perfectionnent, on ne trouve l'art de 
donner une bonne tête à un homme qui n'en aura 
point, 

SIBYLLE. 

La première femme qui s'avisa de prononcer dos 
oracles à Delphes, s'appelait Sibxjlla. Elle eut pour 
père Jupiter, au rapport de Pausanias, et pour mère 
Lamia , fille de Neptune , et elle vivait fort long-temps 
avant le siège de Troie. De là vint que par le nom de 
sibylle on désigna toutes les femmes qui, sans être 
prêtresses ni même attachées à un oracle particulier, 
annonçaient l'avenir et se disaient inspirées. DifFérens 
pays etdifférens siècles avaient eu leurs sibylles ; on 



SIBYLLE. l43 

conservait les prédictions qui portaient leur noni, ei 
Ton en formait des recueils. 

Le plus grand embarras pour les anciens était 
d'expliquer par quel heureux privilège ces sibylles 
avaient le don de prédire l'avenir. Les platoniciens 
en trouvaient la cause dans l'union intime que la 
créature, parvenue à un certain degré de perfection , 
pouvait avoir avec la Divinité. D'autres rapportaient 
cette vertu divinatrice des sibylles aux vapeurs et aux 
exhalaisons des cavernes qu'elles habitaient. D'autres 
enfin attribuaient l'esprit prophétique des sibylles à 
leur humeur sombre et mélancolique ou à quelque 
maladie singulière. 

Saint Jérôme (</) a soutenu que ce don était en 
elles la récompense de leur chasteté; mais il y en a 
du moins une très -célèbre qui se vante d'avoir eu 
mille amans, sans avoir été mariée. Il eût été plus 
court et plus sensé à saint Jérôme et aux autres pères 
de l'église de nier l'esprit prophétique des sibylles , 
et de dire qu'à force de proférer des prédictions à 
l'aventure, elles ont pu rencontrer quelquefois, sur- 
tout à Laide d'un commentaire favorable par lequel 
on ajustait des paroles dites au hasard à des faits 
qu'elles n'avaient jamais pu prévoir. 

Le singulier , c'est qu'on recueillit leurs prédic- 
tions après l'événement. La première collection de 
vers sibyllins, achetée par Tarquin, contenait trois 
livres ; la seconde fut compilée après l'incendie du 
Capitole; mais on ignore combien de livres elle con- 

{a) Contre Jovinien. 



I 44 SIBYLLE. 

tenait; et la troisième est celle que nous avons en 
huit livres, et dans laquelle il n'est pas douteux que 
l'auteur n'ait inséré plusieurs prédictions de la se- 
conde. Cette collection est le fruit de la pieuse fraude 
de quelques chrétiens platoniciens plus zélés qu'ha- 
biles, qui crurent en la composant prêter des armes 
à la religion chrétienne, et mettre ceux qui la défen- 
daient en état de combattre le paganisme avec le plus 
grand avantage. 

Cette compilation informe de prophéties différentes 
fut imprimée pour la première fois Tan i 545 sur des 
manuscrits , et publiée plusieurs fois depuis avec 
d'amples commentaires, surchargés d'une érudition 
souvent triviale et presque toujours étrangère au 
texte que ces commentaires éclaircissent rarement. 
Les ouvrages composés pour et contre l'authenticité 
de ces livres sibyllins sont en très-grand nombre , et 
quelques-uns même très-savansj mais il y règne si 
peu d'ordre et de critique, et les auteurs étaient telle* 
ment dénués de tout esprit philosophique, qu'il ne 
resterait à ceux qui auraient le courage de les lire 
que l'ennui et la fatigue de cette lecture. 

La date de cette compilation se trouve clairement 
indiquée dans le cinquième et dans le huitième livre. 
On fait dire à la sibylle que l'empire romain aura 
quinze empereurs, dont quatorze sont désignés par 
la valeur numérale de la première lettre de leur nom 
dans l'alphabet grec. Elle ajoute que le quinzième , 
qui sera, dit-on, un homme à tète blanche, portera 
le nom d'une ruer voisine de Home : le quinzième des 



SIBYLLE. _ l45 

empereurs romains est Adrien 9 et le golfe Adria- 
tique est la mer dont il porte le nom. 

De ce prince, continue la sibylle, en sortiront trois 
autres qui régiront l'empire en même temps; mais à 
la fin un seul d'entre eux en restera possesseur. Ces 
trois rejetons sont Antonin, Marc-Aurèle et Lncius 
Vérus. La sibylle fait allusion aux adoptions et aux 
associations qui les unirent. Marc-Aurèle se trouva 
seul maître de Pempire à la mort de Lucius Vérus , 
au commencement de l'an 1 69, et il le gouverna sans 
collègue jusqu'à Tannée 177 qu'il s'associa son (ils 
Commode. Comme il n'y a rien qui puisse avoir quel- 
que rapport avec ce nouveau collègue de Marc- 
Aurèle j il est visible que la collection doit avoir été 
faite entre les années 169 et lyy de l'ère vulgaire. 

Josèphe l'historien (b) cite un ouvrage de la si- 
bylle, où l'on parlait de la tour de Babel et de la 
confusion des langues à peu près comme dans la 
Genèse (c) : ce qui prouve que les chrétiens ne sont 
pas les premiers auteurs de la supposition des livres 
sibyllins. Josèphe ne rapportant pas les paroles 
mêmes de la sibylle, nous ne sommes plus en état 
de vérifier si ce qui est dit de ce même événement 
dans notre collection était tiré de l'ouvrage cité par 
Josèphe ; mais il est certain que plusieurs <les vers 
attribués à la sibylle dans l'exhortation qui se trouve 
parmi les œuvres de saint Justin, dans l'ouvrage de 
Théophile d'Antioche, dans Clément d'Alexandrie 3 

(b) Antiquités judaïques, liv. XX, chap. XVI. 

(c) Chap. XI. 

tfict, Pb. 8 i3 



À 4$ SIBYLLE. 

et dans quelques autres pères, ne se lisent point 
dans notre recueil; et, comme la plupart de ces 
vers ne portent aucun caractère de christianisme , 
ils pourraient être l'ouvrage de quelque Juif pla- 
tonisant. 

Dès le temps de Gelse les sibylles avaient déjà 
quelque crédit parmi les chrétiens, comme il paraît 
par deux passages de la réponse d'Origène. Mais 
dans la suite les vers sibyllins paraissant favorables 
au christianisme, on les employa communément dans 
les ouvrages de controverse, avec d'autant plus de 
confiance que les païens eux-mêmes, qui reconnais- 
saient les sibylles pour des femmes inspirées, se re- 
tranchaient à dire que les chrétiens avaient falsifié 
leurs écrits; question de fait qui ne pouvait être déci- 
dée que par une comparaison des difFérens manus- 
crits, que très-peu de gens étaient en état de faire. 

Enfin ce fut d'un poëme de la sibylle de Cumes 
que Fou tira les principaux dogmes du christianisme. 
Constantin, dans le beau discours qu'il prononça de- 
vant l'assemblée des saints, montre que la quatrième 
égiogue de Virgile n'est qu'une description prophé- 
tique du Sauveur, et que, s'il n'a pas été l'objet imme'- 
diat du poëte, il l'a été de la sibylle dont le poëte a 
emprunté ses idées, laquelle, étant remplie de l'esprit 
de Dieu, avait annoncé la naissance du Rédempteur. 

On crut voir dans ce poëme le miracle de la nais- 
sance de Jésus d'une vierge, l'abolition du péché par 
la prédication de l'Évangile, l'abolition de la peine 
par la grâce du Rédempteur. On y crut voir l'ancien 
serpent terrassé, et le venin mortel dont il a empoi- 



SI CLE. I^J 

sonné la nature humaine entièrement amorti. On y 
Crut voir que la grâce du Seigneur, quelque puis- 
sante qu'elle soit, laisserait néanmoins subsister dans 
les fidèles des restes et des vestiges du péché; en un 
mot on y crut voir Jésus-Christ annoncé sous le grand 
caractère de fils de Dieu. 

Il y a dans cette églogue quantité d'autres traits, 
qu'on dirait avoir été copiés d'après les prophètes 
juifs, et qui s'appliquent d'eux-mêmes à Jésus-Christ ; 
c'est du moins le sentiment général de l'église (cl). 
Saint Augustin (c) en a été persuadé comme les autres, 
et a prétendu qu'on ne peut appliquer qu'à Jésus- 
Christ les vers de Virgile. Enfin les plus habiles mo- 
dernes soutiennent la même opinion (/). • 

SICLE. 

Poids et monnaie des Juifs. Mais comme ils ne 
frappèrent jamais de monnaie , et qu'ils se servirent 
toujours à leur avantage de la monnaie des autres 
peuples , toute monnaie d'or qui pesait environ une 
guinée , et toute monnaie d'argent pesant un petit 
écu de France, était appelée sicle; et ce sicle était 
le poids du sanctuaire , et le poids du roi. 

Il est dit, dans les livres des Rois (g) , qu'Absalon 
avait de très-beaux cheveux, dont il fesait couper 
tous les ans une partie. Plusieurs grands commenta- 
teurs prétendent qu'il les fesait couper tous les mois, 



(d) Remarques de Valois sur Eusèbe, page 267. 

(e) Lettre CL V. — (f ) Noël Alexandre , siècie I. 
(tj) Liv. H,chap. XIV, v. 26. 



l-{8 SI CLE. 

et qu'il y en avait pour la valeur de deux cents sicles. 
Si c'étaient des sicles d'or, la chevelure d'Absalon lui 
valait juste deux mille quatre cents gainées par an. Il 
y a peu de seigneuries qui rapportent aujourd'hui le 
revenu qu'Absalon tirait de sa tête. 

Il est dit que, lorsque Abraham acheta un antre 
en Hébron, du Cananéen Ëphron, pour enterrer sa 
femme, Éphron lui vendit cet antre quatre cents 
sicles d'argent , de monnaie valable et reçue (6) , 
probatœ monetœ publieœ. 

Nous avons remarqué qu'il n'y avait point de mon- 
naie dans ce temps-là. Ainsi ces quatre cents sicles 
d'argent devaient être quatre cents sicles de poids, 
lesquels vaudraient aujourd'hui trois livres quatre 
sous pièce, qui font douze cent quatre-vingts livres 
de France. 

Il fallait que le petit champ qui fut vendu avec 
cette caverne, fut d'une excellente terre pour être 
vendu si cher. 

Lorsque Eliézer, serviteur d'Abraham, rencontra 
la belle Rebecca, fille de Batuel , portant une cruche 
d'eau sur son épaule, et qu'elle lui eût donné à boire 
à lui et à ses chameaux , il lui donna des pendans 
d'oreille d'or qui pesaient deux sicles (r) , et des bra- 
celets d'or qui en pesaient dix. C'était un présent de 
vingt-quatre guinées. 

Parmi les lois de l'Exode , il est dit que , si un bœuf 
frappe de ses cornes un esclave mâle ou femelle, le 



(b) Genèse, ebap. XXIII, v. 16. 
(0 Ibid. , chap. XXIV, v. 22. 



SIC LE. î/\Ç) 

possesseur du bœuf donnera trente sieles d'argent au 
maître de l'esclave, et le bœuf sera lapidé. Apparem- 
ment il était sous-entendu que le bœuf aurait fait une 
blessure dangereuse; sans quoi trente-deux écus au- 
raient été une somme un peu trop forte vers le mont 
Sinaï, où l'argent n'était pas commun. C'est ce qui a 
fait soupçonner à plusieurs graves personnages, mais 
trop téméraires , que l'Exode , ainsi que la Genèse , 
n'avaient été écrits que dans des temps postérieurs. 

Ce qui les a confirmés dans leur opinion erronée , 
c'est qu'il est dit dans le même Exode (rf) : Prenez 
d'excellente myrrhe du poids de cinq cents sieles , 
deux cent cinquante de cinnamum, deux cent cin- 
quante de cannes de sucre , deux cent cinquante de 
casse , quatre pintes et chopine d'huile d'olive pour 
oindre le tabernacle ; et on fera mourir quiconque 
s'oindra d'une pareille composition, ou en oindra un 
étranger. 

Il est ajouté qu'à tous ces aromates on joindra du 
stacté, de l'onyx, du galbanum et de l'encens bril- 
lant , et que du tout on doit faire une collature selon 
l'art du parfumeur. 

Mais je ne vois pas ce qui a du tant révolter les in- 
crédules dans cette composition. Il est naturel de 
penser que les Juifs qui , selon le texte, volèrent aux 
Égyptiens tout ce qu'ils purent emporter, aient volé 
de Fencens brillant, du galbanum ; de l'onyx, du 
stacté. de l'huile d'olive, de la casse, des cannes de 
sucre , du cinnamum et de la myrrhe. Ils avaient aussi 

(fl) ExoçLe, chap. XXX, v. 23 et suiv, 

23. 



l5o SOCIÉTÉ ROYALE 

volé sans doute beaucoup de sicles ; et nous avons vu 
qu'un des plus zélés partisans de cette horde hé- 
braïque évalue ce qu'ils avaient volé seulement en or 
à neuf millions. Je ne compte pas après lui. 

SOCIÉTÉ ROYALE DE LONDRES, 
ET DES ACADÉMIES. 

Les grands hommes se sont tous formés ou avant 
les académies, ou indépendamment d'elles. Homère 
et Phidias , Sophocle et Apellc , Virgile et Vitruvc 5 
l'Ariostc et Michel-Ange, n'étaient d'aucunes acadé- 
mies; le Tasse n'eut que des critiques injustes de la 
Crusca , et Newton ne dut point à la société royale de 
Londres ses découvertes sur l'optique, sur la gravi- 
tation, sur le calcul intégral et sur la chronologie. A 
quoi peuvent donc servir les académies ? A entretenir 
le feu que les grands génies ont allumé ( 1 ). 

La société royale de Londres fut formée en 1CG0, 
six ans avant notre académie des sciences. Elle n'a 
point do récompenses comme la nôtre ; mais aussi 
elle est libre; point de ces distinctions désagréables, 
inventées par l'abbé Bignon , qui distribua l'académie 

(1) Les académies des sciences sont encore utiles : i°. poui 
empêcher le public, et surtout les gouverneurs, d'être la dupe 
des charlatans dans les sciences; 2°. pour faire exécuter certains 
travaux, entreprendre certaines recherches, dont îc résultat ne 
peut devenir utile qu'au bout d'un long temps, et qui ne peu- 
vent procurer de gloire à ceux qui s'en occupent : comme tout 
ce qui n'exige, pour être découvert, que de la méditation et du 
génie doit s'épuiser en peu de temps , ces travaux obscurs pré- 
parent, pour les générations qui suivent, des matériaux néces- 
saires pour de nouvelles découvert es. 



DE LONDRES. * I 3 l 

des sciences en savans qu'on payait , et en Honoraires 
qui n'étaient pas savans. La société de Londres indé- 
pendante 3 et n'étant encouragée que par elle-même , 
a été composée de sujets qui ont trouvé le calcul de 
l'infini, les lois de la lumière, celles de la pesanteur, 
l'aberration des étoiles, le télescope de réflexion, la 
pompe à feu , le microscope solaire , et beaucoup 
d'autres inventions aussi utiles qu'admirables. Qu'au- 
raient fait de plus ces grands hommes, s'ils avaient 
été pensionnaires ou honoraires ? 

Le fameux docteur Swiit forma le dessein , dans 
les dernières années du règne de la reine Anne, d'é- 
tablir une académie pour la langue, à l'exemple de 
l'académie française. Ce projet était appuyé par le 
comte d'Oxford, grand trésorier, et encore plus par 
le vicomte Bolingbroke secrétaire d'état, qui avait Je 
don de parler sur-le-champ dans le parlement avec 
autant de pureté que Swift écrivait dans son cabinet, 
et qui aurait été le protecteur et l'ornement de cette 
académie. Les membres qui la devaient composer 
étaient des hommes dont les ouvrages dureront au- 
tant que la langue anglaise. C'était ce docteur Swift > 
M. Prior, que nous avons vu ici ministre public, et 
qui , en Angleterre , a la même réputation que La Fon- 
taine a parmi nous : c'était M. Pope , le Boileau d'An- 
gleterre; M. Congrève, qu'on peut en appeler le Mo- 
lière ; plusieurs autres , dont les noms m'échappent 
ici ; auraient tous fait fleurir cette compagnie dans 
sa naissance. Mais la reine mourut subitement; les 
Wihgs s.e mirent dans la tête de foire pendre les pro- 
tecteurs de l'académie ; ce qui , comme vous voyez 



10 2 SOCIÉTÉ ROYALE 

bien, fui mortel aux belles-lettres. Les membres de 
ce corps auraient eu un grand avantage sur les pre- 
miers qui composèrent l'académie française. Swift, 
Prior , Congrève , Dryden , Pope, Àddison , etc., 
avaient fixé la langue anglaise par leurs écrits ; au 
lî-rn que Chapelain , Colletet , Cassaignc , Farct , 
Cotin, nos premiers académiciens, étaient l'opprobre 
de notre nation; et leurs noms sont devenus si ridi- 
cules, que, si quelque auteur avait le malheur de s'ap- 
peler aujourd'hui Chapelain ou Cotin, il serait obligé 
de changer de nom. • 

Il aurait fallu surtout que l'académie anglaise se 
fût proposé des occupations toutes différentes de la 
noire. Un jour un bel esprit de ce pays -là me de- 
manda les Mémoires de l'académie française. Elle 
n "écrit point de Mémoires, lui répondis-je; mais elle 
a fait imprimer soixante ou quatre-vingts volumes de 
complimens. Il en parcourut un ou deux. Il ne put 
jamais entendre ce style, quoiqu'il entendit fort bien 
tous nos bons auteurs. Tout ce que j'entrevois, me 
dit il, dans ces beaux discours, c'est que le récipien- 
daire ayant assuré que son prédécesseur était un 
grand homme, que le cardinal de Richelieu était un 
très- grand homme , le chancelier Seguier un assez 
grand homme ; le directeur lui répond la meme 
chose , et ajoute que le récipiendaire pourrait bien 
aussi être une espèce de grand homme, et que pour 
lui , directeur, il n'en quitte pas sa part. Il est aisé de 
voir par quelle fatalité presque tous ces discours aca- 
démiques ont fait si peu d'honneur à ce corps. Vitium 
est temporis potins quàm hominis. L'usage s'est insen- 



DE LONDRES. I J.3 

blemcnt établi, que tout académicien répéterait ces 
éloges à sa réception (2 ) : on s'est imposé une espèce 
de loi d ennuyer le public. Si Ton cherche ensuite 
pourquoi les plus grands génies qui sont entrés dans 
ce corps ont fait quelquefois les plus mauvaises ha- 
rangues, la raison en est encore bien aisée; c'est qu'ils 
ont voulu briller, c'est qu'ils ont voulu traiter nouvel- 
lement une matière tout usée. La nécessité de parler, 
l'cinbarras de n'avoir rien à dire et l'envie d'avoir de 
l'esprit, cojil trois choses capables de rendre ridicule 
même le plus grand homme. Ne pouvant trouver des 
pensées nouvelles, ds ont cherché des tours nou- 
veaux , et ont parlé sans penser, comme des gens qui 
mâcheraient à vide et feraient semblant de manger en 
périssant d'inanition. Au lieu que c'est une loi dans 
l'académie française, de faire imprimer tous ces dis- 
cours par lesquels seuls elle est connue, ce devrait 
être une loi de ne les imprimer pa?. 

L'académie des belles-lettres s'est proposé un but 
plus sage et plus utile; c'est de présenter au public 
un recueil de Mémoires remplis de recherches et de 
critiques curieuses. Ces Mémoires sont déjà estimés 
chez les étrangers. On souhaiterait seulement que 
quelques matières y fussent plus approfondies , et 
qu'on n'en eût point traité d'autres. On se serait, par 
exemple, fort bien passé de je ne sais quelle disser- 



(2) L'usage de ces complimens s'est aboli insensiblement; et 
dans le dernier discours de réception, on s'est contenté de rendre 
un hommage à la mémoire du prédécesseur , et au roi protecteur 
de l'académie. 



I 5 4 SOCIÉTÉ ROYALE 

talion sur les prérogatives de la main droite sur la 
main gauche, et de quelques autres recherches qui, 
sous un titre moins ridicule, n'en sont guère moins 
frivoles. L'académie des sciences, dans ses recher- 
ches plus difficiles et d'une utilité plus sensible, em- 
brasse la connaissance de la nature et la perfection 
des arts.- Il est à croire que des études si profondes 
et si suivies, des calculs si exacts, des découvertes 
si fines, des vues si grandes, produiront enfin quel- 
que chose qui servira au bien de l'univers. 

C'est dans les siècles les plus barbares que se sont 
faites les plus utiles découvertes. Il semble que le 
partage des temps les plus éclairés, et des compa- 
gnies les plus savantes, soit de raisonner sur ce que 
des ignorans ont inventé. On sait aujourd'hui, après 
Les longues disputes de M. Huyghens et de M. Re- 
naud, la détermination de l'angle le plus avantageux 
d'un gouvernail de vaisseau avec la quille ; mais Chris- 
tophe Colomb avait découvert l'Amérique sans rien 
soupçonner de cet angle. Je suis bien loin d'inférer 
de ta qu'il faille s'en tenir seulement à une pratique 
aveugle; mais il serait heureux que les physiciens et 
les géomètres joignissent autant qu'il est possible la 
pratique à la spéculation. Faut-il que ce qui fait le 
plus d'honneur à l'esprit humain soit souvent ce qui 
est le moins utile ? Un homme, avec les quatre règles 
d'arithmétique et du bon sens, devient un grand né- 
gociant, un Jacques Cœur, un Delmet, un Bernard ; 
tandis qu'un pauvre algébriste passe sa vie à chercher 
dans les nombres des rapports et des propriétés éton- 
nantes; mais sans usage, et qui ne lui apprendront 



DE LONDRES. Io5 

pas ce que c'est que le change (3). Tous les arts sont 
à peu près dans ee cas. Il y a un point passé leqiîel 
les recherches ne sont plus que pour la curiosité. Ces 
vérités ingénieuses et inutiles ressemblent à des 
étoiles qui, placées trop loin de nous, ne nous don- 
nent point de clarté. 

Pour Facadémie française , quel service ne ren- 
drait-elle pas aux lettres, à la languu et a la nation , 
si, au lieu de faire imprimer tous les ans des compli- 
mens, elle fesait imprimer les bons ouvrages du siècle 
de Louis XIV, épurés de toutes les fautes de langage 
qui s'y sont glissées ? Corneille et Molière en sont 
pleins. La Fontaine en fourmille. Celles qu'on ne pour- 
rait pas corriger seraient au moins marquées. L'Eu- 
rope, qui lit ces auteurs, apprendrait par eux notre 
langue avec sûreté. Sa pureté serait à jamais fixée. 
Les bons livres français, imprimés avec soin aux dé- 
pens du roi, seraient un des plus glorieux monumens 
de la nation. J'ai ouï dire que M. Despréaux avait fait 
autrefois cette proposition, et qu'elle a été renouvelée 
par un homme dont l'esprit , la sagesse et la saine 
critique sont connus; mais cette idée a eu le sort de 
beaucoup d'autres projets utiles, d'être approuvée et 
d'être négligée. 

(3) Cet exemple nous paraît mal choisi. Il est fort inutile qu'un 
«éomètre né avec des talens s'applique à la banque. Ce métier 
exige très-peu de science, encore rnoirfr d'esprit de combinaison; 
et seulement de l'ordre, de l'activité, avec un grand amour de 
1 or. Mais il serait bon qu'un géomètre appliquât le calcul à des 
questions d'arithmétique politique, et à la physique, tandis que 
les physiciens appliqueraient la physique aux arts. 



I 56 SOCIÉTÉ ROYALE DE LONDRES. 

Une chose assez singulière , c'est que Corneille , 
qui écrivit avec assez de pureté et beaucoup de no- 
blesse les premières de ces bonnes tragédies lorsque 
la langue commençait à se former, écrivit toutes les 
autres très-incorrectement et d'un style très-bas , dans 
le temps que Racine donnait à la langue française 
tant de pureté, de vraie noblesse et de grâces, dans 
le temps que Despréaux la fixait par l'exactitude la 
plus correcte, par la précision, la force et l'har- 
monie. Que l'on compare la Bérénice de Racine avec 
celle de Corneille, on croirait que celle-ci est du 
temps de Tristan. Il semblait que Corneille négligeât 
son style à mesure qu'il avait plus besoin de le sou- 
tenir, et qu'il n'eût que l'émulation d'écrire, au lieu 
de l'émulation de bien écrire. Non -seulement ces 
douze ou treize dernières tragédies sont mauvaises, 
mais le style en est très-mauvais. Ce qui est encore 
plus étrange , c'est que de notre temps même nous 
avons eu des pièces de théâtre, des ouvrages de prose 
et de poésie , composés par des académiciens qui ont 
négligé leur langue au point qu'on ne trouve pas chez 
eux dix vers ou dix lignes de suite sans quelque bar- 
barisme. On peut être un très-bon auteur avec quel- 
ques fautes, mais non pas avec beaucoup de fautes. 
Un jour, une société de gens d'esprit éclairés compta 
plus de six cents solécismes intolérables dans une 
tragédie qui avait eu le plus grand succès à Paris et 
la plus grande faveur à la cour. Deux ou trois succès 
pareils suffiraient pour corrompre la langue sans re- 
tour, et pour la faire retomber dans sou ancienne 



SOCINIENS. 107 

barbarie dont les soins assidus de tant de grands 
hommes Font tirée. 

SOCINIENS, 
ou ARIENS, ou ANTITRINITAIRES (*). 

Il y a en Angleterre une petite secte , composée 
d'ecclésiastiques et de quelques séculiers très-savans, 
qui ne prennent ni le nom d'ariens, ni celui de soci- 
niens; mais qui ne sont point du toul de l'avis de 
saint Athanase sur le chapitre de la Trinité , et qui 
vous disent nettement que le père est plus grand que 
le fils. 

Vous souvenez-vous d'un certain évêque ortho- 
doxe qui, pour convaincre un empereur de la con- 
substantialité , s'avisa de prendre le fils de l'empereur 
sous le menton, et de lui tirer le nez en présence de 
sa sacrée majesté? L'empereur allait faire jeter Té- 
vêque par les fenêtres, quand le bon-homme lui dit 
ces belles et convaincantes paroles : « Seigneur, si 
votre majesté est si fâchée que l'on manque de res- 
pect à son fds ? comment pensez-vous que Dieu le 
père traitera ceux qui refusent à Jésus-Christ les titres 
qui lui sont dus? » Les gens dont je vous parle disent 
que le saint évêque était fort mal avisé , que son argu- 
ment n'était rien moins que concluant, et que l'em- 
pereur devait lui répondre : Apprenez qu'il y a deux 
façons de me manquer de respect; la première de ne 
rendre pas assez d'honneur à mon fils j et la seconde) 
de lui en rendre autant qu'à moi. 

(*) Filment d'une lettre écrite de Londres, vers 1 7^0. 
r:<:t. ph. 8. 14 



Ji>0 S OC INI EX S. 

Quoi qu'il en soit , le parti d'Arius commence à 
revivre en Angleterre , aussi-bien qu'en Hollande et 
en Pologne. Le grand Newton fesait à cette opinion 
l'honneur de la favoriser. Ce philosophe pensait que 
les unitaires raisonnaient plus géométriquement que 
nous. Mais le plus ferme patron de la doctrine 
arienne , est l'illustre docteur Clarkc. Cet homme 
est d'une vertu rigide et d'un caractère doux , plus 
amateur de ses opinions , que passionné pour foire 
des prosélytes, uniquement occupé de calculs et de 
démonstrations, aveugle et sourd pour tout le reste, 
une vraie machine à raisonnemens. C'est lui qui est 
l'auteur d'un livre assez peu entendu, mais estimé, 
sur l'existence de Dieu, et d'un autre plus intelli- 
gible , mais assez méprisé, sur la vérité de la religion 
chrétienne. Il ne s'est point engagé dans de belles 
disputes scolastiques, que notre ami appelle de véné- 
rables billevesées; il s'est contenté de faire imprimer 
un livre qui contient tous les témoignages des pre- 
miers siècles pour et contre les unitaires, et a laissé 
au lecteur le soin de compter les voix et de juger. Ce 
livre du docteur lui a attiré beaucoup de partisans, 
mais l'a empêché d'être archevêque de Cantorbéri : 
car , lorsque la reine Anne voulut lui donner ce 
poste , un docteur nommé Gibson , qui avait sans 
doute ses raisons, dit à la reine : Madame , M. Clarkc 
est le plus savant et le plus honnête homme du 
royaume ; il ne lui manque qu'une chose. Et quoi ? 
dit la reine. C'est d'être chrétien, dit le docteur bé- 
névole. Je crois que Clarkc s'est trompé dans son 



SOC RATE. I-3C) 

calcul '] et qu'il valait mieux être primat orthodoxe 
d'Angleterre que curé arien. 

Vous voyez quelles révolutions arrivent dans les 
opinions comme dans les empires. Le parti d'Anus, 
après trois cents ans de triomphe , et douze siècles 
d'oubli , renaît enfin de sa cendre ; mais il prend très- 
mal son temps, de reparaître dans un âge où tout le 
monde est rassasié de disputes et de sectes. Ceile-ci 
est encore trop petite pour obtenir la liberté des 
assemblées publiques; elle l'obtiendra sans douie si 
elle devient plus nombreuse : mais on est si tiède à 
présent sur tout cela, qu'il n'y a plus guère de for- 
tune à faire pour une religion nouvelle ou renouvelée. 
N'est-ce pas une chose plaisante, que Luther, Calvin, 
Zuingle , tous écrivains qu'on ne peut lire , aient 
fonde des sectes qui partagent l'Europe? que l'igno- 
rant Mahomet ait donné une religion à l'Asie et à 
l'Afrique, et que messieurs Newton, Clarke, Locke, 
le Clerc, etc., les plus grands philosophes et les 
meilleures plumes de leur temps, aient pu à peine 
venir à bout d'établir un petit troupeau ? Voilà ce 
que c'est que de venir au monde à propos. Si le car- 
dinal de Retz reparaissait aujourd'hui , il n'ameute- 
rait pas dix femmes dans Paris. Si Cromwell renais- 
sait, lui qui a fait couper la tète à son roi et s'est fait 
souverain, il serait un simple citoyen de Londres. 

SOCIiATE. 

Le moule est-il cassé de ceux qui aimaient la vertu 
pour elle - même , un Confucius , un Pythagore , un 
Thaïes, un Soerate ? Il y avait de leur temps des 



l6o SOC RATE. 

foules de dévols à leurs pagodes et à leurs divinités , 
des esprits frappés de la crainte de Cerbère, et des 
furies, qui couraient les initiations, les pèlerinages, 
les mystères, qui se ruinaient en offrandes de brebis 
noires. Tous les temps ont vu de ces malheureux dont 
parle Lucrèce (III, 5i — -54) : 

Qui quoeumque tamen miseri venêre partutanc , 
Et nuiras mactant pecudes, et Manibit Divis 
In fciias mittunt ; multoaue in rébus acerbis 
Acriùs adverlunt animos ad rellicjionem. 

Les macérations é: aient en usage ; les prêtres de 
Cybèlc se fesaient châtrer pour garder ia continence. 
D'où vient que parmi tous ces martyrs de la super- 
stition , l'antiquité ne compte pas un seul grand 
homme, un sage ? C'est que la crainte n'a jamais pu 
faire la vertu. Les grands hommes ont été les en- 
thousiastes du bien moral. La sagesse était leur 
passion dominante ; ils étaient sages comme Alexan- 
dre était guerrier, comme Homère était poète, et 
Apclic peintre, par une force et une nature supé- 
rieure : et voilà peut être tout ce qu'on doit entendre 
par le démon de Socratc. 

Un jour deux citoyens d'Athènes, revenant de la 
chapelle de Mercure , aperçurent Socrate dans la 
place publique. L'un dit à l'autre : N'est-ce pas là ce 
scélérat qui dit qu'on peut être vertueux sans aller 
tous les jours offrir des moutons et des oies ? Oui , dit 
l'autre, c'est ce sage qui n'a point de religion; c'est 
cet athée qui dit qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Socrate 
approcha d'eux avec son air simple, son démon et 
son ironie que madame Dacier a si fort exaltée : Mes 



S OCRAT E. 1.6 1 

amis, leur dit-il, un petit mot, je vous prie. Un 
homme qui prie la Divinité, qui l'adore, qui cherche 
à lui ressembler autant que le peut la faiblesse hu- 
maine , et qui fait tout le bien dont il est capable , 
comment nommeriez - vous un tel homme ? C'est une 
âme très-religieuse , dirent-ils. Fort bien : on pourrait 
donc adorer l'Être suprême, et avoir à toute force de 
la religion ? D'accord , dirent les deux Athéniens, 
Mais croyez -vous, poursuivit Socrate, que quand le 
divin architecte du monde arrangea tous ces globes 
qui roulent sur vos têtes, quand il donna le mouve- 
ment et la vie à tant d'êtres différens , il se servit du 
bras d'Hercule, ou de la lyre d'Apollon, ou de la flûte 
de Pan? Cela n'est pas probable, dirent-ils. Mais 3 s'il 
n'est pas vraisemblable qu'il ait employé le secours 
d'autrui pour construire ce que nous voyons, il n'est 
pas croyable qu'il le conserve par d'autres que par 
lui-même. Si Neptune était le maître absolu de la 
mer , Junon de l'air , Éole des vents , Cérès des 
moissons, et que l'un voulût le calme quand l'autre 
voudrait du vent et de la pluie, vous sentez bien que 
l'ordre de la nature ne subsisterait pas tel qu'il est. 
Vous m'avouerez qu'il est nécessaire que tout dé- 
pende de celui qui a tout fait. Vous donnez quatre 
chevaux blancs au soleil, et deux chevaux noirs à la 
lune; mais ne vaut il pas mieux que le jour et la nuit 
soient l'effet du mouvement imprimé aux astres par 
le maître des astres, que s'ils étaient produits par six 
chevaux ? Les deux citoyens se regardèrent et ne 
répondirent rien. Enfin Socrate finit par leur prouver 
qu'on pouvait avoir des moissons sans donner de 

14. 



l62 SOCRATE. 

l'argent aux prêtres de Cérès, aller à la chasse sans 
offrir des petites statues d'argent à la chapelle de 
Diane, que Pomone ne donnait point des fruits, que 
Neptune ne donnait point des chevaux, et qu'il fallait 
remercier le souverain qui a tout fait. 

Son discours était dans la plus exacte logique. 
Xénophon son disciple , homme qui connaissait le 
monde, et qui depuis sacrifia au vent dans la retraite 
des dix mille, tira Socrate par la manche, et lui dit: 
Votre discours est admirable; vous avez parlé bien 
mieux qu'un oracle : vous êtes perdu; l'un de ces 
honnêtes gens à qui vous parlez est un boucher qui 
vend des moutons et des oies pour les sacrifices; et 
l'autre, un orfèvre qui gagne beaucoup à faire de 
petits dieux d'argent et de cuivre pour les femmes; ils 
vont vous accuser d'être un impie qui voulez diminuer 
leur négoce ; ils déposeront contre vous auprès de 
Mélitus et d'Anitus, vos ennemis, qui ont conjuré 
votre perte : gare la ciguë ; votre démon familier 
aurait bien dû vous avertir de ne pas dire à un bou- 
cher et à un orfèvre ce que vous ne deviez dire qu'à 
Platon et à Xénophon. 

Quelque temps après, les ennemis de Socrate le 
firent condamner par le conseil des cinq cents. Il eujt 
deux cent vingt voix pour lui. Cela fait présumer 
qu'il y avait deux cent vingt philosophes dans ce 
tribunal ; mais cela fait voir que dans toute compa- 
gnie le nombre des philosophes est toujours le plus 
petit. 

Socrate but donc la ciguë pour avoir parlé en 
faveur de l'unité de Dieu : et ensuite les Athéniens 



SOLDAT. l63 

consacrèrent une chapelle à Socrate , à celui qui 
s'était élevé contre les chapelles dédiées aux êtres 
inférieurs. 

SOLDAT. 

Le ridicule faussaire qui fit ce Testament du car- 
dinal de Richelieu ? dont nous avons beaucoup plus 
parlé qu'il ne mérite 3 donne pour un beau secret 
d'État de lever cent mille soldats quand on veut en 
avoir cinquante mille. 

Si je ne craignais d'être aussi ridicule que ce 
faussaire, je dirais qu'au lieu de lever cent mille 
mauvais soldats , il en faut engager cinquante mille 
bons; qu'il faut rendre leur profession honorable; 
qu'il faut qu'on la brigue et non pas qu'on la fuie; que 
cinquante mille guerriers assujettis à la sévérité de 
la règle, sont bien plus utiles que cinquante mille 
moines. 

Que ce nombre est suffisant pour défendre un état 
de l'étendue de l'Allemagne ou de la France, ou de 
l'Espagne, ou de l'Italie. 

Que des soldats en petit nombre dont on a aug- 
menté 1 honneur et la paye ne déserteront point. 

Que cette paye étant augmentée dans un état ,. et 
le nombre des engagés diminué, il faudra bien que les 
états voisins imitent celui qui aura le premier rendu 
ce service au genre humain. 

Qu'une multitude d'hommes dangereux étant ren- 
due à la culture de la terre ou aux métiers, et devenue 
utile, chaque état en sera plus florissant. 

M. le marquis de Monteynard a donné en 1773 



ÏU% SOMNAMBULES. 

un exemple à l'Europe; il a donné un surcroît à la 
paye, et des honneurs aux soldats qui serviraient 
après le temps de leur engagement. Voilà comme il 
faut mener les hommes. 

SOMNAMBULES, ET SONGES. 

SECTION PREMIÈRE. 

J'ai vu un somnambule, mais il se contentait de se 
lever, de s'habiller, de faire la révérence, de danser 
le menuet assez proprement, après quoi il se désha- 
billait, se recouchait, et continuait de dormir. 

Cela n'approche pas du somnambule de l'Encj'clo- 
pédie. C'était un jeune séminariste qui se relevait 
pour composer un sermon en dormant , récrivait 
correctement, le relisait d'un bout a l'autre , ou du 
moins croyait le relire, y fesait des corrections-, ra- 
turait des lignes, en substituait d'autres, remettait à 
sa place un mot oublié; composait de la musique, la 
no'.ait exactement, après avoir réglé son papier avec 
sa canne, et plaçait les paroles sous les ne tes sans se 
tromper, etc., elc. 

Il est dit qu'un archevêque de Bordeaux a été 
témoin de toutes ces opérations, et de beaucoup 
d'autres aussi étonnantes. Il serait à souhaiter que ce 
prélat eût donné lui-même son attestation signée de 
ses grands vicaires, ou du moins de monsieur son 
secr.' taire. 

Mais supposons que ce somnambule ait fait tout 
ce qu'on lui a'iribue, je lui ferai toujours les mêmes 
questions que je ferais à un simple songeur. Je lui 



SOMK AMBULES. tG5 

dirais .-Vous avez songé plus fortement qu'un autre, 
mais c'est par le même principe ; cet autre n'a eu que 
la fièvre, et vous avez eu le transport au cerveau. 
Mais enfin, vous avez reçu l'un et l'autre des idées, 
des sensations auxquelles vous ne vous attendiez nul- 
lement; vous avez fait tout ce que vous n'aviez nulle 
envie de foire. 

De deux dormeurs 1 un n'a pas une seule idée, 
l'autre en reçoit une foule; l'un est insensible comme 
un marbre, l'autre éprouve des désirs et des jouis- 
sances. Un amant fait en rêvant une chanson pour sa 
maîtresse, qui dans son délire croit lui écrire une 
lettre tendre, et qui en récite tout haut les paroles. 

Swibit amatori meretrix ; dat adultéra munus,... 
In noclis spatio rniserorum vulnera durant. 

(Pétrone, cîiap. io4-) 

S'est -il passé autre chose dans votre machine 
pendant ce rêve si puissant sur vous, que ce qui se 
passe tous les jours dans votre machine éveillée? 

Vous, monsieur le séminariste, né avec le don de 
l'imitation, vous avez écouté cent sermons, votre 
cerveau s'est monté à en faire; vous en avez écrit en 
veillant, poussé par le talent d'imiter; vous en écrivez 
de même en dormant. Comment s'est-il pu faire que 
vous soyez devenu prédicateur en rêve, vous étant 
couché sans aucune volonté de prêcher ? Piessou- 
venez-vous bien de la première fois que vous mîtes 
par écrit l'esquisse d'un sermon pendant la veille. 
Vous n'y pensiez pas le quart d'heure d'auparavant ; 
vous étiez dans votre chambre livré à une rêverie 
vague sans aucune idée déterminée; votre mémoire 



1 66 S M N A MEULES, 

vous rappelle, sans que votre volonté s'en mêle, le 
souvenir d'une certaine fètc; cette fête vous rappelle 
qu'on proche ce jour-là; vous vous souvenez d'un 
texte , ce texte fournit un exorde; vous avez auprès 
de vous encre et papier ? vous écrivez des choses que 
vous ne pensiez pas devoir jamais écrire. 

Voilà précisément ce qui vous est arrivé dans- 
vôtre acte de noctambule. 

Vous avez cru dans l'une et l'autre opération ne 
faire que ce que vous vouliez; et vous avez été dirigé 
sans le savoir par tout ce qui a précédé l'écriture de 
ce sermon. 

De même, lorsqu'en sortant de vêpres vous vous 
êtes renfermé dans votre cellule pour méditer, vous 
n'aviez nul dessein de vous occuper de votre voisine; 
cependant son image s'est peinte à vous quand vous 
n y pensiez pas; votre imagination s'est allumée sans 
que vous ayez songé à un éteignoir; vous savez ce qui 
s'en est suivi. 

Vous avez éprouvé la même aventure pendant 
votre sommeil. 

Quelle part avez-vous eue à toutes ces modifica- 
tions de votre individu? la même que vous avez à la 
course de votre sang dans vos artères et dans vos 
veines , à rarrosement de vos vaisseaux lympha- 
tiques , au battement de votre cœur et de votre cer- 
veau. 

J'ai lu l'article Songe dans le Dictionnaire encyclo- 
pédique, et je n'y al rien compris. Mais, quand je 
recherche la cause de mes idées et de mes actions 



SOMNAMBULES. 167 

dans le sommeil et dans la veille, je n'y comprends 
pas davantage. 

Je sais bien qu'un raisonneur qui voudrait me 
prouver que, quand je veille, et que je ne suis ni fré- 
nétique ni ivre, je suis alors un animal agent, ne lais* 
serait pas de m'embarrasser. 

Mais je l'embarrasserais bien davantage, en lu! 
prouvant que, quand il dort, il est entièrement pa- 
tient, pur automate. 

Or, dites-moi ce que c'est qu'un animal qui est 
absolument machine la moitié de sa vie , et qui 
change de nature deux fois eu vingt -quatre heures ? 

SECTION 11. 

Lettre aux auteurs de la gazette littéraire, sur 
les songes. Août 1764. 

Messieurs, 

Tous les objets des sciences sont de votre ressort; 
souiFrez que les chimères en soient aussi. JSil sub sole 
noçum : rien de nouveau sous le soleil; aussi n'est-ce 
pas de ce qui se fait en plein jour que je veux vous 
entretenir, mais de ce qui se passe pendant la nuit. 
Ne vous alarmez pas, il ne s'agit que de songes. 

Je vous avoue , messieurs , que je pense assez 
comme le médecin de votre M. de Pourceaugnac; il 
demande à son malade de quelle nature sont ses 
songes; et M. de Pourceaugnac, qui n'est pas philo- 
sophe, répond qu'ils sont de la nature des songes. 
Il est très-certain pourtant , n'en déplaise à votre 
Limousin, que des songes pénibles et funestes dé- 



<ï68 r. omnamdui.es. 

notent les peines de l'esprit et du corps, un estomac 
surchargé d'alimens , ou un esprit occupé d'idées 
douloureuses pendant la veille. 

Le laboureur qui a bien travaillé sans chagrin, et 
bien mangé sans excès, dort d'un sommeil plein et 
tranquille, que les rêves ne troublent point. Tant 
qu'il est dans cet état, il ne se souvient jamais d'avoir 
fait aucun rêve. C'est une vérité dont je me suis 
assuré autant que je l'ai pu dans mon manoir de Her- 
fordshire. Tout rêve un peu violent est produit par 
un excès, soit dans les passions de l'âme, soit dans 
la nourriture du corps; il semble que la nature alors 
vous en punisse en vous donnant des idées, en vous 
y fesant penser malgré vous. On pourrait inférer de 
là que ceux qui pensent le moins sont les plus heu- 
reux ; mais ce n'est pas là que je veux en venir. 

Il faut dire avec Pétrone, quidquid luce fuit tenc- 
bris agit. J'ai connu des avocats qui plaidaient en 
songe, des mathématiciens qui cherchaient à résou- 
dre des problèmes, des poètes qui fesaient des vers. 
J'en ai fait moi-même qui étaient assez passables, et 
je les ai retenus. Il est donc incontestable que dans le 
sommeil on a des idées suivies comme en veillant. 
Les idées nous viennent incontestablement malgré 
nous. Nous pensons en dormant, comme nous nous 
remuons dans notre lit, sans que notre volonté y ait 
aucune part. Votre père Malebranche a donc très- 
grande raison de dire que nous ne pouvons jamais 
nous donner nos idées; car pourquoi en serions-nous 
les maîtres plutôt pendant la veille que pendant le 
sommeil ? Si votre Malebranche s'en était tenu là- il 



SOMNAMBULES. 1 69 

serait un très -grand philosophe; il ne s'est trompé 
que parce qu il a été trop loin : c'est de lui dont on 
peut dire : 

Processit longé flarnmanùa înœnia mundi. 

(Lucrèce, I, ^4-) 

Pour moi, je suis persuadé que cette réflexion, que 
nos pensées ne viennent pas de nous, peut nous faire 
venir de très-bonnes pensées; je n'entreprends pas de 
développer les miennes, de peur d'ennuyer quelques 
lecteurs, et d'en étonner quelques autres. 

Je vous prie seulement de souffrir encore un petk 
mot sur les songes. Ne trouvez -vous pas, comme 
moi, qu'ils sont l'origine de l'opinion généralement 
répandue dans toute l'antiquité touchant les ombres 
et les mânes ? Un homme profondément affligé de la 
mort de sa femme ou de son fîls, les voit dans son 
sommeil ; ce sont les mêmes traits, il leur parle , ils 
lui répondent; ils lui sont certainement apparus. 
D'autres hommes ont eu les mêmes rêves; il est im- 
possible de douter que les raprts ne reviennent; mais 
on est sur eu même temps que ces morts, ou enterrés, 
ou réduits en cendres, ou abîmés dans les mers, 
n'ont pu reparaître en personne; c'est donc leur âme 
qu'on a vue : cette âme doit êlre étendue , légère , 
impalpable, puisqu'en lui parlant on n'a pu l'em- 
brasser : E[(utjit imago par leçibus venus. Elle est 
moulée, dessinée sur le corps qu'elle habitait, puis- 
qu'elle lui ressemble parfaitement; on lui donne le 
nom d'ombre, de mânes; et de tout cela il reste dans 

fciet. Pb. S. l5 



I70 SOMN-ÀMBULtS". 

les têtes une idée confuse qui se perpétue d'autant 
mieux que personne ne la comprend. 

Les songes me paraissent encore l'origine sensi- 
ble des premières prédictions. Qu'y a-t-il de plus 
naturel et de plus commun que de rêver à une per- 
sonne chère qui est en danger de mort, et de la voir 
expirer en songe ? Quoi de plus naturel encore que 
cette personne meure après le rêve funeste de son 
ami ? Les songes qui auront été accomplis sont des 
prédictions que personne ne révoque en doute. On 
ne lient point compte des rêves qui n'auront point eu 
Leur effet, un seul songe accompli fait plus d'effet 
que cent qui ne l'auront pas été. L'antiquité est 
pleine de ces exemples. Combien nous sommes faits 
pour Terreur 1 Le jour et la nuit ont servi à nous 
tromper. 

Vous voyez bien, messieurs, qu'en étendant ces 
idées on pourrait tirer quelque fruit du livre de mon 
compalriote le rêvasseur; mais je finis, de peur que 
vous ne me preniez moi-même pour un songe-creux. 

JOTIN DilEAJIER. 
SECTION CU. 

Des songes. 

Somnia quœ mentes ludunt volitantibus umbiis y 
Non delubra deùm nec ab œthere numina mithmt 
Ssd *ibi qui;>qiie facit. 

(PÉTr.OPfE» riinp. 104 ) 

Mais comment tous les sens étant morts dans le 
sommeil , y en a-t-il un interne qui est vivant ? com- 
ment vos veux ne voyant plus, vos oreilles n'enlen- 



SOMNAMBULES. IJÎ 

dant rien, voyez -vous cependant et entendez -vous 
dans vos rêves ? Le chien est à la chasse en songe , il 
aboie, il suit sa proie, il est à la curée. Le poëte fait 
des vers en dormant. Le mathématicien voit des 
figures; le métaphysicien raisonne bien ou mal : On 
en a des exemples frappans. 

Sont- ce les seuls organes de la machine qui agis- 
sent ? est-ce Pâme pure qui , soustraite à l'empire des 
sens, jouit de ses droits en liberté ? Jg * 

Si les organes seuls produisent les reves de la 
nuit, pourquoi ne produiront- ils pas seuls les idées 
du jour ? Si l'âme pure, tranquille dans le repos des 
sens, agissant par elle-même, est l'unique cause, le 
sujet unique de toutes les idées que vous avez en 
dormant, pourquoi toutes ces idées sont -elles pres- 
que toujours irrégulières, déraisonnables, incohé- 
rentes ? Quoi , c'est dans le temps où cette âme est le 
moins troublée, qu'il y a plus de trouble dans toutes 
ses imaginations! elle est en liberté, et elle est folle! 
si elle était née avec des idées métaphysiques (comme 
l'ont dit tant d'écrivains qui rêvaient les yeux ou- 
verts ), ses idées pures et lumineuses de l'être, de 
l'infini, de tous les premiers principes, devraient se 
réveiller en elle avec la plus grande énergie quand 
son corps est endormi : on ne serait jamais bon 
philosophe qu'en songe. 

Quelque système que vous embrassiez , quelque 
vains efforts que vous fassiez pour vous prouver que 
la mémoire remue votre cerveau, et que votre cer- 
veau remue votre âme , il faut que vous conveniez que 
toutes vos idées vous viennent dans le sommeil sans 



I J 1 SOMNAMBULES. 

vous et malgré vous : votre volonté n'y a aucune part. 

II est donc certain que vous pouvez penser sept ou 
huit heures de suite, sans avoir la moindre envie de 
penser, et sans même être sur que vous pensez. Pesez 
cela, et tachez de deviner ce que c'est que le composé 
de l'animal. 

Les songes ont toujours été un grand objet de su- 
perstition ; rien n'était plus naturel. Un homme vive- 
mont touché de la maladie de sa maîtresse, songe 
qu'il Ja voit mourante; elle meurt le lendemain, donc 
les dieux lui ont prédit sa mort. 

Un général d'armée rêve qu'il gagne une bataille; 
il la gagne en effet 3 les dieux Font averti qu'il serait 
vainqueur. 

On ne tient compte que des rêves qui ont été ac- 
complis, on oublie les autres. Les songes font une 
grande partie de l'histoire ancienne, aussi-bien que 
les oracles. 

La Vulgate traduit ainsi la fin du vers. 26 du 
chap. XIX du Lé vi tique : « Vous n'observerez point 
les songes. » Mais le mot songe n'est point dans 1 hé- 
breux : et il serait assez étrange qu'on réprouvât Fob- 
servalion des songes dans le même livre où il est dit 
que Joseph devint le bienfaiteur de l'Egypte et de sa 
famille pour avoir expliqué trois songes. 

L'explication des rêves était une chose si com- 
mune qu'on ne se bornait pas à cette intelligence; il 
fallait encore deviner quelquefois ce qu'un autre 
homme avait rêvé. Nabuchodonosor, ayant oublié un 
songe qu'il avait fait, ordonna à ses mages de le devi- 
ner, et les menaça de mort s'ils n'en venaient pas à 



SOMNAMBULES. 1 j3 

bout; mais le Juif Daniel, qui était de l'école des 
mages, leur sauva la vie en devinant quel était le 
songe du roi, et en l'interprétant. Cette histoire et 
beaucoup d autres pourraient servir à prouver que la 
loi des Juifs ne défendait pas l'onéiromantie, c'est-à- 
dire; la science des songes. 

SECTION IV. 

A Lausanne, 25 octobre i^S^ 

Dans un de mes rêves , je soupais avec M. Touron 
qui fesait les paroles et la musique des vers qu^il 
nous chantait. Je lui fis ces quatre vers dans mon 
songe : 

Mon cher Touron , que lu m'enchantes 
Par la douceur de tes accens ! 
Que te* vers sont doux et coulans ç 
Tu les fais comme tu les chantes. 

Dans un autre rêve je récitai le premier chant de 
la Henriade tout autrement qu'il n'est. Hier je rêvai 
qu'on nous disait des vers à souper- Quelqu'un pré- 
tendait qu'il y avait trop d'esprit; je lui répondis que 
les vers étaient une fête qu'on donnait à l'âme, et 
qu'il fallait des ornemens dans les fêtes. 

J'ai donc en rêvant dit des choses que j'aurais 
dites à peine dans la veille ; j'ai donc eu des pensées 
réfléchies malgré moi , et sans y avoir la moindre 
part. Je n'avais ni volonté , ni liberté ; et cependant 
je combinais des idées avec sagacité, et même avec 
quelque génie. Que suis-je donc sinon une machine ? 

i5. 



1^4 SOPHISTE. 

SOPHISTE. 

Un géomètre un peu dur nous parlait ainsi : Y a-t-il 
rien dans la littérature de plus dangereux que des 
rhéteurs sophistes? parmi ces sophistes y en eut-il 
jamais de plus inintelligibles et de plus indignes d'être 
entendus que le divin Platon? 

La seule idée utile qu'on puisse peut-être trouver 
chez lui, est l'immortalité de l'âme, qui était déjà 
établie chez tous les peuples policés. Mais comment 
prouve-t-il cette immortalité ? 

On ne peut trop remettre cette preuve sous nos 
yeux pour nous faire bien apprécier ce fameux Grec. 

il dit, dans son Phédon, que la mort est le con- 
traire de la vie, que la mort naît du vivant, et le vi- 
vant du mort, et que par conséquent les âmes vont 
sous terre après notre mort. 

S'il est vrai que le sophiste Platon, qui se donne 
pour ennemi de tous les sophistes, raisonne presque 
toujours ainsi, qu'étaient donc ces prétendus grands 
hommes, et à quoi ont-ils servi? 

Le grand défaut de toute la philosophie platoni- 
cienne était d'avoir pris les idées abstraites pour de$ 
choses réelles. Un homme ne peut avoir fait une belle 
action que parce qu'il y a un beau réellement existant 
auquel cette action est conforme ! 

On ne peut faire aucune action sans avoir l'idée de 
eette action. Donc ces idées existent je ne sais où, et 
il faut les consulter! 

Dieu avait ridée du monde avant de le former § . 



SOTTISE DES DEUX PARTS. Ij5 

c'était son logos. Donc le monde était la production 
du logos! 

Que de querelles , tantôt vaines, lantot sanglantes, 
cette manière d'argumenter apporta -t-elle enfin sur 
la terre ! Platon ne se doulait pas que sa doctrine 
pût un jour diviser une église qui n'était pas encore 
née. 

Pour concevoir le juste mépris que méritent toutes 
ces vaines subtilités, lisez Démosthèncs ; voyez si 
dans aucune de ses harangues il emploie un seul de 
ces ridicules sophismes. C'est une preuve bien claire 
que dans les affaires sérieuses on ne fesait pas plus de 
cas de ces ergoteries , que le conseil d'état n'en fait 
des thèses de théologie. 

Vous ne trouverez pas un seul de ces sophismes 
dans les Oraisons de Gicéron. C'était un jargon de 
lécole , inventé pour amuser l'oisiveté : c'était ie 
charlatanisme de l'esprit. 

SOTTISE DES DEUX PARTS. 

Sottise des deux parts est , comme on sait , la 
devise de toutes les querelles. Je ne parle pas ici de 
celles qui ont fait verser le sang. Les anabaptistes 
qui ravagèrent la Vestphalie, les calvinistes qui allu- 
mèrent tant de guerres en France, les factions san~ 
guinaires des Armagnacs e; des Bourguignons , le 
supplice de la pucelle d'Orléans, que la moitié de ia 
France regardait comme une héroïne céleste , et 
l'autre comme une sorcière; la Sorbonne qui présent 
tait requête pour la faire bûler; l'assassinat du duc 
d'Orléans justifié par des docteurs; les sujets dbpen- 



lj(> SOTTISE 

ses du serment de fidélité par un -décret de la sacrée 
faculté; les bourreaux tant de fois employés à soute- 
nir des opinions; les bûchers allumés pour des mal- 
heureux à qui on persuadait qu'ils étaient sorciers ou 
hérétiques : tout cela passa la sottise. Ces abomina- 
tions cependant étaient du bon temps de la bonne foi 
germanique, de la naïveté gauloise; et j'y renvoie 
les honnêtes gens qui regrettent toujours les temps 
passés. 

Je ne veux ici que me faire, pour mon édification 
particulière , un petit Mémoire instructif des belles 
choses qui ont partagé les esprits de nos aïeux. 

Dans l'onzième siècle, dans ce bon temps où nous 
ne connaissions ni Fart de la guerre qu'on fesait tou- 
jours, ni celui de policcr les villes, ni le commerce, 
ni la société, et où nous ne savions ni lire ni écrire; 
des gens de beaucoup d'esprit disputèrent solennelle- 
ment, longuement et vivement sur ce qui arrivait à la 
garde-robe quand on avait rempli un devoir sacré, 
dont il ne faut parler qu'avec le plus profond respect. 
C'est ce qu'on appclla la dispute des stercoristes. Cette 
querelle n'excita pas de guerre , et fut du moins 
par-la une des plus douces impertinences de l'esprit 
humain. 

La dispute qui partagea l'Espagne savante au même 
siècle sur la version mosarabique , se termina aussi 
sans ravage de provinces et sans effusion de sang 
humain. L'esprit de chevalerie qui régnait alors ne 
permit pas qu'on éclaircît autrement la difficulté 
qu'en remettant la décision à deux nobles chevaliers. 
Celui des deux Don Quichottes qui renverserait pai 



DES DEUX PARTS. ÎJJ 

terre son adversaire , devait faire triompher la ver- 
sion dont il était le tenant. Don Ruis de Martanza , 
chevalier du rituel mosarabique, fit perdre les arçons 
au Don Quichotte du rituel latin ,: mais, comme 
les lois de la noble chevalerie ne décidaient pas 
positivement qu'un rituel dût être proscrit parce que 
son chevalier avait été désarçonné, on se servit d'un 
secret plus sur et fort en usage , pour savoir lequel 
des deux livres devait être préféré; ce fut de les 
jeter tous deux dans le feu : car il n'était pas pos» 
sible que le bon rituel ne fut préservé des flammes. 
Je ne sais comment il arriva qu'ils furent bridés tous 
deux ; la dispute resta indécise , au grand étonne- 
ment des Espagnols. Peu à peu le rituel latin eut la 
préférence ; et, s'il se fut présenté par la suite quel- 
que chevalier pour soutenir le mosarabique, c'eût 
été le chevalier et non le rituel qu'on eût jeté dans 
le feu. 

Dans ces beaux siècles, nous autres peuples polis, 
quand nous étions malades, nous étions obligés d'a- 
voir recours à un médecin arabe. Quand nous vou- 
lions savoir quel jour de la lune nous avions, il fallait 
s'en rapporter aux Arabes. Si nous voulions faire 
venir une pièce de drap, il fallait payer chez un Juif; 
et, quand un laboureur avait besoin de pluie, il s ? a- 
dressait à un sorcier. Mais enfin lorsque quelques-uns 
de nous curent appris le latin, et que nous eûmes une 
mauvaise traduction d'Aristote, nous figurâmes dans 
le monde avec honneur , nous passâmes trois ou 
quatre cents ans à déchiffrer quelques pages du Stagi- 
rite, à les adorer et à les condamner. Les uns ont dit 



Ij8 SOTTISE 

que sans lui nous manquerions d'articles de foi, les 
autres qu'il était athée. Un Espagnol a prouvé qu'A ri s- 
tote était un saint et qu'il fallait fêter sa fête. Un con- 
cile en France a fait brûler ses divins écrits. Des col- 
lèges, des universités, des ordres entiers de religieux 
se sont anathématisés réciproquement, au sujet de 
quelques passages de ce grand homme, que ni eux , 
ni les juges qui interposèrent leur autorité, ni l'au- 
teur , n'entendirent jamais. Il y eut beaucoup de 
coups de poin;4 donnés en Allemagne pour ces graves 
querelles; mais enfin il n'y eut pas beaucoup de sang 
répandu. C'est dommage, pour la gloire d'Aristole, 
qu'on n'ait pas fait la guerre civile et donné quelques 
batailles rangées en faveur des quiddites, et de Y uni- 
versel de la part de la chose. Nos pères se sont égorgés 
pour des questions qu'ils ne comprenaient pas da- 
vantage. 

Il est vrai qu'un fou fort célèbre nommé Occam , 
surnommé le docteur invincible, chef de ceux qui te- 
naient pour l'universel de la part de la pensée, de- 
manda à l'empereur Louis de Bavière qu'il défendit 
sa plume par son épée impériale, contre Scot, autre 
fou écossais, surnommé le docteur subtil, qui batail- 
lait pour Yunwcrsel de la part de la chose. Heureuse- 
ment l'épée de Louis de Bavière resta dans son four- 
reau. Qui croirait que ces disputes ont duré jusqu'à 
nos jours, et que le parlement de Paris, en 1624? a 
donné un bel arrêt en faveur d'Aristote? 

Vers le temps du brave Occam et de l'intrépide 
Scot, il s'éleva une querelle bien plus sérieuse, dans 
laquelle les révérends pères cordeliers entraînèrent 



DES DEUX PARTS, I 79 

tout le monde chrétien. C'était pour savoir si leur 
potage leur appartenait en propre , ou s'ils n'en 
étaient que simples usufruitiers. La forme du capu- 
chon et la largeur de la manche furent encore les 
sujets de cette guerre sacrée. Le pape Jean XXII, qui 
voulut s'en mêler, trouva à qui parler. Les cordeliers 
quittèrent son parti pour celui de Louis de Bavière, 
qui alors tira son épée. 

Il y eut d'ailleurs trois ou quatre cordeliers de 
brûlés comme hérétiques. Cela est un peu fort; mais 
après tout , cette affaire n'ayant pas ébranlé de trônes 
et ruiné des provinces, on peut la mettre au rang des 
soîtises paisibles. 

Il y en a toujours eu de celte espèce. La plupart 
sont tombées dans le plus profond oubli ; et de quatre 
ou cinq cents sectes qui ont paru, il ne reste dans la 
mémoire des hommes que celles qui ont produit ou 
d'extrêmes désordres ou d ? cxtrémes ridicules, deux 
choses qu'on retient assez volontiers. Qui sait aujour- 
d hui s'il y a eu des orebites, des osmites , des ins- 
doriiens ? qui connaît les oints et les pâtissiers , les 
cornaciens, les iscariolistes? 

Un jour en dînant chez une dame hollandaise, je 
fus charitablement averti par un des convives , de 
prendre bien garde à moi, et de ne me pas aviser de 
louer Yoëtius. Je n'ai nulle envie, lui dis-je, de dire 
ni bien ni mal de votre Yoëtius; mais pourquoi me 
donnez-vous cet avis ? C'est que madame est coc- 
ceïenne, me dit mon voisin. Hélas! très-volontiers, 
lui dis-je. Il m'ajouta qu'il y avait encore quatre coc- 
ceïeûnes en Hollande, et que c'était grand dommage 



l80 SOTTISE 

que l'espèce pérît. Un temps viendra où les jansé- 
nistes, qui ont fait tant de bruit parmi nous, et qui 
sont ignorés partout ailleurs , auront le sort des coc- 
cciens. Un vieux docteur me disait : Monsieur, dans 
ma jeunesse je me suis escrimé pour le mandata im- 
posdbUiavolentibas èl conantibur.'3'ai écrit contre le 
formulaire et contre le pape; et je me su.s cru con- 
fesseur. J'ai été mis en prison , et je me su.s cru 
martyr. Actuellement je ne me mêle plus de nen , et 
je me crois raisonnable. — Quelles sont vos occu- 
pations ? lui dis -je. — Monsieur, me répondu -il, 
'aime beaucoup l'argent. C'est ainsi que presque tous 
les hommes dans leur vieillesse se moquent intérieur 
rement des sottises qu'ils ont avidement embrassées 
dans leur jeunesse. Les sectes vieillissent comme Ici 
hommes. Celles qui n'ont pas été soutenues par do 
grands princes, qui n'ont pas causé de grands maux, 
vieillissent plus tôt que les autres. Ce sont des mala- 
dies épidémiques qui passent comme la suellc et la 

coqueluche. . 

11 n'est plus question des pieuses rèver.es de ma- 
dame Guion. Ce n'est plus le livre inintelligible des 
Maximes des Saints qu'on lit, c'est le Télémaquc. On 
ne se souvient plus de ce que l'éloquent Bossuet 
écrivit contre le tendre, l'élégant, l'aimable renelon; 
on donne la préférence k ses oraisons funèbres. Dans 
toute la dispute sur ce qu'on appelait le nuu^ne.-û 
n'y a eu de bon que l'ancien conie réchauffe de la 
bonne femme qui apportait un réchaud pour brûler 
le paradis, et une cruche d'eau pour éteindre le feu 
d« l'enfer, afin qu'on ne servît plus Dieu par espe- 



DES DEUX PARTS. ï8l 

rance ni par crainte. Je remarquerai seulement une 
singularité de ce procès, laquelle ne vaut pas le conte 
de la bonne femme j c'est que les jésuites, qui étaient 
tant accusés en France par les jansénistes , d'avoir 
été fondes pai saint Ignace exprès pour détruire l'a- 
mour de Dieu, sollicitèrent vivement à Rome en fa- 
veur de l'amour pur de M. de Cambrai. Il leur arriva 
la môme chose qu'à M. de Langeais, qui était pour- 
suivi par sa femme au parlement de Paris , pour 
cause d impuissance , et par une fille au parlement 
de Rennes, pour lui avoir fait un enfant. Il fallait 
qu'il gagnât Tune des deux affaires : il les perdit 
toutes deux. L'amour pur , pour lequel les jésuites 
s'étaient donné tant de mouvement, fut condamné à 
Rome; et ils passèrent toujours à Paris pour ne vou- 
loir pas qu'on aimât Dieu. Cette opinion était tello- 
ment enracinée dans les esprits, que, lorsqu'on s'avisa 
de vendre dans Paris , il y a quelques années , une 
taille-douce représentant notre Seigneur Jésus-Christ 
hibillé en jésuite, un plaisant (c'était apparemment 
le Loustig du parti janséniste) mit ces vers au bas de 
t'estampe : 

Admirez l'artifice extrême 

De ces pères ingénieux : 

Ils vous ont habillé comme eux, 

Mou Dieu, de peur qu'on ne vous aime. 

ÀPiome, où l'on n'essuie jamais de pareilles dis- 
putes, et où Ton juge celles qui s'élèvent ailleurs, on 
était fort ennuyé des querelles sur l'amour pur. La 
cardinal Carpégne, qui était rapporteur de l'affaire de 
l'archevêque de Cambrai, était malade, et souffrait 

Diet, PL. 8. 16 



I$2 SOTTISE. 

beaucoup dans une partie qui n'est pas plus épargnée 
chez les cardinaux que chez les autres hommes. Son 
chirurgien lui enfonçait de petites tentes de linon, 
qu'on appelait du cambrai en Italie, comme dans 
beaucoup d'autres pays. Le cardinal criait. C'est 
pourtant du plus fin cambrai, disait le chirurgien. 
Quoi î du cambrai encore là ? disait le cardinal ; 
n'était-ce pas assez d'en avoir la tête fatiguée ? Heu- 
reuses les disputes qui se terminent ainsi ! Heureux 
les hommes, si tous les disputeurs de ce monde, si 
les hérésiarques s'étaient soumis avec autant de mo- 
dération, avec une douceur aussi magnanime, que !e 
grand archevêque de Cambrai, qui n'avait nulle envie 
d'être hérésiarque ! Je ne sais pas s'il avait raison de 
vouloir qu'on aimât Dieu pour lui-même; mais M. de 
Fénélon méritait d'être aimé ainsi. 

Dans les disputes purement littéraires , il y a eu 
souvent autant d'acharnement , autant d'esprit de 
parti, que dans des querelles plus intéressantes. On 
renouvellerait, si on pouvait, les factions du cirque 
qui agitèrent l'empire romain. Deux actrices rivales 
sont capables de diviser une ville. Les hommes ont 
tous un secret penchant pour la faction. Si on ne peut 
cabaler, se poursuivre, se nuire pour des couronnes, 
des tiares, des mitres, nous nous acharnerons les 
uns contre les autres pour lia danseur, pour un mu- 
sicien. Rameau a eu un violent parti contre lui, qui 
aurait voulu l'exterminer, et il n'en savait rien. J'ai 
eu un parti plus violent contre moi, et je le savais 
bien. 



STYLE. 183 

STYLE. 

SECTION PREMIÈRE. 

Le style des lettres de Balzac n'aurait pas été 
mauvais pour des oraisons funèbres; et nous avons 
quelques morceaux de physique dans le goût du 
poëme épique et de l'ode. 11 est bon que chaque chose 
soit à sa place. 

Ce n'est pas qu'il n'y ait quelquefois un grand art, 
ou plutôt un très -heureux naturel à mêler quelques 
traits d'un style majestueux dans un sujet qui de- 
mande de la simplicité; à placer a propos de la fi- 
nesse, de la délicatesse dans un discours de véhé- 
mence et de force. Mais ces beautés ne s'enseignent 
pas. Il fii ut beaucoup d'esprit et de goût. Il serait 
difficile de donner des leçons de l'un et de l'autre. 

Il est bien étrange que, depuis que les Français 
s'avisèrent d'écrire, ils n'eurent aucun livre écrit d'un 
bon style, jusqu'à l'année 1 654 ou les Lettres provin* 
ciales parurent. Pourquoi personne n'avait-il écrit 
l'histoire d'un style convenable, jusqu'à la Conspi- 
ration de Venise de l'abbé de Saint-Kéal ? 

D'où vient que Pélisson eut le premier le vrai style 
de l'éloquence cicéronienne, dans ses Mémoires poux 
le surintendant Fouquet ? 

Rien n'est donc plus difficile et plus rare que le 
Style convenable a la matière que l'on traite ? 

N'affectez point des tours inusités et des mots 
nouveaux dans un livre de religion , comme l'abbé 
Houteviile. Ne déclamez point dans un livre de 
physique. Point de plaisanterie en mathématiques* 



I 84 STYLE. 

Evitez l'enflure et les figures outrées dans un plai- 
doyer. Une pauvre bourgeoise ivrogne ou ivrognesse 
meurt d'apoplexie ; vous dites qu'elle est dans la 
région des morts : on l'ensevelit; vous assurez que sa 
dépouille mortelle est confiée à la terre. Si en sonne 
pour son enterrement, c'est un son funèbre qui se fiât 
entendre dans les nues. Vous croyez imiter Cicéron , 
et vous n'imitez que maître Petit- Jean. 

J'ai entendu souvent demander si dans nos meil- 
leures tragédies on n'avait pas trop souvent admis le 
style familier, qui est si voisin du style simple et naïf? 

Par exemple dans Miîhridate : 

Seigneur, vous changez de visage! 

cela est simple et même naïf. Ce demi-vers, placé où 
il est, fait un effet terrible ; il tient du sublime. Au lieu 
que les mêmes paroles de Bérénice à Antiochus, 
Prince, aous vous troublez et cîinngez de visage ! 

ne sont que très- ordinaires ; c'est i:ne transition 
plutôt qu'une situation 

Rien n'est si simple que ce vers : 
Madam , j'ai reçu des lettres de l'arniie. 
mais le moment où lloxane prononce ces paroles fait 
trembler. Cette noble simplicité est très- fréquente 
dans Racine, et fait une de ses principales beautés. 

Mais on se récria contre plusieurs vers qui ne 
parurent que familiers. 

Il suffît; et que fait la reine Bérénice? 
A-t-ou vu de ma part le roi de Tomagène? 
Sail-il que je l'attends? — J'ai couru chez la *.M< 
Il en était sorti lorque j'y suis couru. 



STYLE. lS5 

On sait qu'elle est charmante ; et de si belles mains 
Semblent vous demander l'empire des humains. 
Comme vous je m'y perds d'autant plus que j'y pense*. 
Quoi! seigneur, le sultan reverra son visage? 

Mais à ne point mentir, 
Votre amour dès long-temps a dû le pressentir. 
Madame, encore un coup, c est à vous de choisir, 
Elle veut, Acomat, que je l'épouse. — Eh bienî 
Et je vous quitte. — Et moi je ne vous quitte pas. 

Crois-tu , si je l'épouse , 
Qu'Andromaque en son cœur n'en sera pas j ilouse? 
Tu vois que c'en est lait , ils se vont épouser. 
Pour bien faire il faudrait que vous les prévinssiez. 
Attendez. — Non , vois-tu , je le nîrais en vain. 

On a trouvé une grande quantité de pareils vers 
trop prosaïques , et d'une familiarité qui n'e^t le 
propre que de la comédie. Mais ces vers se perdent 
dans la foule des bons; ce sont des fds de laiton qui 
servent à joindre des diamans. 

Le style élégant est si nécessaire, que sans lui la 
beauté des sentimens est perdue. Il suffit seul pour 
embellir les sentimens les moins nobles et les moins 
tragiques. 

Croirait-on qu'on pilt, entre une reine incestueuse 
et un père qui devient parricide, introduire une jeûna 
amoureuse, dédaignant de subjuguer un amant qui 
ait déjà eu d'autres maîtresses, et mettant sa gloire à 
triompher de Faustérité d'un homme qui n'a jamais 
rien aimé? C'est pourtant ce qifAricie ose dire dans 
te sujet tragique de Phèdre. Mais elle le dit dans des 
vers si séducteurs, qu'on lui pardonne ces sentimens 
d&ge. coquette de comédie. 



* 



1 86 STYLE. 

Phèdre en vain s'honorait des soupirs de Thésée. 
Pour moi, je suis plus fière et fuis la gloire aisée, 
D'arracher un hommage à mille autres offert, 
Et d'entrer dans un cœur de toutes parts ouvert : 
Mais de faire fléchir un courage inflexible , 
De porter la douleur dans une âme insensible 5 
D'enchaîner un captif de ses fers étonne', 
Cdntre un joug qui lui plaît vainement mutiné ; 
C'est là ce que je veux ; c'est là ce qui m'irrite. 
Hercule à désarmer coûtait moins qu'Hippolyte j 
Et, vaincu plus souvent et plus tôt surmonté, 
Préparait moins de gloire aux yeux qui l'ont dompté. 

Ces vers ne sont pas tragiques; mais tous les vers 
ne doivent pas l'être; et, s'ils ne font aucun effet au 
théâtre , ils charment à la lecture par la seule élé- 
gance du style. 

Presque toujours les choses qu'on dit frappent 
moins que la manière dont on les dit ; car les hommes 
ont tous à peu près les mêmes idées de ce qui est à la 
portée de tout le monde. L'expression, le style fait 
toute la différence. Des déclarations d'amour, des ja- 
lousies , des ruptures , des raccommodemens , for- 
ment le tissu de la plupart de nos pièces de théâtre, 
et surtout de celles de Racine , fondées sur ces petits 
moyens. Combien peu de génies ont-ils su exprimer 
ces nuances que tous les auteurs ont voulu peindre! 
Le style rend singulières les choses les plus com- 
ûiuneSj fortifie les plus faibles, donne de la grandeur 
aux plus simples. 

Sans le style, il est impossible qu'il y ait un seul 
bon ouvrage en aucun genre d'éloquence et de poésie, 

La profusion des mots est le grand vice du style de 
presque; tous nos philosophes et anii - philosophes 



STYLE. iSj 

modernes. Le Système de la nature en est un grand 
exemple. Il y a dans ce livre confus quatre fois trop 
de paroles ; et c'est en partie par cette raison qu'il est 
si confus. 

L'auteur de ce livre dit d'abord (a) ^ae « l'homme 
est l'ouvrage de la nature , qu'il existe dans la nature , 
qu'il ne peut même sortir de la nature par la pen- 
sée, etc; que, pour un être formé par la nature et 
circonscrit par elle, il n'existe rien au delà du grand 
tout dont il fait partie et dont il éprouve les influen- 
ces; qu'ainsi les êtres qu'on suppose au-dessus de la 
nature, ou distingués d'elle-même, seront toujours 
des chimères. ». 

Il ajoute ensuite : «Il ne nous sera jamais possible 
de nous en former des idées véritables. » Mais com- 
ment peut-on se former une idée, soit fausse , soit vé- 
ritable , d'une chimère , dune chose qui n'existe 
point? Ces paroles oiseuses n'ont point de sens, et ne 
servent qu'a l'arrondissement d'une phrase inutile. 

Il ajoute encore « qu'on ne pourra jamais se for- 
mer des idées véritables du lieu que ces chimères oc- 
cupent, ni de leur façon d'agir. » Mais comment des 
chimères peuvent-elles occuper une place dans l'es- 
pace? comment peuvent-elles avoir des façons d'agir? 
quelle serait la façon d'agir d'une chimère qui esi le 
néant ? Dès qu'on a dit chimere, on a tout dit, 
Omne supeivacuum phno de pectore manat. 

'« Que l'homme apprenne les lois de la nature (•'); 
qu'il se soumette à ces lois auxquelles rien ne peut îo 

{a} Page k — (b) Page 2. 



lf>8 STYLE. 

soustraire; qu'il consente à ignorer les causes entou- 
rées pour lui d'un voile impénétrable. » 

Cette seconde phrase n'est point du tout une suite 
de la première. Au contraire, elle semble la contre- 
dire visibler* 'lit. Si l'homme apprend les lois de la 
nature, il connaîtra ce que nous entendons par les 
causes des phénomènes; allés ne sont point peur lui 
entourées d'un voile impénétrable. Ce sont des ex* 
pressions triviales échappées à l'écrivain. 

« Qu'il subisse sans murmurer les arrêts dune 
force universelle qui ne peut revenir sur ses pas, ou 
qui ne peut jamais se carter des règles que son essence 
lui prescrit. » 

Qu'est-ce qu'une force qui ne revient point sur 
ses pas? les pas d'une force! et non content de cette 
fausse image, il vous en propose une autre si voua 
t'aimez mieux; et cetle autre est une règle prescrito 
par une essence. Presque tout le livre est malheureu- 
sement écrit de ce style obscur et diffus. 

« Tout ce que l'esprit humain a successivement 
inventé pour changer ou perfectionner sa façon d'être, 
n'est qu'une conséquence nécessaire de l'essence 
propre de l'homme et de celle des êtres qui agissent 
sur lui. Toutes nos institutions, nos réflexions, nos 
connaissances, n'ont pour objet que de nous procurer 
un bonheur vers lequel notre propre nature nous 
force de tendre sans cesse. Tout ce que nous fesons 
ou pensons , tout ce que nous sommes et que nous 
serons, n'est jamais qu'une suite de ce que la nature 
nous à faits. » 

Je n'examine point ici le foud de cette métaphy-. 



STYLE. J89 

sique ; je ne recherche point comment nos inventions 
pour changer notre façon d'être, etc., sont les effets 
nécessaires d'une essence qui ne change point, Je me 
borne au style. « Tout ce que nous serons n'est ja- 
mais; » quel solécisme! « une suite de-ce que la na- 
ture nous a faits;» quel autre solécisme! il fallait 
dire : « ne sera jamais qu'une suite des lois de la na- 
ture. » Mais il l'a déjà dit quatre fois en trois pages. 

Il est très-difficile de se faire des idées nettes sur 
Dieu et sur la nature ; il est peut-être aussi difficile 
de se faire un bon style. 

Voici un monument singulier de style dans un dis- 
cours que nous entendîmes à Versailles en 174s. 

Harangue au roi, prononcée par M. Le Camus, 
premier président de la cour des aides» 

Sire, 

Les conquêtes de V. M. sont si rapides , qu'il s'agit 
de ménager la croyance des descendais , et d adoucir 
la surprise des miracles, de peur que les héros ne se 
dispensent de les suivre, et les peuples de les croire. 

Non , sire , il n'est plus possible qu'ils en doutent , 
lorsqu'ils liront dans l'histoire qu'on a vu V. M. à la 
tête de ses troupes , les écrire elle-même au champ 
de Mars sur un tambour; c'est les avoir gravés à tou- 
jours au temple de mémoire. 

Les siècles les plus reculés sauront que l'Anglais, 
cet ennemi fier et audacieux , cet ennemi jaloux de 
votre gloire, a été forcé de tourner autour de votre 
victoire ; que leurs alliés ont été témoins de Jeu? 



I9O STYLE. 

honte, et qu'ils n'ont tous accouru au combat que 
pour immortaliser le triomphe du vainqueur. 

Nous n'osons dire à V. M. , quelque amour qu'elle 
ait pour son peuple, qu'il n'y a plus qu'un secret 
d'augmenter notre bonheur , c'est de diminuer son 
courage , et que le ciel nous vendrait trop cher ses 
prodiges s'il nous en coûtait vos dangers, ou ceux 
du jeune héros qui forme nos plus chères espérances. 

section 11. 

Sur la corruption du style. 

On se plaint généralement que l'éloquence est 
corrompue, quoique nous ayons des modèles pres- 
qu'en tous les genres. Un des grands défauts de ce 
siècle, qui contribue le plus à cette décadence, c'est 
le mélange des styles. 11 me semble que nous autres 
auteurs, nous n'imitons pas assez les peintres, qui no 
joignent jamais des attitudes de Calot à des figures de 
Raphaël. Je vois qu'on affecte quelquefois dans des 
histoires, d'ailleurs bien écrites, dans de bons ou- 
vrages dogmatiques, le ton le plus familier de la 
conversation. Quelqu'un a dit autrefois, qu'il faut 
écrire comme on parle; le sens de cette loi est qu'on 
écrive naturellement. On tolère dans une lettre l'irré- 
gularité , la licence du style , l'incorrection , les 
plaisanteries hasardées, parce que des lettres écrites 
sans dessein et sans art sont des entretiens négligés : 
mais quand on parle, ou qu'on écrit avec respect, on 
s'astreint alors à la bienséance. Or, je demande à qui 
on doit plus àv, respect qu'au public ? 

Est-il permis de dire dans des ouvrages de mathé- 



STYLE. igi 

matiques, « qu'un géomètre qui veut faire son salut , 
doit monter au ciel en ligne perpendiculaire; que les 
quantités qui s'évanouissent donnent du nez en terre 
pour avoir voulu trop s'élever; qu'une semence qu'on 
a mise le germe en bas, s'aperçoit du tour qu'on lui 
joue et se relève; que, si Saturne périssait, ce serait 
son cinquième sateliile et non le premier qui pren- 
drait sa place, parce que les rois éloignent toujours 
d'eux leurs héritiers; qu'il n'y a de vide que dans la 
bourse d'un homme ruiné; qu'Hercule était un physi- 
cien , et qu'on ne pouvait résister à un philosophe de 
cette force. 

Des livres très-estimables sont infectés de cette 
tache. La source d'un défaut si commun vient, me 
semble, du reproche de pédautisme qu'on a fait long- 
temps et justement aux auteurs : In vitium ducit 
cuipœ fuga\ On a tant répété qu'on doit écrire du 
Ion de la bonne compagnie, que les auteurs les plus 
sérieux sout devenus plaisans, et, pour être de bonne 
compagnie avec leurs lecteurs, ont dit des choses 
de très-mauvaise compagnie. 

On a voulu parler de science comme Voiture par- 
lait à mademoiselle Paulet de galanterie, sans songer 
que Voiture même n'avait pas saisi le véritable goût 
de ce petit genre dans lequel il passa pour exceller; 
car souvent il prenait le faux pour le délicat, et le 
précieux pour le naturel. La plaisanterie n'est jamais 
bonne dans le genre sérieux, parce qu'elle ne porte 
jamais que sur un côté des objets, qui n'est pas celui 
que Ton considère ; elle roule presque toujours sur 
des rapports faux, sur des équivoques : de là vient 



191 SUICIDE. 

que les plaisans de profession ont presque tous l'es- 
prit faux autant que superficiel. 

Il me semble qu'en poésie ou ne doit pas plus mé- 
langer les styles qu'en prose. Le style marotique a 
depuis quelque temps gâté un peu la poésie par cette 
bigarrure de termes bas et nobles , surannés et mo- 
dernes; on entend dans quelque pièce de morale les 
sons du siffiet de Rabelais parmi ceux de la flûte 
d Horace. 

11 faut parler français : Boileau n'eut qu'un langage; 
Son esprit était juste, et son style était sage. 
Sers-loi de ses leçons : laisse aux esprits mal faits 
L'art de moraliser du ton de Rabelais. 

J'avoue que je suis révolté de voir dans une épîtro 
sérieuse les expressions suivantes : 

Da rimeura disloques* ù oui le cerveau tinte , 
Plus amers (fttaloès et jus de coloquinte, 
Vices portant wcchef. Gens de tel acabit » 
Chiffonnier*) Oslrocjoths, maroufla que Dieu fit. 

De tous ces ternies bas l'entassement facile 
Déshonore à la fois le génie et le style. (*}. 

SUICIDE, ou HOMICIDE DE SOI-MÊME. 

Il y a quelques années (1) qu'un Anglais, nommé 
Bacon Morris , ancien officier et homme de beaucoup 
desprit, me vint voir à Paris. Il était accablé d'une 
maladie cruelle dont il n'osait espérer la guérison. 
Après quelques visites, il entra un jour chez moi avec 

(*) Voyez l'article Gekre de style. 

(ï) Ce fait se trouve à l'article Gaton, mais avec moin* de 
âotuli 



surciDE. 193 

un sac et deux papiers à la main. L'un de ces deux 
papiers, me dit-il, est mon testament; le second est 
mon épitaphe ; et ce sac plein d'argent est destiné aux 
frais de mon enterrement. J'ai résolu d'éprouver pen- 
dant quinze jours ce que pourront les remèdes et le 
régime pour me rendre la vie moins insupportable; 
et, si je ne réussis pas, j'ai résolu de me tuer. Vous 
me ferez enterrer où il vous plaira ; mon épitaphe est 
courte. Il me la fît lire ; il n'y avait que ces deux mots 
de Pétrone : Vcdete curœ , adieu les soins. 

Heureusement pour lui et pour moi qui l'aimais^ 
.1 guérit et ne se tua point. Il l'aurait sûrement fait 
comme il le disait. J'appris qu'avant son voyage en 
France, il avait passé à Rome dans le temps qu'on 
craignait, quoique sans raison, quelque attentat de 
la part des Anglais sur un prince respectable et infor- 
tuné ; mon Bacon Morris fut soupçonné d'être venu 
dans la ville sainte pour une fort mauvaise intention. 
Il y était depuis quinze jours quand le gouverneur 
Tenvoya chercher et lui dit qu'il fallait s'en retourner 
dans vingt-quatre heures. Ah ! répondit l'Anglais, je 
pars dans l'instant, car cet air-ci ne vaut rien pour 
un homme libre ; mais pourquoi me chassez-vous ? On 
vous prie de vouloir bien vous en retourner, reprit le 
gouverneur, parce qu'on craint que vous n'attentiez à 
la vie du Prétendant. Nous pouvons combattre des 
princes, les vaincre et les déposer, repartit l'Anglais; 
mais nous ne sommes point assassins pour l'ordi- 
naire : or, monsieur le gouverneur, depuis quand 
croyez-vous que je sois à Rome ? Depuis quinze jours , 
dit le gouverneur. Il y a donc quinze jours que j'au- 

Dict. Ph. 8.j I<7 



ïf;4 SUICIDE, 

rais tue la personne dont vous parlez, si jetais venu 
pour cela; et voici comme je m y serais pris. J'aurais 
d'abord dressé un autel à Mutins Sccvola; puis j'au- 
rais frappé le Prétendant du premier coup , entre 
vous et le pape, et je me serais tué du second; mais 
nous ne tuons les gens que dans les combats. Adieu, 
monsieur le gouverneur. Et, après avoir dit ces pro- 
pres paroles, il retourna chez lui et partit. 

A Rome, qui est pourtant le pays de Mutius Sec- 
io^, cela passe pour îdrocité barbare, à Paris pour 
folie, à Londres pour grandeur d'âme, 

Je ne ferai ici que iivs-peu de reflexions sur l'ho- 
micide de soi-même; je n'examinerai point si feu 
M. Creech eut raison décrire à la marge de son Lu- 
crèce : Nota baie, « que, quand j'aurai fini mon livre 
sur Lucrèce, il faut que je me Uns » et s'il a bien fait 
d'exécuter cette résolution. Je ne veux point éplu- 
cher les motifs de mon ancien préfet le père Bien- 
nassès, jésuite, qui nous dit adieu le soir, et qui le 
lendemain matin, après avoir dit sa messe et avoir 
cacheté quelques lettres, se précipita du troisième 
ctage. Chacun a ses raisons dans sa conduite. 

Tout ce que j'ose dire avec assurance, c'est qu'il 
ne sera jamais à craindre que cette folie de se tuer 
devienne une maladie épidémique, la nature y a trop 
Lien pourvu; l'espérance, la crainte sont les ressorts 
puissans dont elle se sert pour arrêter presque tou- 
jours la main du malheureux prêt à se frapper. 

On a beau nous dire qu'il y a eu des pays où un 
conseil était établi pour permettre aux citoyens de 
se tuer ; quand ils en avaient des raisons valables; je 



SUPERSTITION. I ()3 

réponds, ou que cela n'est pas, ou que ces magistrats 
avaient très-peu d'occupation. 

Pourquoi donc Caton, Brutus, Cassius, Antoine, 
Othon et tant d'autres, se sont-ils tués si résolument, 
et que nos chefs de parti se sont laissés pendre, ou 
bien ont laissé languir leur misérable vieillesse dans 
une prison ? Quelques beaux esprits disent que ces 
anciens n'avaient pas le véritable courage; que Caton 
fit une action de poltron en se tuant, et qu'il y aurait 
eu bien plus de grandeur d'àme à ramper sous César. 
Cela est bon dans une ode ou dans une figure de rhé- 
torique. Il est très-sûr que ce n'est pas être sans cou- 
rage que de se procurer tranquillement une mort 
sanglante , qu'il faut quelque force pour surmonter 
ainsi l'instinct le plus puissant de la nature, et qu'en- 
fin une telle action prouve plutôt de la férocité que 
de la faiblesse. Quand un malade est en frénésie, il 
ne faut pas dire qu il n'a point de force; il iaut dire 
que sa force est celle d'un frénétique. 

La religion païenne défendait l'homicide de soi- 
même, ainsi que la chrétienne; il y avait même des 
places dans les enfers pour ceux qui s'étaient tués (*). 

SUPERSTITION. 

SECTION PREMIÈRE. 

Je vous ai entendu dire quelquefois : Nous ne 
sommes plus superstitieux ; la réforme du seizième 



(*) Voyez , dans l'article de Catos et du Suicide , des lois 
contre le suicide. 



I<)6 SUPERSTITION. 

siècle nous a rendus plus prudens; les protestans 
nous ont appris à vivre. 

Et qu'est-ce donc que le sang d'un saint Janvier 
que vous liquéfiez tous les ans quand vous l'appro- 
chez de sa tête? Ne vaudrait-il pas mieux faire ga- 
gner leur vie à dix mille gueux , en les occupant à des 
travaux miles, que de faire bouillir le sang d'un saint 
pour les amuser? Songez plutôt à faire bouillir leur 
marmite. 

Pourquoi bénissez -vous encore dans Rome les 
chevaux et ïes mulets à Sainte-Marie Majeure ? 

Que veulent ces bandes de llagellans en Italie et 
eu Espagne, qui vont chantant et se donnant la dis- 
cipline en présence des dames? pensent-ils qu'on ne 
va en paradis qu'à coups de fouet? 

Ces morceaux de la vraie croix qui suffiraient à 
bâtir un vaisseau de cent pièces de canon, tant de 
reliques reconnues pour fausses, tant de faux mira- 
cles, sont-ils des monumens d'une piété éclairée? 

La France se vante d'être moins superstitieuse 
qu'on ne l'est devers Saint-Jacques de Compostelle, 
et devers Notre-Dame de Lorette. Cependant que de 
sacristies où vous trouvez encore des pièces de la 
robe de la Vierge , des roquilles de son lait , des 
rognures de ses cheveux! et n'avez-vous pas encore 
dans l'église du Puy-en-Velai le prépuce de son fils 
conservé précieusement? 

Vous connaissez tous l'abominable farce qui se 
joue depuis les premiers jours du quatorzième siècle 
dans la chapelle de Saint-Louis, au palais de Paris, 
la nuit de chaque jeudi saint au vendredi. Les possé- 



SUPERSTITION. IQJ 

dés du royaume se donnent rendez-vous dans cette 
église; les convulsions de saint Médard n'approchent 
pas des horri' les simagrées, des hurlemens épouvan- 
tables, des tours de forces que font ces malheureux. 
On leur donne à baiser un morceau de la vraie croix , 
enchâssés dans trois pieds d'or et orné de pierreries. 
Alors les cris et les contorsions redoublent. On apaise 
le diable en donnant quelques sous aux énergumènes : 
mais, pour le mieux contenir, on a dans l'église cin- 
quante archers du guet, la baïonnette au bout du 
iïisil. 

La même exécrable comédie se joue à Saint-Maur. 
Je vous citerais vingt exemples semblables; rougis- 
sez, et corrigez-vous. 

Il est des sages qui prétendent qu'on doit laisser 
au peuple ses superstitions, comme on lui laisse ses 
guinguettes, elc. 

Que de tout temps il a aimé les prodiges , les di- 
seurs de bonne aventure, les pèlerinages et les char- 
latans; que dans l'antiquité la plus reculée on célé- 
brait Bacchus sauvé des eaux, portant des cornes, 
fesant jaillir d'un coup de sa baguette une source de 
vin d'un rocher, passant la mer Rouge à pied sec avec 
tout son peuple, arrêtant le soleil et la lune, etc. 

Qu'à Lacédémone on conservait les deux œufs 
dont accoucha Léda, pendans à la voûte d'un tem- 
ple ; que dans quelques villes de la Grèce les prêtres 
montraient le couteau avec lequel on avait immolé 
ïphigénie, etc. 

Il est d'autres sages qui disent : Aucune de ces 

«7- 



£ qB SUPERSTITION. 

superstitions n'a produit du bien; plusieurs ont fait 
de grands maux. Il faut donc les abolir. 

SECTION IL 

Je vous prie, mon cher lecteur, de jeter un coup 
d'œil sur le miracle qui vient de s'opérer en Bassc- 
Brelagne, dans Tannée 1771 de notre ère vulgaire. 
Rien n'est plus authentique ; cet imprimé est revêtu 
de toutes les formes légales. Lisez. 

Récit surprenant sur l'apparition visible et mira- 
culeuse de Notre Seigneur Je aïs- Christ au 
saint Sacrement de l'autel , qui s'est faite par 
la toute-puissance de Dieu^ dans l 'église pa- 
roissiale de Paimpole 9 près Tréguier en 
Basse-Bretagne, le jour des Rois. 

Le 6 janvier 1771 : jour des Rois, pendant qu'on 
chantait le salut, on vit des rayons de lumière sortir 
du saint Sacrement, et l'on aperçut à l'instant Notre 
Seigneur Jésus en figure naturelle, qui parut plus 
brillant que le soleil, et qui fut vu une demi- heure 
entière, pendant laquelle parut un arc-en-ciel sur le 
faite de l'église. Les pieds de Jésus restèrent impri- 
més sur le tabernacle, où ils se voient encore, et il 
s'y opère tous les jours plusieurs miracles. A quatre 
heures du soir Jésus ayant disparu de dessus le taber- 
nacle, Le curé de ladiîe paroisse s'approcha de Tau- 
tel, et y trouva une lettre que Jésus y avait laissée : il 
voulut la prendre ; mais il lui fut impossible de la 
pouvoir lever. Ce curé ; ainsi que le vicaire en furent 



SUPERSTITION. I C)Ç) 

avertir monseigneur Févcque de Tréguier, qui or- 
donna dans toutes les églises de la ville les prières 
de quarante heures pendant huit jours , durant lequel 
temps le peuple allait en foule voir cette sainte lettre. 
Au bout de la huitaine , monseigneur l'évoque y vint 
en procession, accompagné de tout le clergé sécu- 
lier et régulier de la ville , après trois jours de jeûne 
au pain et à l'eau. La procession étant entrée dans 
l'église, monseigneur l'évèque se mit à genoux sur 
les degrés de l'autel; et, après avoir demandé à Dieu 
ta grâce de pouvoir lever cette lettre, il monta à Tau- 
tel, et la prit sans difficulté : s'étant ensuite tourné 
vers le peuple -, il en lit la lecture à haute voix , et re- 
commanda à tous ceux qui savaient lire de lire cett(j 
lettre tous les premiers vendredis de chaque mois; et 
à ceux qui ne savaient pas lire , de dire cinq pater et 
cinq ave en l'honneur des cinq plaies de Jésus Christ, 
afin d'obtenir les grâces promises à ceux qui la liront 
dévotement, et la conservation des biens de la terre. 
Les femmes enceintes doivent dire, pour leur heu- 
reuse délivrance, neuf pater et neuf ave en faveur 
des âmes du purgatoire, afin que leurs enfans aient le 
bonheur de recevoir le saint sacrement de baptême. 

Tout le contenu en ce récit a été approuvé par 
monseigneur l'évèque, par monsieur le lieutenant 
général de ladite ville de Tréguier, et par plusieurs 
personnes de distinction qui se sont trouvées pré- 
sentes à ce miracle. 



200 SUPERSTITION. 

Copie de la lettre trouvée sur l'autel lors de 
l apparition miraculeuse de Notre Seigneur 
Jésus-Christ au très-saint Sacrement de l au- 
tel, le jour des Rois 1771. 

«Éternité de vie , éternité de chàlimcns, 6ter- 
nellcs délices; rien n'en peut dispenser; il faut choi- 
sir un parti , ou celui d'aller à la gloire, ou marcher 
au supplice. Le nombre d'années que les hommes 
passent sur la terre dans toutes sortes de plaisirs sen- 
suels et de débauches excessives , d'usurpations, de 
luxe, d'homicides, de larcins, de médisances et 
d'impuretés, blasphémant et jurant mon saint nom en 
vain, et mille autres criir.es, ne permettant pas de 
souffrir plus long-temps que des créatures créées à 
mon image et ressemblance, rachetées par ie prix de 
mon sang sur l'arbre de la croix, où j'ai enduré mort 
et passion, m'offensent continuellement en transgres- 
sant mes commandemens et abandonnant ma loi di- 
vine; je vous avertis que, si vous continuez à vivre 
dans le péché, et que je ne voie en vous ni remords, 
ni contrition, ni une sincère et véritable confession 
et satisfaction, je vous ferai sentir la pesanteur de 
mon bras divin. Si ce n'était les prières de ma chère 
mère, j'aurais déjà détruit la terre pour les péchés 
que vous commettez les uns contre les autres. Je 
vous ai donné six jours pour travailler, et le septième 
pour vous reposer, pour sanctifier mon saint nom, 
pour entendre la sainte messe , et employer le reste 
du jour au service de Dieu mon père. Au contraire, 
on ne voit que blasphèmes et ivrogneries; et le monde 



SUPERSTITION. 201. 

est tellement débordé, qu'on n'y voit que vanité et 
mensonge. Les chrétiens, au lieu d'avoir compassion 
des pauvres qu'ils voient à leurs portes, et qui sont 
mes membres pour parvenir au royaume céleste , 
aiment mieux mignarder des chiens et autres ani- 
maux , et laisser mourir de faim et de soif ces objets, 
en s'abandonnant entièrement à Satan, par leur ava- 
rice, gourmandise, e" autres vices : au lieu d'assister 
les pauvres , ils aiment mieux sacrifier tout à leurs 
plaisirs et débauches. C'est ainsi qu'ils me déclarent 
la guerre. Et vous, pères et mères pleins d'iniquités, 
vous souffrez vos enfans jurer et blasphémer mon 
saint nom : au lieu de leur donner une bonne éduca- 
tion, vous leur amassez, par avarice, des biens qui 
sont dédiés à Satan. Je vous dis par la bouche de 
Dieu mon père, de ma chère mère, de tous les ché- 
rubins et séraphins, et par saint Pierre, le chef de 
mon église, que, si vous ne vous amendez, je vous 
enverrai des maladies extraordinaires qui périra tout; 
vous ressentirez la juste colère de Dieu mon père; 
vous serez réduits à un tel état, que vous n'aurez con- 
naissance des uns des autres. Ouvrez les yeux et con- 
templez ma croix , que je vous ai laissée pour arme 
contre l'ennemi du genre humain , et pour servir de 
guide à la gloire éternelle : regardez mon chef cou- 
ronné d épines , mes pieds et mes mains percés de 
clous; j'ai répandu jusqu'à la dernière goutte de mon 
6ang pour votre rédemption, par un pur amour de 
père pour des enfans ingrats. Faites des œuvres qui 
puissent vous attirer ma miséricorde ; ne jurez pas 
mon saint nom; priez-moi dévotement; jeûnez sou- 



202 SUPERSTITION. 

vent; et particulièrement faites l'aumône aux pauvres, 
qui sont mes membres; car c'est de toutes les bonnes 
œuvres celle qui m'est l'a plus agréable : ne méprisez 
ni la veuve, ni l'orphelin; restituez ce qui ne vous 
appartient pas ; fuyez toutes les occasions de pécher; 
gardez soigneusement mes commandement; honorez 
Marie, ma très-chère mère. 

a Ceux ou celles qui ne profileront pas des aver- 
tissemens que je leur donne, qui ne croiront pas mes 
paroles , attireront par leur obstination mon bras 
vengeur sur leurs tètes; ils seront accablés de mal- 
heurs, qui seront les avant-coureurs de leur fin der- 
nière et malheureuse, après laquelle ils seront préci- 
pités dans les flammes éternelles, où ils souffriront 
des peines sans fin, qui sont le jus'e châtiment réservé 
à leurs crimes. 

« Au contraire, ceux ou celles qui feront un saint 
usage des avertissemens de Dieu, qui leur sont don- 
nés par cette lettre, apaiseront sa colère, et obtien- 
dront de lui, après une confess'on sincère de leurs 
fautes , la rémission de leurs péchés , tant grands 
soient- il s. » 

« Il faut garder soigneusement cette lettre , en 
l'honneur de Notre Seigneur Jésus-Christ. » 

Avec permission. A Bourges, le 3o juillet 1771. 
de Beauvoir, lieutenant-général de police. 

A T . B. Il faut remarquer que cette sottise a été im- 
primée cà Bourges, sans qu'il y ait eu ni à Tréguier ni 
à Paimpoîe le moindre prétexte qui pût donner lieu 
à une pareille imposture. Cependant, supposons que 
dans les siècles à venir quelque cuistre k miracle 



SUPERSTITION*. 203 

veuille prouver un point de théologie par l'apparir 
tion de Jésus -Christ sur l'autel de Paimpole , ne se 
croira-t-il pas en droit de citer la propre lettre de 
Jésus, imprimée à Bourges avec permission? ne trai- 
tera-t-il pas d'impies ceux qui en douteront? ne prou- 
vcra-t-il pas par les faits que Jésus opérait partout 
des miracles dans notre siècle? Voilà un beau champ 
ouvert aux Houteviiles et aux Abadies. 



SECTION III. 



Nouvel exemple de la superstition la plus 
horrible. 

Ils avaient communié à l'autel de la sainte Vierge; 
ils avaient juré à la sainte Vierge de massacrer leur 
roi, ces trente conjurés qui se jetèrent sur le roi de 
Pologne, la nuit du 3 novembre de la présente 
année 1771* 

Apparemment quelqu'un des conjurés n'était pas 
entièrement en état de grâce, quand il reçut dans 
son estomac le corps du propre.Jils de la sainte 
Vierge avec son sang sous les apparences du pain , 
et qu'il fit serment de tuer son roi ayant son Dieu 
dans sa bouche; car il n'y eut que deux domestiques 
du roi de tués. Les fusils et les pistolets tires contre 
sa majesté le manquèrent, il ne reçut qu'un léger 
coup de feu au visage , et plusieurs coups de sabre qui 
ne furent pas mortels. 

C'en était fait de sa vie , si l'humanité n'avait pas 
enfin combattu la superstition dans le cœur d'un des 
assassins nommé Kosinski. Quel moment quand ce 



004 SUPERSTITION. 

malheureux dit à ce prince tout sanglant : Vous êtes 
pourtant mon roi! Oui, lui répondit Stanislas-Auguste, 
et votre bon roi qui ne vous ai jamais [ait de mal. Cela 
est vrai, dit l'autre , mais j'ai fait serment de vous tuer. 

Ils avaient juré devant l'image miraculeuse de la 
Vierge à Czenloshova. Voici la formule de ce beau 
serment : « Nous qui, excités par un zèle saint et re- 
ligieux , avons résolu de venger la Divinité, la reli- 
gion et la patrie outragées par Stanislas-Auguste, 
contempteur des lois divines et humaines, etc. , fau- 
teur des athées et des hérétiques, etc., jurons et pro- 
mettons, devant l'image sacrée et miraculeuse de la 
mère de Dieu, etc. , d'extirper de la terre celui qui la 
déshonore en foulant aux pieds la religion, etc. Dieu 
nous soit en aide ! » 

C'est ainsi que les assassins des Sforze et des Mé- 
dicis , et que tant d'autres saints assassins fesaient 
dire des messes, ou la disaient eux -mêmes pour 
l'heureux succès de leur entreprise. 

La lettre de Varsovie qui fait le détail de cet at- 
tentat, ajoute : « Les religieux qui emploient leur 
pieuse ardeur ta faire ruisseler le sang et ravager la 
patrie, ont réussi en Pologne comme ailleurs, à in- 
culquer à leurs affiliés qu il est permis de tuer les 
rois. » 

En effet, les assassins s'étaient cachés dans Var- 
sovie pendant trois jours chez les révérends pères 
dominicains ; et quand on a demandé à ces moines 
complices, pourquoi ils avaient gardé chez eux trente 
hommes armés sans en avertir le gouvernement, ils 



SUPERSTITION 2û5 

ont répondu que ces hommes étaient venus pour faire 
leurs dévotions et pour accomplir un vœu. 

O temps des Jean Chàtel, des Guignard, des Ri- 
codovis , des Poltrot , des Ravaillac , des Damiens , 
des Malagrida , vous revenez donc encore ! Sainte 
Vierge, et vous son digne fils, empêchez qu'on n'a- 
buse de vos sacrés noms pour commettre le même 
crime ! 

M. Jean-George Le Franc , évêque du Puy-en-Ye- 
lay, dit dans son immense pastorale aux habitans 
du Puy , pages 258 et 25g , que ce sont les philo- 
sophes qui sont des séditieux. Et qui accuse-t-il de 
sédition? lecteurs, vous serez étonnés; c'est Locke, 
le sage Locke lui-même ; il le rend « complice des 
pernicieux desseins du comte de Shaftesbury, l'un 
des héros du parti philosophiste. » 

Ah! M. Jean-George, combien de méprises en peu 
de mots! premièrement vous prenez le petit-fds pour 
le grand -pere. Le comte Shaftesbury, l'auteur des 
Caractéristiques et des Recherches sur la vertu , ce 
héros du parti philosophiste , mort en i 7 1 3 , cultiva 
toute sa vie les lettres dans la plus profonde retraite. 
Secondement , le grand chancelier Shaftesbury son 
grand-père , à qui vous attribuez des forfaits , passe 
en Angleterre pour avoir été un véritable patriote. 
Troisièmement, Locke est révéré d^ns toute l'Europe 
comme un sage. 

Je vous défie de me montrer un seul philosophe 

depuis Zoroastre jusqu'à Locke, qui ait jamais excité 

une sédition, qui ait trempé dans un attentat contre 

la vie des rois, qui ait troublé la société ; et malheu- 

Dict. ph. 8. 18 



20(3 SUPERSTITlUtf. 

reusement je vous trouverai mille superstitieux , de- 
puis Aod jusqu'à Kosinski, teints du sang des rois et 
de celui des peuples. La superstition met le monde 
entier en flammes; la philosophie les éteint. 

Peut-être ces pauvres philosophes ne sont-ils pas 
assez dévots à la sainte Vierge ; mais ils le sont à 
Dieu, à la raison, à l'humanité. 

Polonais, si vous n'êtes pas philosophes, du moins 
ne vous égorgez pas. Français et Velchcs , réjouissez- 
vous , et ne vous querellez plus. 

Espagnols, que les noms ^inquisition et de Uinh 
Ucrmandad ne soient plus prononcés parmi vous 
Turcs qui avez asservi la Grèce, moines qui l'ave, 
abrutie, disparaissez de la terre. 

SECTION IV. 

Chapitre tiré de Cicéron.de Sénèque et de 

Plutarque. 
Presque tout ce qui va au delà de l'adoration d'ui 
Êlre suprême, et de la soumission du cœur à ses or 
cires étemels, est superstition. C'en est une très-dan 
gereusc que le pardon des crimes attaché à certaine, 
cérémonies. 

El nicjras mactant pécules, et manibu dm$ 
Inferias miltunt. 

(LucrÈCE,IIl, 52-53.) 

"0 faciles nimiïim qui tristia aimina cœdis, 
Flumined tolli posse putatis aquâl 

(Ovide, Fastes, II, £5-46.) 

Vous pensez que Dieu oubliera votre homicide , si 
vous vous baignez dans un fleuve , si vous immolez 



SUPERSTITION. 20 7 

une brebis noire , et si on prononce sur vous des pa- 
roles. Un second homicide vous sera donc pardonné 
au même prix , et ainsi un troisième , et cent meurtres 
ne vous coûteront que cent brebis noires et cent ab- 
solutions! Faites mieux, misérables humains, point 
de meurtres et point de brebis noires. 

Quelle infâme idée d'imaginer qu'un prêtre d'Isia 
et de Cybèle, en jouant des cymbales et des casta- 
gnettes, vous reconciliera avec la Divinité ? Et qu'est- 
il donc ce prêtre de Cybèle, cet eunuque errant qui 
vit de vos faiblesses, pour s'établir médiateur entre 
le ciel et vous ? Quelles patentes a-t-il reçues de 
Dieu ? Il reçoit de l'argent de vous pour marmoter 
des paroles, et vous pensez que FÊtre des êtres ratifie 
les paroles de ce charlatan ? 

Il y a des superstitions innocentes; vous dansez 
les jours de fêles en l'honneur de Diane ou de Po- 
mone, ou de quelqu'un de ces dieux secondaires dont 
voire calendrier est rempli : à fa bonne heure. La 
danse est très-agréable, elle est utile au corps, elle 
réjouit l'ame, elle ne fait de mal à personne ; mais 
uallez pas croire que Pomone et Vcrtumne vous sa- 
chent beaucoup de gré d'avoir sauté en leur honneur, 
et quils vous punissent d'y avoir manqué. Il n'y a 
d'autre Pomone ni d'autre Vertumne que la bêche et 
le hoyau du jardinier. Ne soyez pas assez imbéciles 
pour croire que votre jardin sera grêlé, si vous avez 
manqué de danser la pyrrique ou la cordace. 

Il y a peut-être une superstition pardonnable et 
même encourageante à la vertu; c'est celle de placer 
parmi les dieux les grands hommes qui ont été les 



208 SUPERSTITION. 

bienfaiteurs du genre humain. Il serait mieux sans 
doute de s'en tenir à les regarder simplement comme 
des hommes vénérables, et surtout de tâcher de les 
imiter. Vénérez sans culte un Solon, un Thaïes, un 
Pythagore j mais n'adorez pas un Hercule pour avoir 
nettoyé les écuries d'Augîas, et pour avoir couché 
avec cinquante filles dans une nuit. 

Gardez-vous surtout d'établir un culte pour des 
gredins qui n'ont eu d'autre mérite que l'ignorance, 
l'enthousiasme et la crasse; qui se sont fait un devoir 
et une gloire de l'oisiveté et de la gueuserie : ceux qui 
ont été au moins inutiles pendant leur vie, méritent- 
ils Papotàeôse après leur mort ? 

Remarquez que les temps les plus superstitieux 
ont toujours été ceux des plus horribles crimes. 

section v. 

Le superstitieux est au fripon ce que l'esclave est 
au tyran. Il y a plus encore; le superstitieux est gou- 
verné par le fanatique et le devient. La superstition 
n A e dans le paganisme, adoptée par le judaïsme, in- 
festa l'église chrétienne dès les premiers temps. Tous 
les pères de l'église , sans exception , crurent au 
pouvoir de la magie. L'église condamna toujours la 
magie, mais elle y crut toujours : elle n'excommunia 
point les sorciers comme des fous qui étaient trom- 
pés, mais comme des hommes qui étaient réellement 
en commerce avec les diables. 

Aujourd'hui la moitié de l'Europe croit que l'autre 
a été long-temps et est encore superstitieuse. Les 
protestàns regardent les reliques, les indulgences, 



SUPERSTITION. 20$ 

les macérations, les prières pour les morts, l'eau 
bénite, et presque tous les rites de l'église romaine, 
comme une démence superstitieuse. La superstition, 
seion eux, consiste à prendre des pratiques inutiles 
pour des pratiques nécessaires. Parmi les catholiques 
romains il y en a de plus éclairés que leurs ancêtres, 
qui ont renoncé à beaucoup de ces usages autrefois 
sacrés; et ils se défendent sur les autres qu'ils ont 
conservé, en disant : Ils sont indifférens, et ce qui 
n'est qu'indifférent ne peut être un mal. 

Il est difficile de marquer les bornes de la su- 
perstition. Un Fiançais voyageant en Italie trouve 
presque tout superstitieux, et ne se trompe guère, 
L'archevêque de Cantorbéri prétend que l'archevê- 
que de Paris est superstitieux; les presbytériens font 
le même reproche à M, de Cantorbéri, ci sont à leur 
tour traités de superstitieux par les quakers, qui sont 
les plus superstitieux de lous aux yeux des autres 
chrétiens. 

Personne ne convient donc chez les sociétés chré- 
tiennes de ce que c'est que la superstition. La secte 
qui semble le moins attaquée de cette maladie de 
l'esprit, est celle qui a le moins de rites. Mais si avec 
peu de cérémonies elle est fortement attachée à une 
croyance absurde, cette croyance absurde équivaut, 
elle seule, à toutes les pratiques superstitieuses ob- 
servées depuis Simon le Magicien jusqu'au cura 
Gauffrédi. 

Il est donc évident que c'est le fond de la religion 
d'une secte, qui passe pour superstition chez une 
autre secte. 

18. 



210 superstition; 

Les musulmans en accusent toutes les sociétés 
chrétiennes, et en sont accusés. Qui jugera ce grand 
procès ? Sera-ce la raison ? mais chaque secte pré- 
tend avoir la raison de son côté. Ce sera donc la force 
qui jugera, en attendant que la raison pénètre dans 
un assez grand nombre de têtes pour désarmer la 
force. 

Par exemple, il a été un temps dans l'Europe chré* 
tienne où il n'était pas permis à de nouveaux époux 
de jouir des droits du mariage, sans avoir acheté ce 
droit de l'évêquc et du curé. 

Quiconque dans son testament ne laissait pas une 
partie de son bie-n à l'église, était excommunié et 
privé de la sépulture. Cela s'appelait mourir deconfes, 
c'est-à-dire, ne confessant pas la religion chrétienne. 
Et, quand un chrétien mourait intestat^ l'église rele- 
vait le mort de cette excommunication, en fesant un 
testament pour lui, en stipulant, et en se fesant payer 
le legs pieux que le défunt aurait dû faire. 

C'est pourquoi le pape Grégoire IX et saint Louis 
ordonnèrent, aprvs le concile de Narbonne tenu en 
1235, que tout testament auquel on n'aurait pas 
appelé un prêtre serait nul ; et le pape décerna que le 
testateur et le notaire seraient excommuniés. 

La taxe des péchés fut encore , s'il est possible , 
plus scandaleuse. C'était la force qui soutenait toutes 
ces lois auxquelles se soumettait la superstition des 
peuples; et ce n'est qu'avec le temps que la raison fit 
abolir ces honteuses vexations, dans le temps qu'elle 
en laissait subsister tant d'autres. 

Jusqu'à quel point la politique permet -elle qu'on 



SUPPLICES. 21 X 

ruine la superstition ? Cette question est très épineuse ; 
c'est demander jusqu'à quel point on doit faire la 
ponction à un hydropique, qui peut mourir dans 
l'opération. Cela dépend de la p'udenee du médecin* 

Peut -il exister un peuple libre de tous préjugés 
superstitieux ? C'est demander : Peut- il exister un 
peuple de philosophes ? On dit qu'il riy a nulle 
superstition dans la magistrature de la Chine. Il est 
vraisemblable qu'il n'en restera aucune dans la ma- 
gistrature de quelques villes d'Europe. 

Alors ces magistrats empêcheront que la supersti- 
tion du peuple ne soit dangereuse. L'exemple de ces 
magistrats n'éclairera pas la canaille, mais les prin- 
cipaux bourgeois la contiendront. Il n'y a peut-être 
pas un seul tumulte, tin seul attentat religieux, où 
les bourgeois n'aient autrefois trempé, parce que ces 
bourgeois alors étaient canaille; mais la raison et le 
temps les auront changés. Leurs mœurs adoucies 
adouciront celles de la plus vile et de la plus féroce 
populace; c'est de quoi nous avons des exemples 
frappans dans plus d'un pays. En un mot, moins de 
superstitions, moins de fanatisme; et moins de fana- 
tisme, moins de malheurs. 

SUPPLICES. 

S.ECTIQN PREMIÈRE. 

Oui, répétons, un pendu n'est bon à rien. Proba- 
blement quelque bourreau, aussi charlatan que cruel 7 
aura fait accroire aux imbéciles de son quartier que 
la graisse de pendu guérissait de Fépilepsie. 

Le cardinal de Richelieu, en allant à- Lyon se 



2ia Supplices. 

donner le plaisir de faire exécuter Cinq -Mars et df 
Thou, apprit que le bourreau s'était cassé la jambe : 
« Quel malheur, dit-il au chancelier Séguicr, nous 
n'avons point de bourreau ! » J'avoue que cela est 
bien triste ; c'était un fleuron qui manquait à sa 
couronne. Mais enfin on trouva un vieux bon homme 
qui abattit la tête de l'innocent et sage de Thou en 
douze coups de sabre. De quelle nécessité était cette 
mort? quel bien pouvait faire l'assassinat juridique 
du maréchal de Marillac ? 

Je dirai plus; si le duc Maximilîcn de Sully n'avait 
pas forcé le bon Henri IV a faire exécuter le maréchal 
de Biron couvert de blessures reçues à son service, 
peut-être Henri n'aurait-il pas été assassiné lui-même; 
peut-être cet acte de clémence, si bien placé après 
la condamnation , aurait adouci l'esprit de la ligue 
qui était encore très- violent; peut-être n'aurait -on 
pas crié sans cesse aux oreilles du peuple : Le roi 
protège toujours les hérétiques, le roi maltraite les 
bons catholiques, le roi est un avare, le roi est un 
vieux débauché qui à l'âge de cinquante -sept ans est 
amoureux de la jeune princesse de Condé, ce qui 
réduit son mari à s'enfuir du royaume avec sa femme. 
Toutes cas flammes du mécontentement universel 
n'auraient pas mis le feu à la cervelle du fanatique 
feuillant Ravaillac. 

Quant à ce qu'on appelle communément la justice, 
c'est -«à -dire, l'usage de tuer un homme parce qu'il 
aura volé un écu à son maître, ou de le brûler comme 
Simon Morin, pour avoir dit qu'il a eu des conversa- 
tions avec le Saint- Esprit ? et comme on a brûlé un 



SUPPLICES. 2l3 

vieux fou de jésuite nommé Malagrida, pour avoir 
imprimé les entretiens que la sainte Vierge Marie 
avait avec sa mère sainte Anne quand elle était dans 
son ventre , etc. ; cet usage, il faut en convenir, n'est 
ni humain, ni raisonnable, et ne peut jamais être de 
la moindre utilité. 

Nous avons déjà demandé quel avantage pouvait 
résulter pour l'état de la mort d'un pauvre homme 
connu sous le nom du (ou de Verberie , qui, dans un 
souper chez des moines, avait proféré des paroles 
insensées, et qui fut pendu au lieu d'être purgé et 
saigné. 

Nous avons demandé encore s'il était bien néces- 
saire qu'un autre fou qui était dans les gardes -du- 
corps, et qui se fit quelque» t?illades légères avec un 
Couteau, à l'exemple des charlatans, pour obtenir 
quelque récompense, fût pendu aussi par arrêt du 
parlement ? était-ce là un grand crime ? y avait-il 
un grand danger pour la société de laisser vivre cet 
homme ? 

En quoi était-il nécessaire qu'on coupât la main et 
la langue au chevalier de La Barre? qu'on l'appliquât 
à la torture ordinaire et extraordinaire, et qu'on le 
brûlât tout vif ? telle fut sa sentence, prononcée par 
les Solons et les Lycurgues d'Abbcville. De quoi 
s'agissait -il ? avait -il- assassiné son père et sa mère ? 
craignait-on qu'il ne mit le feu à la ville ? On l'accusait 
de quelques irrévérences si secrètes que la sentence 
même ne les articula pas. Il avait, disait -on, chanté 
une vieille chanson que personne ne connaît; U avait 



3l4 SUPPLICES. 

vu passeï de loin une procession de capucins sans la 
saluer. 

Il faut que chez certains peuples le plaisir de tuer 
son prochain en cérémonie, comme dit Boileau, et 
de lui faire souffrir des tournions épouvantables, soit 
un amusement bien agréable. Ces peuples habitent le 
quarante-neuvième degré de latitude; c'est précisé- 
ment la position des Jroquois. 11 faut espérer qu'où 
les civilisera un jour. 

Il y a toujours dans celte na'ion de barbares deux 
ou trois mille personnes très-aimables , d'un gcf.t dé- 
licat, et de très- bonne compagnie, qui à la lin poli- 
ront les autres. 

Je demanderais volontiers à ceux qui aiment tant 
à élever des gibets, des échafauds, des bûchers, et à 
faire tirer des arquebusades dans la cervelle, s'ils 
sont toujours en temps de famine, et s'ils tuent ainsi 
leurs semblables de peur d'avoir trop de monde à 
nourrir ? 

Je fus effrayé* un jour en voyant Ja liste des déser- 
teurs depuis huit années seulement; on en comptait 
soixante mille. C'était soixante mille compatriotes 
auxquels il fallait casser la tète au son du tambour, 
et avec lesquels on aurait conquis une province s'ils 
avaient été bien nourris et bien conduits. 

Je demanderais encore à quelques uns de cesDra- 
cons subalternes, si dans leur pays il ny a pas de 
grandes routes, et des chemins de traverse à con- 
struire, des terrains incultes à défricher, et si les 
pendus et les arquebuses peuvent leur rendre ce ser- 
vice .* 



SUPPLICES. 2l5 

Je ne leur parlerais pas d humanité , mais d'utilité : 
ma heureusement ils n'entendent quelquefois ni l'un 
ni l'autre. Et , quand M. Beccaria fut applaudi de 
l'Europe pour avoir démontré que les peines doivent 
être proportionnées aux délits, il se trouva bien vite 
chez les iroquois un avocat, gagé par un prêtre, qui 
soutint que torturer, pendre, rouer, brûler, dans 
tous les cas, est toujours le meilleur. 

section n. 

C'est en Angleterre surtout, plus qu'en aucun 
pays, que s'est signalée la tranquille fureur d'égorger 
les hommes avec le glaive prétendu de la loi. Sans 
parler de ce nombre prodigieux de seigneurs du sang 
royal , de pairs du royaume, d'illustres citoyens péris 
sur un échafaud en place publique , il suffirait de ré- 
fléchir sur le supplice de la reine Anne Boulen, de 
la reine Catherine Howard, de la reine Jeanne Gray, 
de la reine Marie Stuart, du roi Charles I er , pour justi- 
fier celui qui a dit que c'était au bourreau d'écrire 
l'histoire d'Angleterre. 

Après cette île, on prétend que la France est le 
pays où les supplices ont été le plus communs. Je ne 
dirai rien de celui de la reine Brunehaut; car je n'en 
crois rien. Je passe à travers mille échafauds, et je 
m'arrête à celui du comte de Montécuculli, qui fut 
écartelé en présence de François 1 er et de toute la 
cour, parce que le dauphin François était mort d'une 
pleurésie. 

Cet événement est de 1 536. Charles-Quint, victo- 
rieux de tous les côtés en Europe et en Afrique, rava- 



3t6 SUPPLICES. 

geait à la fois la Provence et la Picardie. Pendant 
cette campagne qui commençait pour lui avec avan- 
tage, le jeune dauphin, âgé de dix-huit ans, s'échauffe 
à jouer à la paume dans la petite ville de Tournon. 
Tout en sueur il boit de l'eau glacée; il meurt de la 
pleurésie le cinquième jour. Toute la cour, toute la 
France crie que l'empereur Charles-Quint a fait em- 
poisonner le dauphin de France. Cette accusation, 
aussi horrible qu'absurde , est répétée jusqu'à no* 
jours. Malherbe dit dans une de ses odes : 

François. quand la Castille inégale à ses armes 

Lui \ola son dauphin, 
Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larme» 

Qui n'eussent jamais fin, 

( Cde à Duperrier. ) 

Tl n'est pas question d'examiner si l'empereur était 
inégal aux armes de François 1 r parce qu'il sortit de 
Provence après l'avoir épuisée, ou si c'est voler un 
dauphin que de l'empoisonner, ou si on jette des 
larmes d'un coup, lesquelles n ont point fin. Ces mau- 
vais vers font voir seulement que l'empoisonnement 
de François, dauphin, par Charles- Quint passa tou- 
jours en France pour une vérité incontestable. 

Daniel ne disculpe point l'empereur. Hénault dit 
dans son Abrégé : ci François , dauphin , mort de 
poison. » 

Ainsi tous les écrivains se copient les uns las au- 
tres. Enfin, Fauteur de l'Histoire de François I er ose, 
comme moi, discuter le fiât. 

Il est vrai que le comte Montécuculli, qui était au 
service du dauphin, fut condamné par des commis- 



SUPPLICES. ÛIJ 

saires à être écartelé, comme coupable d'avoir em- 
poisonné ce prince. 

Les historiens disent que ce Montécuculli était son 
échanson. Les dauphins n'en ont point. Mais je veux 
qu'ils en eussent alors ; comment ce gentilhomme eût- 
il mêlé sur-le-champ du poison dans un verre d'eau 
fraîche ? avait-il toujours du poison tout prêt dans sa 
poche pour le moment où son maître demanderait à 
boire ? il n'était pas seul avec le dauphin qu'on essuyait 
au sortir du jeu de paume. Les chirurgiens qui ouvri- 
rent son corps dirent (à ce qu'on prétend) que le prince 
avait pris de l'arsenic . Le prince en l'avalant aurait 
senti dans le gosier des douleurs insupportables , 
l'eau aurait été colorée ; on ne l'aurait pas traité d'une 
pleurésie. Les chirurgiens étaient des ignorans qui 
disaient ce qu'on voulait qu'ils dissent : cela n'est que 
trop commun. 

Quel intérêt aurait eu cet officier à faire mourir 
son maître ? de qui pouvait il espérer plus de fortune 1 

Mais , dit-on, il avait aussi l'intention d'empoi- 
sonner le roi. Nouvelle difficulté, et nouvelle impro 
habilité. 

Qui devait lui payer ce double crime ? on répond 
que c'était Charles-Quint. Autre improbabilité non 
moins forte. Pourquoi commencer par un enfant de 
dix-huit ans et demi qui d'ailleurs avait deux frères? 
comment arriver au roi, que Montécuculli ne servait 
point à table ? 

Il n'y avait rien à gagner pour Charles-Quint en 
donnant la mort à ce jeune dauphin qui n'avait jamais 
tiré l'épée, et qui aurait eu des vengeurs. C'eût été ur 
Dict. ph. 8. 19 



SI 8 SUPPLICES, 

crime honteux ^t inutile. H ne craignait pas le péw 
qui était le plus brave chevalier de sa cour, et il au- 
rait craint le fils qui sortait de l'enfance ! 

Mais on nous dit que ce Montécuculli, dans urr 
voyage à Ferrare, sa patrie, fut présenté à l'empe- 
reur; que ce monarque lui demanda des nouvelles de 
la magnificence avec laquelle le roi était servi à table, 
et de l'ordre qu'il tenait dans sa maison. Voilà certes 
une belle preuve que cet Italien fut suborné par 
Charles-Quint pour empoisonner la famille royale ! 

Oh î ce ne fut pas l'empereur qui l'engagea lui- 
même dans ce crime ; ce furent ses généraux , Antoine 
de Lève et le marquis de Gonzaguc. Qui! Antoine d« 
Lève, âgé de quatre-vingts ans, et l'un des plus ver- 
tueux chevaliers de l'Europe ! et ce vieillard eut 1 in- 
discrétion de lui proposer ces empoisonnemens con- 
jointement avec un prince de Gor.zague ! D'autres 
nomment le marquis del Vasto, que vous appelez du 
Guast. Accordez-vous donc, pauvres imposteurs. — 
Vous dites que Montécuculli l'avoua à ses juges. Avez- 
vous vu les pièces originales du procès? 

Vous avancez que cet infortuné était chimiste. 
Voilà vos seules preuves ; voilà les seules raisons pour 
'lesquelles il subit le plus effroyable des supplices. Il 
était Italien , il était chimiste , on haïssait Charles- 
Quint; on se vengeait bien honteusement de sa gloire. 
Quoi! votre cour fait écarteler un homme de qualité 
sur de simples soupçons, dans la vaine espérance de 
déshonorer un empereur trop puissant. 

Quelque temps après, vos soupçons toujours lé- 
gers accusent de cet empoisonnement Catherine do 



SUPPLICES. m ?) 

Médicrs, épouse de Henri II , dauphin , depuis roi de 
France. Vous dites que pour régner elle fit empoi- 
sonner ce premier dauphin , qui était entre le trône et 
son mari. Imposteurs ! encore une fois-, accordez-vou» 
donc. Songez que Catherine de Médicis n'était alors 
âgée que de dix-sept ans ? 

On a dit que ce fut Charles-Quint lui-même qui 
imputa cette mort à Catherine, et on cite l'historien 
Yera. On se trompe } voici ses paroles (<i) : 

En este ano avxa muerto en Paris el deliin de Franc ia con 
vénales évidentes de veneno. Attribuyeronlo los sûyos a diligen- 
cia del marques de Basto, y Antonio de Leiva f y costô la vida 
de Monte-cuculo , F tancés , con quien se correspondian : indi- 
gna sospecha de tan generosos hombres, y inutil' puesto, que 
con matar al delfin , se grangeava poca , porque no era nada 
valerosq,, ni sin hermanos que le sucediessen. 

Brevemente se passo desta presurlcion a otra mas fundada y 
nue avia sido la muerte per orden de su hermano el duque de 
Orliens, a persuasion de Catarina de Medicis su muger, amhi- 
ciosa dellegar a ser reyna, como h fue. Y nota bmn- un autor 
que la muerte des graciadet que tuvà despuv.s esteEnrico ,. la per*, 
mitio Dios en castigo de la ahvosa que dio (si la dio) al ino« 
tente liermano : costumbre mas que medianamente introducida 
en principes, deshazerse a poca costa de los que por algun ca- 
mino los embaracan ; pero siempre son visiblement castïgadoi 
por Dios, 

« En cette année mourut à Paris le dauphin de 
France avec les signes évidens de poison. Les siens 
t'attribuèrent aux ordres du marquis del Yasto et 
d'Antoine de Lève, ce qui coûta la vie au comte de 
Montecuculo, Français qui était en correspondance 

(a) Page 1 66. 



220 SUPPLICES. 

avec eux: : indigne et inutile soupçon contre des 
hommes si généreux, puisqu'on tuant le dauphin on 
gagnait peu. Il n'était encore connu par sa valeur, ni 
lui, ni ses frères, qui devaient lui succéder. 

« De cette présomption on passa à une autre; on 
prétendit que ce meurtre avait été commis par Tordre 
du duc d'Orléans son frère , à la persuasion de Cathe- 
rine de Mcdicis sa femme, qui avait l'ambition d'être 
reine, comme elle le fut en effet. Un auteur remarque 
très-bien que la mort funeste du duc d'Orléans, de- 
puis Henri II, fut une punition divine du poison qu'il 
avait donné à son frère (si pourtant il lui en fit don- 
ner); cjtfiihimc trop ordinaire aux princes de se dé- 
faire à peu de frais de ceux qui les embarrassent dans 
leur chemin, mais souvent et visiblement punie de 
Dieu. » 

Le senor de Vera n'est pas, comme on voit, un 
Tacite. D'ailleurs il prend Montécuculli ou Montecu- 
culo pour un Français. Il dit que le dauphin mourut 
à Paris, et ce fut à Tournon. Il parle de marques 
évidences de poison sur le bruit public; mais il est 
évident qu'il n'atuibue qu'aux Français l'accusation 
contre Catherine de Médicis. 

Cette accusation est aussi injuste et aussi extrava- 
gante que cellç qui chargea Montécuculli. 

Il résulte que cette légèreté particulière aux Fran, 
çais a dans tous les temps produit des catastrophes 
bien funestes. A remonter du supplice injuste do 
Montécuculli jusqu'à celui des templiers, c'est uns 
suite de supplices atroces, fondés sur les présomp- 



SUPPLICES. 2'il 

lions les plus frivoles. Des ruisseaux de sang ont 
coulé en France , parce que la nation est souvent peu 
réfléchissante et très -prompte dans ses jugemens. 
Ainsi tout sert à perpétuer les malheurs de la terre. 

Disons un mot de ce malheureux plaisir que les 
hommes , et surtout les esprits faibles, ressentent en 
secret à parler de supplices, comme ils en ont à par- 
ler de miracles el de sortilèges. Vous trouverez, dans 
le dictionnaire de la Bible de Calinet, plusieurs belles 
estampes des supplices usités chez les Hébreux. Ces 
figures font frémir tout honnête homme. Prenons 
cette occasion de dire que jamais ni les Juifs, ni 
aucun autre peuple ne s'avisèrent de crucifier avec 
des cîous, et qu'il ny en a aucun exemple. C'est une 
fantaisie de peintre qui s'est établie sur une opinion 
assez erronée. 

section m. 

Hommes sages répandus sur la terre (car il y 
em a), criez de toutes vos forces, avec le sage Bec- 
caria, qu'il faut proportionner les peines aux délits. 

Que si on casse la tète d'un jeune homme de vingt 
ans, qui aura passé six mois auprès de sa mère ou de 
sa maîtresse au lieu de rejoindre le régiment, il na 
pourra plus servir sa patrie. 

Que si vous pendez dans la place des Terreaux (/>) 
cette jeune servante qui a volé douze serviettes à 
sa maîtresse, elle aurait pu donner ta votre ville une 
douzaine d'enfans que vous étouffez, qu'il n'y a nulle 

(b) Le cas est arriva à Lyon en t 7 j2, 

*9- 



222 SUPPLICES. 

proportion entre douze serviettes et la vie , et qu'en- 
fin vous encouragez le vol domestique, parce que 
nul maître ne sera assez barbare pour faire pendre 
son cocher qui lui aura volé de l'avoine , et qu'il le 
ferait punir pour le corriger, si la peine était propor- 
tionnée. 

Que les juges et les législateurs sont coupables de 
la mort de tous les enfans que de pauvres filles sé- 
duites abandonnent, ou laissent périr, ou étouffent 
par la même faiblesse qui les a fait naître. 

Et c'est sur quoi je veux vous conter ce qui vient 
d'arriver dans la capitale d'une sage et puissante ré- 
publique qui, toute sage qu'elle est, a le malheur d'a- 
voir conservé quelques lois barbares de ces temps an- 
tiques et sauvages qu'on appelle le temps des bonnes 
mœurs. On trouve auprès de cette capitale un enfant 
nouveau né et mort; on soupçonne une fille d'en être 
la mère; on la met au cachot; on l'interroge ; elle ré- 
pond qu elle ne peut avoir fait cet enfant, puisqu'elle 
est grosse. On la fait visiter par ce qu'on appelle si 
mal à propos des sages-femmes, des matrones. Ces 
imbéciles attestent qu'elle n'est point enceinte ; que 
ses vidanges retenues ont enflé son ventre. La mal- 
heureuse est menacée de la question ; la peur trouble 
son esprit ; elle avoue qu'elle a tué son enfant pré- 
tendu ; on la condamne a la mort ; elle accouche pen- 
dant qu'on lui lit sa sentence. Ses juges apprennent 
qu'il ne faut pas prononcer des arrêts de mort légè- 
rement, 

À l'égard de ce nombre innombrable de supplices, 
dans lesquels des fanatiques imbéciles ont fait périr 



iYMBOLE. 33*8 

tant d'autres fanatiques imbéciles , je n'en parlerai 
plus, quoiqu'on ne puisse trop en parler. 

Il ne se commet guère de vols sur les grands che- 
mins en Italie sans assassinats, parce que la peine de 
mort est la même pour l'un et l'autre crime. 

Sans doute que M. de Beccaria en parle dans son 
Traité des délits et des peines. 

SYMBOLE, ou CREDO. 

Nous ne ressemblons point à mademoiselle Bu- 
clos, cette célèbre comédienne, à qui on disait : Je 
parie, mademoiselle, que vous ne savez pas votre 
Credo. « Ah, ah, dit-elle, je ne sais pas mon Credo! 
je vais vous le née iter- Bâter nosler, qui Aidez- 
moi , je ne me souviens plus du reste. » Pour moi, je 
récite mon Pater et mon Credo tous les matins; je ne 
suis point comme Broussin dont Réminiac disait : 

Broussin , dès l'Age le plus tendre , 
Posséda la sauce Robert , 
Sans que son précepteur lui pût jamais apprendre 
Ni son Credo, ni so.i Pater. 

hersymbole ou la collation vient du mot Symboïein, 
et l'église latine adopte ce mot , comme elle a tout 
pris de l'église grecque. Les théologiens un peu in- 
struits savent que ce symbole, qu'on nomme de* apô~ 
très, n'est point du tout des apôtres. 

On appelait symbole chez les Grecs les paroles r 
les signes auxquels les initiés aux mystères de Cérès, 
de Cybèle , de Mithra , se reconnaissaient (a); les 

(a) Arnofce, liv. V, Symhola quee rogala sacrorum ,. ett\ 
Voyez aussi Clément d'Alexandrie dans §on sermon prot rép- 
lique, ou cohoi tatio ad qentes. 



224 SYMBOLE. 

chrétiens avec le temps eurent leur symbole. S'il 
avait existé du temps des apôtres, il est à croire que 
saint Luc en aurait parlé. 

On attribue à saint Augustin une histoire du symH 
bole dans son sermon 1 i5; on lui fait dire, dans es 
sermon , que Pierre avait commencé le symbole en 
disant : « Je crois en Dieu père tout-puissant; » Jean 
ajouta : « Créateur du ciel et de la terre; » Jacques 
ajouta : « Je crois en Jésus-Christ son fils notre Sei- 
gneur; » et ainsi du reste. On a retranché cette fable 
dans la dernière édition d'Augustin. Je m'en rapporte 
aux révérends pères bénédictins , pour savoir au juste 
s'il fallait retrancher ou non ce petit morceau qui est 
curieux. 

Le fait est que personne n'entendit parler de ce 
Credo pendant plus de quatre cents années. Le peuple 
dit que Paris n'a pas été fait en un jour; Le peuple a 
souvent raison dans ses proverbes. Les apôtres curent 
notre symbole dans le cœur, mais ils ne le mirent 
point par écrit. On en forma un du temps de saint 
ïrénée, qui ne ressemble point à celui que nous réci- 
tons. Notre symbole , tel qu'il est aujourd'hui , est 
constamment du cinquième siècle. Il est postérieur à 
celui de Nicée. L'article qui dit que Jésus descendit 
aux enfers, celui qui parle de la communion des 
saints, ne se trouvent dans aucun des symboles qui 
précédèrent le nôtre. Et en effet, ni les Évangiles, ni 
les Actes des apôtres , ne disent que Jésus descendit 
dans l'enfer. Mais c'était une opinion établie dès le 
troisième siècle, que Jésus était descendu dans l'Ha- 
dès, dans le Tartare, mots que non traduisons par 



SYMBOLE. 32 

celui d'enfer. L'enfer, en ce sens, n'est pas le mot hé- 
breu scheol, qui veut dire le souterrain, la fosse. Et 
c'est pourquoi saint Athanase nous apprit depuis 
comment notre Sauveur était descendu dans les en- 
fers. « Son humanité, dit -il , ne fut ni tout entière 
dans le sépulcre, ni tout entière dans l'en fer. Elle fut 
dans le sépulcre selon la chair, et dans l'enfer selon 
l'âme, w 

Saint Thomas assure que les saints qui ressuscitè- 
rent à la mort de Jésus-Christ moururent de nouveau 
pour ressusciter ensuite avec lui; c'est le sentiment 
le plus suivi. Toutes ces opinions sont absolument 
étrangères à la morale; il faut être homme de bien, 
soit que les saints soient ressuscites deu\ fois , soit 
que Dieu ne les ait ressuscites qu'une. Notre symbole 
a été fait tard, je l'avoue; mais, la vertu est de toute 
éternité. 

S'il est permis de citer des modernes clans une ma- 
tière si grave, je rapporterai ici le Credo de l'abbé de 
Saint-Pierre, tel qu'il est écrit de sa main dans son 
livre sur la pureté de la religion, lequel n'a point été 
imprimé, et que j'ai copié fidèlement. 

« Je crois en un seul Dieu et je l'aime. Je crois 
qu'il illumine toute âme venant au monde, ainsi que 
le dit saint Jean. J'entends par- là toute âme qui le 
cherche de bonne foi. 

<( Je crois en un seul Dieu, parce qu'il ne peut y 
avoir qu'une seule âme du grand tout , un seul être 
vivifiant, un formateur unique. 

« Je crois en Dieu le père tout - puissant , parce 
qu'il est père commun de la nature et de tous les 



22$ STMBOLE. 

hommes qui sont également ses eu farté. Je crois que 
celui qui les fait tous naître également, qui arrangea 
les ressorts de notre vie de la même manière , qui 
leur a donné les mêmes principes de morale , aperçue 
par eux dès qu'ils réfléchissent, n'a mis aucune diffé- 
rence entre ses enfans que celle du crime et de la 
vertu. 

« Je crois que le Chinois juste et bicnfesant est 
plus précieux devant lui qu'un docteur d'Europe 
pointilleux et arrogant. 

ce Je crois que, Dieu étant notre père commun, 
nous sommes tenus de regarder tous les hommes 
comme nos frères. 

« Je crois que le persécuteur est abominable, et 
qu'il marche immédiatement après l'empoisonneur et 
le parricide. 

« Je crois que les disputes théologiques sont à la 
fois la farce la plus ridicule et le fléau le plus affreux 
de la terre, immédiatement après la guerre y la peste, 
la famine et la vérole. 

« Je crois que les ecclésiastiques doivent être 
payés, et bien payés comme serviteurs du public, 
précepteurs de morale , teneurs des registres des en- 
fans et des morts; mais qu'on ne doit leur donner ni 
les richesses des fermiers généraux , ni le rang des 
princes, parce que l'un et l'autre corrompent l'âme, 
et que rien n'est plus révoltant que de voir des 
hommes si riches et si fiers, faire prêcher l'humilité 
et l'amour de la pauvreté par leurs commis, qui n'ont 
que cent éeiis de gages. 

« Je crois que tous les prêtres qui desservent une 



SYSTÈME. 22J 

paroisse, pourraient être mariés comme dans l'église 
grecque,; non-seulement pour avoir une femme hon- 
nête qui prenne soin de leur ménage, mais pour être 
meilleurs -citoyens, donner de bons sujets à l'état, et 
pour avoir beaucoup d'enfans bien élevés. 

« Je crois qu'il faut absolument rendre plusieurs 
moines à la société, et que c'est servir la patrie et 
eux-mêmes. On dit que ce sont des hommes que 
Circé a changés en pourceaux; le sage Ulysse doit 
leur rendre la forme humaine. » 

Paradis aux bienfesans ! 

Nous rapportons historiquement ce symbole de 
l'abbé de Saint-Pierre, sans l'approuver. Nous ne le 
regardons que comme une singularité curieuse ; et 
nous nous en tenons , avec la foi la plus respec- 
tueuse, au véritable symbole de l'église. 

SYSTÈME. 

Nous entendons par système une supposition; cn^ 
suite, quand cette supposition est prouvée, ce n'est 
plus un système, c'est une vérité. Cependant nous di- 
sons encore par habitude le système céleste , quoique 
nous entendions par-là la position réelle des astres. 

Je crois avoir cru autrefois que Pythagore avait 
appris chez les Chaldéens le vrai système céleste; 
mais je ne le crois plus. A mesure que j'avance en 
âge, je doute de tout. 

Cependant, Newton, Grégori et Keil, font hon- 
neur à Pythagore et à ces Chaldéens du système de 



29.8 SYSTÈME. 

Copernic ; et en dernier lieu M. Le Monnier est de 
leur avis. J'ai l'impudence de n'en plus être (i). 

Une de mes raisons, c'est que, si les Chaldéens en 
avaient tant su, une si belle et si importante décou- 
verte ne se serai- jamais perdue; elle se serait trans- 
mise de siècle en siècle comme les belles démonstra- 
tions d'Archimède. 

"Une autre raison, c'est qu'il fallait être plus pro- 
fondément instruit que ne Tétaient les Chaldéens, 
pour contredire les jeux de tous les hommes et toutes 
les apparences cèles es; qu'il eût fallu non-seulement 
faire les expériences les plus fines, mais employer 
les ma'hématiqucs lespîus profondes, avoir le secours 
indispensable des télescopes, sans lesquels il était 
impossible de découvrir les phases de Vénus qui dé- 
fi) Si nous osions avoir une opinion sur ce sujet, nous di- 
rions qu'il est vraisemblable que ni les Égyptiens, ni les Chal- 
déens, ni les Indiens n'ont jamais connu le véritable système du 
monde ; quePythagore a connu ce système, parce qu'il l'a donné 
d'après les observations d s orientaux, alors beaucoup plus an- 
ciennes et plus complètes que celles des Grecs; qu'il suffit pouf 
cela d'avoir une idée bien nette des lois du mouvement apparent, 
ça qui n'était pas impossible pour un homme qui avait autant 
de génie quePythagore ; qre ce système fut rejeté par les Grecs, 
parce qu'il était trop contraire aux idées communes , et que 
d'ailleurs Pyth&gore ne pouvait l'appuyer sur d'assez fortes 
preuves; mais que les Grecs en conservèrent un souvenir vague 
qu'ils nous ont transmis. Le livre d'Eusèbe de Gésarée fourmille 
d'ei leurs grossières sur l'astronomie et la physique des anciens; 
mais ce livre est précieux, parce que ses absurdités même peu- 
vent conduire à retrouver les vérités qu'il défigure. Il en est de 
ln<"me de Plutarque, d'ailleurs beaucoup meilleur écrivain, et 
plus iu&tructii qu'Eusùbe,de Césarée. 



SYSTÈME. 239 

montrent son cours autour du soleil, et sans lesquels 
encore il était impossible de voir les taches du soleil 
qui démontrent sa rotation autour de son axe presque 
immobile. 

Une raison non moins forte, c^estque de tous ceux 
qui ont attribué à Pythagore ces belles connais- 
sances, aucun ne nous a dit positivement de quoi il 
s'agit 

Diogène de Laërce, qui vivait environ neuf cents 
ans après Pythagore ^ nous apprend que, selon ce 
grand philosophe, le nombre UN était le premier 
principe, et que de DEUX naissent tous le* nombres; 
que les corps ont quatre élémens, le feu, l'eau, l'air, 
et la terre; que la lumière et les ténèbres, le froid et 
le chaud, l'humide et le sec, sont en égaie quantité; 
qu'il ne faut point manger de fèves; que Pâme est di- 
visa en trois parties; que Pythagore avait été autre- 
fois Aetalidc, puis Euphorbe, puis Hermotime , et 
que ce grand homme étudia la magie à fond. Notre 
Diogène ne dit pas un mot du vrai système du monde! 
attribué à ce Pythagore : et il faut avouer qu'il y a 
loin de son aversion prétendue pour les fèves aux 
observations et aux* calculs qui démontrent aujour- 
d'hui le cours des planètes et de la terre. 

Le fameux arien Eusèbe, évèque de Césarée, dans 
sa Préparation évangélique, s'exprime ainsi (a) : 
« Tous les philosophes prononcent que la terre est 
en repos ; mais Philolaiis le péripatéticien pense 



(a) Page 85o, édition in-folio. 
Dict. Ph. 8. 



230 SYSTÈME. 

qu'elle se meut autour du feu dans un cercle oblique, 
tout comme le soleil et la lune. » t 

Ce galimatias n'a rien de commun avec les su- 
blimes vérités que nous ont enseignées Copernic, 
Galilée, Kepler, et surtout Newton. 

Quant au prétendu Aristarque de Samos, qu'on 
dit avoir développe les découvertes des Chaldéens 
sur le cours de la planète de la terre et des autres 
planètes, il est si obscur, que Wallis a été obligé de 
le commenter d'un bout à l'autre pour tâcher de le 
rendre intelligible. 

Enfin u est fort douteux que le livre attribué à cet 
Aristarque de Samos soit de lui. On a fort soupçonné 
les ennemis de la nouvelle philosophie d avoir fabri- 
qué cette fausse pièce en faveur de leur mauvaise 
cause. Ce n'est pas seulement m fait de vieilles 
chartes que nous avons eu de pieux faussaires.* Cet 
Aristarque de Samos est d'autant plus suspect, que 
Pluiarque l'accuse d'avoir été un bigot, un méchant 
hypocrite , imbu de l'opinion contraire. Voici les 
paroi es^ie Plutarque dans son fatras intitulé : La face 
4 a rond de la lune. Aristarque le Samien disait que 
les Grecs devaient « punir Cléanthe de Samos, lequel 
soupçonnait que le ciel est immobile, et que c'est la 
terre qui se meut autour du zodiaque , en tournant 
$ur son axe. » 

Mais, nie dira-t-on, cela même prouve que le sys- 
tème de Copernic était déjà dans la tete de ce Cléan- 
the et de bien d'autres. Qu'importe qu'Aristarquek 
Samien ait été de l'avisde Cléanthe le Samien 7 ou 
^u il ait été sou délateur, comme le jésuite Sjkeiner a 



SYSTÈME. û3î 

été depuis le délateur de Galilée ? Il résulte toujours 
évidemment que le vrai système d'aujourd'hui était 
connu des anciens. 

Je réponds que non; qu'une très- faible partie de 
ce système fut vaguement soupçonnée par quelques 
tê!:es mieux organisées que les autres. Je réponds 
qu'il ne fut jamais reçu , jamais enseigné dans les 
écoles; que ce ne fut jamais un corps de doctrine. 
Lisez attentivement cette Face de la lune de Plutar- 
que, vous y trouverez, si vous le voulez, la doctrine 
de la gravitation. Le véritable auteur d'un système 
est celui qui le démontre. 

N'envions point à Copernic l'honneur de la dé- 
couverte. Trois ou quatre mots déterrés dans un vieil 
auteur, et qui peuvent avoir quelque rapport éloigné 
avec son système, ne doivent pas lui enlever la gloire 
de l'invention. 

Admirons la grande règle de Kepler, que les 
carrés des révolutions des planètes autour du soleil 
sont proportionnels aux cubes de leurs distances. 

Admirons encore davantage la profondeur , la 
justesse, l'invention du grand Newton, qui seul a 
découvert les raisons fondamentales de ces lois in- 
connues à toute l'antiquité , et qui a ouvert aux 
hommes un ciel nouveau. 

Il se trouve toujours de petits compilateurs qui 
osent être ennemis de leur siècle; ils entassent, en- 
tassent des passages de Plutarque et d'Athénée, pour 
tacher de nous prouver que nous n'avons nulle obli- 
gation aux Newton, aux Halley, aux Bradley. Us sa 
font les trompettes de la gloire des anciens. Ils pré- 



1^1 T. 

tendent que ces anciens ont tout dit; et ils sont assez 
imbéciles pour croire partager leur gloire, parce 
qu'ils la publient. Ils tordent une phrase dHippo- 
crate pour faire accroire que les Grecs connaissaient 
la circulation du sang mieux qu'Harvey. Que ne 
disent -ils aussi que les Grecs avaient de meilleurs 
fusils , de plus gros canons que nous, qu'ils lançaient 
des bombes plus loin; qu'ils avaient des livres mieux 
imprimés, de plus belles estampes, etc., etc. ? qu'ils 
excellaient dans la peinture à l'huile; qu'ils avaient 
des miroirs de cristal, des télescopes, des micros- 
copes, des thermomètres ? Ne s'est -il pas trouvé des 
gens qui ont assuré que Saîomon, qui ne possédait 
aucun por' de mer, avait envoyé des flottes en Amé- 
rique ? etc., etc. 

Un des plus grands détracteurs de nos derniers 
siècles a été un nommé Dutens. Tl a fini par faire 
un libelle aussi infâme qu'insipide contre les philoso- 
phes de nos jours. Ce libelle est intitulé le Toc in , 
mais il a eu beau sonner sa cloche, personne n'est 
venu à son secours, et il n'a fait que grossir le nombre 
des Zoïles, qui, ne pouvant rien produire, ont ré- 
pandu leur venin sur ceux qui ont immortalisé leur 
patrie et servi le genre humain par leurs productions. 

t. 

Remarques sur cette lettrée. 

L'euphonie, qui adoucit toujours le langage et qui 
l'emporte sur la grammaire, fait que dans la pronon- 
ciation nous changeons souvent ce t en c. Nous pro- 



T. 233 

nonrons ambitieux, akcion, partial; car, lorsque cet 
est suivi d'un i et d'une autre voyelle, le son du t 
paraît un peu trop dur. Les Italiens ont changé de 
même ce t en 2, La même raison nous a insensible- 
ment accoutumés à écrire et à prononcer un t à la fin 
de certains temps des verbes. Il aima, mais aima-t-iï 
constamment? il arriva t-, mais à peine arriva -t- il; il 
s'éleva, mais s'cleça-t-il au-dessus des préjugés ? on 
raionne, mais raisonne- 1- on conséquemmcnt? etc. ; 
il écrira y mais ècrira-t-il avec élégance ) il joue, 
jouc-t-i! habilement ? 

Ainsi donc quand latroisième personne du présent, 
du prétérit et du futur 9 se terminant en voyelle, est 
suivie d'un article ou de la particule on qui tient lieu 
d'article, l'usage a voulu qu'on plaçât toujours ce .\ 
On étendait autrefois plus loin cet usage. On pronon- 
çait ce t à la fin de tous les prétérits en a; il aima à 
aller , on disait il aima-t-à aller ; et cette prononcia- 
tion s'est conservée dans quelques province*. L'usage 
de Paris l'a rendue très-vicieuse. 

Il n'est pas vrai que, pour rendre la prononciation 
plus douce, on change le b en p devant un /, qu'on 
dise optenir pour obtenir. Ce serait au contraire rendre 
la prononciation plus dure. Le t se met encore après 
l'impératif va, va-t'en. 

Ta, pronom poss. féminin; ta mire, ta vie, ta 
haine. La même euphonie qui adoucit toujours le 
langage a changé ta en ton devant toutes les voyelles; 
totl adresse, son adresse , mon adresse, et non ta, sa, 
ma adresse; ton épée, et non ta épèc; ton industrie 7 ton 
ignorance, non ta industrie , ta ignorance; ton ower- 



2,34 TABAC. 

ture, non ta ouverture. La lettre /?, quand elle n'est 
point aspirée et qu'elle tient lieu de voyelle , exige 
aussi le changement de ta y ma, sa, en ton, mon 7 s*o/i. 
ton honnêteté, et non ta. honnêteté. 

Ta ainsi que ton donne tes au pluriel x tes peines 
sont inutiles. 

Le redoublement du mot ta, signifie un reproche 
de trop de vitesse; ta ta ta, voilà bien instruire une 
affaire! Mais ce n'est point un terme de la langue, 
c'est une espèce d'exclamation arbitraire. C'est ainsi 
que dans une salle d'armes on disait c'est un tata pour 
désigner un ferrailleur. 

TABAC. 

Tabac, subst. masc, mot étranger. On donna ce 
nom en i 56o à cette herbe découverte dans l'île de 
Tabago. Les naturels de la Floride la nommaient 
petun; elle eut en France le nom de nicotiane, à y Jierbe 
à la reine y et divers autres noms. Il y a plusieurs 
espèces de tabac; chacune prend son nom ou de 
l'endroit où cette plante croît, ou de celui où elle est 
manufacturée, ou du port principal, ou du pays d'où 
part cette marchandise. Le petit peuple ayant com- 
mencé en France à prendre du tabac par le nez, ce 
fut d'abord une indécence aux femmes d'en faire 
usage. Voilà pourquoi Boilcau dit dans la satire des 
femmes (vers 671 — 72) : 

Fait même a ses amans, trop faibles d'estomac, 
Redouter ses baisers pleins d ail et de tabac. 

On dit fumer du tabac, et on entend la même chose 
par le mot seul de fumer. 



ta bar in. a35 

TABARIN. 

Tabarin , nom propre , devenu nom appeilatif. 
Tabarin , valet de Mondor , charlatan sur le Pont- 
Neuf du temps de Henri IV, fit donner ce nom aux 
bouffons grossiers. 

Et sans honte à Térence allier Tabarin. 

(Boileau, Art. poët. , chant III, v. 398.) 

.Tabarine n'est pas d'usage et ne doit pas ert être, 
parce que les femmes sont toujours plus décentes que 
les hommes. 

Tabarinage, et surtout tabar inique qu'on trouve 
dausle Dictionnaire de Trévoux, sont aussi proscrits* 

TABIS. 

Tabis, étoffe de sole unie et ondée ? passée à la 
calandre sous un cylindre qui imprime sur l'étoffe 
cas inégalités onduleuses gravées sur le cylindre 
même. C'est ce qu'on appelle improprement moire , 
de deux mots anglais mo hait y poil de chèvre sau- 
vage. La véritable moire n'admet pas un seul fil de 
soie. 

Où sur l'ouate molle éclate le tabis. 

(Boileau, Lutrin, chant IV, v. 44-) 

Tabiser y passer à la calandre. Taffetas > gros de- 
Tours tabisé. 

TABLE. 

Table y s. f., terme très-étendu qui a plusieurs 
significations, 



236 TABLE. 

Table à manger, table de jeu, table à écrire. Vre- 
mière table, seconde table, table du commun. Table de 
buffet, table d'hôte ou Von mange à tant par repas, 
bonne table, table réglée, table ouverte, être a table, <c 
mettre à table, sortir de table. Table brisée, table ronde, 
ovale, longue, carrée. Courir les tables (en style fami- 
lier) se dit des parasites; bénir la table, c'est-à-dire, 
faire une prière avant le repas. Tomber sous la table, 
dernier effet de l'ivresse. Propos de table, traits de 
gaieté et de familiarité qui échappent dans un repas. 

Table de nuit, inventée en i y i y. Meuble commode 
qu'on place auprès d'un lit, et sur lequel se placent 
plusieurs ustensiles. 

Table à tiroir, mettre papiers sur table. Table d-un 
instrument de musique, comme luth , clavecin ; c'est 
la partie sur laquelle posent les cordes ou les touches. 

Table de verre, signifie le verre plat qui n'a point 
été soufflé , et qui n'est pas encore employé. 

Table de plomb, de cuwre : plaque de plomb et de 
cuivre d'une étendue un peu considérable. 

Tab'is de la loi, la loi des Douze-Table.-, chez les 
Romains, les deux tables de la loi chez le, Ilebreur. On 
ne dit point la loi des deux tables. 

Table d\mtel , dans laquelle on encastre la pierre 
bénite sur laquelle le prêtre pose le calice. Sainte 
table, c'est l'autel même sur lequel le prêtre prend les 
pains enchantés avec lesquels il va donner la com- 
munion. Approcher de la sainte table, communier. On 
ne dit pas se mettre à ta sainte table. 

Table isiaque ou table du. soleil. C'est une gramlo 
plaque de cuivre qu'on regarde comme un des plu* 



TABLE. 23 j 

précieux monumens de l'ancienne Ëgj r pte; elle est 
couverte d'hiéroglyphes gravés. Ce monument, qui 
vient de la maison de Gonzague , est conservé à 
Turin. 

Table ronde (chevaliers de la table ronde), ima- 
ginée pour éviter les disputes pour la préséance, et 
dont les romans ont attribué l'invention a un roi fa~ 
buleux d'Angleterre nommé Artus. 

Table jnjthagorique, ou de multiplication des nom- 
bres les uns par les autres. 

Table en mathématique , suite de nombres rangés 
suivant certain ordre propre à foire retrouver l'un do 
ces nombres dont on a besoin. 

Table d'astronomie , ou calcul des mouvemens 
célestes. 

On a les tables Al jonsines ,,les tablps Rodolphines , 
ainsi nommées parce qu'on les a faites pour ces deux 
monarques. 

Tables des sinus , des tangentes , des logarithmes. 

Tables généalogiques 7 plus communément nom- 
mées arbres, 

La table d'un livre, c'est-à-dire, liste alphabétique 
ou des noms , ou des matières, ou des chapitres. 

Table d'attente en architecture ; c'est d'ordinaire 
un bossage pour recevoir une inscription. 

Table de trictrac. 

Toutes tables } jeu différent du trictrac ordinaire. 

Table de diamant; le diamant est taillé en table 
cfuand sa surface est plate et les cotés à biseaux. 

Les deux parties osseuses qui composent le crâna 
sont appelées tables. 



238 TABLER. 

Les trumeaux, cartouches, panneaux en architec- 
ture, prennent aussi le nom de table. 

Table de crépi, table en saillie , table Couronnée f 
table fouillée, table rustique. 

Table de marbre. L'une des plus anciennes juris- 
dictions du royaume, partagée en trois tribunaux; 
celui" du connétable, à présent des maréchaux de 
France; celui de l'amiral ; et celui du grand forestier 
qui est aujourd hui représenté par le grand maître des 
eaux et forcis : cette juridiction est ainsi nommée 
d'une longue table de marbre sur laquelle les vassaux 
étaient tenus d'apporter* leurs redevances; chaque 
seigneur avait une table pareille, et les mots de table, 
domain , justice, étaient presque synonymes; réunir 
à sa tabe, était réunir à son domaine. 

Table rase. Expression empruntée de la toile des 
peintres avant qu'ils y aient appliqué leurs couleurs, 
l'esprit d'un enfant est une iable rase sur laquelle les 
préjuges n'ont encore rien imprimé. 

TABLER. 

Tabler, v. n. Il vient du jeu de trictrac. On disait 
t bler quand on posait deux dames sur la même ligne; 
on dit aujourd'hui caser , et le mot tabler, qui n'est 
plus d'usage au propre , s'est conservé au figuré. 
Tabler sur cet arrangement , tabler sur cette nouvelle. 
Il était d usage dans le siècle passé de dire tabler pour 
tenir table. 

Allez table r jusqu'à demain. 

( Molière , Amphitrion , act. III , se. VII- ) 



TACTIQUE, 239 

TABOR, OUTHABOR. 

Montagne fameuse dans la Judée; ce nom entre 
souvent dans le discours familier. 11 est faux que cette 
montagne ait une lieue et demie d'élévation au-dessus 
de la plaine, comme le disent plusieurs dictionnaires; 
il ny a point de montagne de cette hauteur. Le 
Tabor n'a pas plus de six cents pieds de haut, mais il 
paraît très-élevé, parce qu'il est situé dans une vaste 
plaine. 

Le Tabor de Bohême est encore célèbre par la ré- 
sistance de Ziska aux armées impériales; c'est de là 
qu'on a donné le nom de Tabor aux retranchemens 
faits avec des chariots. 

Les taborites, secte à peu près semblable à celle 
des hussites , prirent aussi leur nom de cette mon- 
tagne. 

TACTIQUE. 

Tactique, s. f., signifie proprement ordre , arran~ 
gement; mais ce mot est consacré depuis long- temps 
à la science de la guerre. La tactique consiste à ran- 
ger les troupes en bataille, à faire les évolutions, à 
disposer les troupes, à se prévaloir avec avantage 
des machines de la guerre. L'art de bien camper 
prend un autre nom qui est celui de camestration ; 
lorsqu'une fois la bataille est engagée , et que le 
succès ne dépend plus que de la valeur des troupes et 
du coup d'œil du général , le terme de tactique n'est 
plus T convenable, parce qu'alors il ne s'agit plus ni 
d'ordre ni d'arrangement. 



240 TAMARIN. 

TAGE. 

Tage^ s. m. Quoique ce ne soit que le nom propre 
d'une rivière*, le fréquent usage qu'on en fait lui doit 
donner place dans le dictionnaire de l'Académie. Les 
trésors du Pactole et du Tage sont communs en 
poésie; on a supposé que ces deux fleuves roulaient 
une grande quantité d'or dans leurs eaux j ce qui n'est 
pas vrai. 

TALISMAN. 

Talisman , s. m., terme arabe francisé, propre- 
ment consécration. La même chose que tel es ma ou 
phylactère, préservatif, figure, caractère, dont la 
superstition s'est servie dans tous les temps, et chez 
tous les peuples; c'est d ordinaire une espèce de mé- 
daille fondue et frappée sous certaines constellations; 
Le fameux talisman de Catherine de Médicis existe 
encore. 

TALMUD. 

Ancien recueil des iois, des coutumes, des tradi- 
tions et des opinions des Juifs compilées par leurs 
docteurs. 11 est divisé en deux parties, la gemutrè et la 
mi^na , postérieures de quelques siècles a notre ère 
vulgaire. Ce mot est devenu français parce qu'il est 
commun à toutes les nations.. 

Taîmudistè, attaché aux opinions du talmud. 

Talmudique, docteur talmudique, peu en usage. 

TAMARIN. 

Tamarin, s. m,, arbre des Indes et de l'Afrique, 
dont Fécorce ressemble à celle du noyer, les feuilles 



TANT. 24l 

à la fougère, et les fleurs à celles de l'oranger; sou 
fruit est une petite gousse qui renferme une pulpe 
noire assez semblable à la casse, mais d'un goût un 
peu aigre. L'arbre et le fruit portent le nom de tama- 
rin. 

TAMARIS. 

Tamaris, s. m., arbrisseau dont les fruits ont 
quelque ressemblance à ceux du tamarin , mais qui 
ont une vertu plus détersive et plus atténuante. 

TAMBOUR. 

Tambour, s. m., terme imitatif qui exprime le son 
do cet instrument guerrier inconnu aux Romains, et 
qui nous est venu des Arabes et des Maures. C'est une 
caisse ronde , exactement fermée en dessus et en 
dessous par un parchemin de mouton épais, tendu à 
force sur une corde à boyau. Le tambour ne sert 
parmi nous que pour l'infanterie; c'est avec le tam- 
bour qu'on rassemble, qu'on l'exerce, qu'on la con- 
duit. Battre le tambour , le tambour bat , il bat aux 
champs, il appelle, il rappelle, il bat la générale ; ta 
garnison marche, sort tambour battant. 

TANT, 

Adverbe de quantité, qui devient quelquefois con- 
jonction, 

11 est adverbe quand il est attaché au verbe , 
quand il en modifie le sens. « Il aima tant la patrie ! 
Vous connaissez les coquettes ? oh tant l II a tant 
de finesse dans l'esprit qu'il se trompe presque tou- 
jours. » 

cin. Fii. 8 ai 



24^ TANT. 

Tant est une conjonction, quand il signifie tandis 
que; elle sera aimée tant quelle sera jolie; c'est-à-dire, 
tandis qu'elle sera jolie. 

Tant, lorsqu'il est suivi de quelque mot dont il 
désigne la quantité, gouverne toujours le génitif, 
tant d'amitié^ tant de richesses, tant de crime-. 

Il ne se joint jamais à un simple adjectif. On ne 
dit point tant vertueux ? tant méchant? tant libéra! , 
tant avare; mais si vertueux, si méchant , si libéral , si 
avare. 

Après le verbe aclif ou neutre, sans auxiliaire, il 
faut toujours mettre tant; il travaille tant? il pleut 
tant. Quand le verbe auxiliaire se joint au verbe actif, 
vous placez le tant entre l'un et l'autre, il a tant tra- 
vaillé; il a tant plu; ils ont tant écrit; et jamais on ne 
se sert du si; il a si plu; il a si écrit; ce serait un bar- 
barisme. Mais avec un verbe passif , le tant est rem- 
placé par le si, et voici dans quel cas. Lorsque vous 
ayez à exprimer un sentiment particulier par un verbe 
passif, comme je suis si touché, si ému? si courroucé? 
si animé, vous ne pouvez dire, je suis tant ému? tant 
tMché? tant courroucé, tant animé; parce que ces 
mots tiennent lieu dVpithète : mais, lorsqu'il s'agit 
dune action, d'un fait, vous employez le mot de tant; 
<( cette affaire fut tant débattue ; les accusations 
furent tant renouvelées; les juges tant sollicités, les 
témoins tant confrontés; » et non pas a si confrontés, 
si sollicités, si renouvelés, si débattus; » la raison en 
est que ces participes expriment des faits , et ne 
peuvent être regardés comme des épithètes. 

On ne dit point cette femme tant belle, parce que 



TANT. 243 

belle est épithète ) mais 011 peut dire, surtout en vers, 
cette femme autrefois tant aimée, encore mieux que si 
aimée; mais, quand ou ajoute de qui elle a été aimée, 
il faut dire, si aimée de vous, de lui, et non tant aimée 
de vous, de lui; parce qu'alors vous désignez un sen- 
timent particulier. Cette personne autrefois tant célé- 
brée par vous; célébrer est un fait. Cette personne 
autrefois si estimée par vous; c'est un sentiment. 

Est-ce là cette ardeur tant promise à sa cendre ? 
Quel crime a donc commis ce fils tant condamné ? 

Condamne^ promis. , expriment des faits. 

Tant peut être considéré comme une particule 
d'exclamation ; tant il est difficile de bien écrire ! tant 
les oreilles sont délicates ! 

Tant se met pour autant; tant pleine que vide, 
pour dire autant plein que vide, tant vaut l'homme , 
tant vaut sa terre , pour, autant vaut l'homme, autant 
vaut sa terre» Tant venu, tant paijé; c'est- à-dire 3 il 
sera payé autant qu'il aura servi. 

On ne dit plus tant plus 5 tant moins, parce que 
tant est alors utile, « Plus on la parc, moins elle est 
balle. » A quoi servirait, « tant plus on la pare, tant 
mohis elle est belle ? » 

11 n'en est pas de même de tant pis et de tant 
mieux. Pis et mieux ne feraient pas seuls un sens 
assez complet, a II se croit sûr de la victoire , tant 
pis; il se défie de sa bonne fortune, tant mieux. » 

Tant alors signifie d'autant, il fait d'autant mieux. 

« Tant que ma vue peut s'étendre, » pour, autant 
que ma vue peut s'étendre. 



g/' TAPISSERIE. 

«Tant et si peu qu'il vous plaira;» au lie-u de 
dire , autant et si peu qu'il vous plaira. 

TAPISSERIE, TAPISSIER. 

Tapisserie, s. f., ouvrage au métier ou à l'aiguille 
pour couvrir les murs d'un appartement. Les tapis- 
series au métier sont de haute ou de basse-lice , pour 
fabriquer celles de haute - lice, l'ouvrier regarde le 
tableau placé à côté de lui ; mais pour la basse -lice 
le tableau est sous le métier, et l'artiste le déroule à 
mesure qu'il en a besoin : l'un et l'autre travaillent 
avec la navette. Les tapisseries à l'aiguille s'appellent 
tapisseries de point, à cause des points d'aiguille. La 
tapisserie de gros point est celle dont les points sont 
plus écartés, plus grossiers; celle de petit point au 
contraire. Les tapisseries des Gobelins, de Flandre, 
de Bcauvais, sont de haute -lice. On y employait 
autrefois le (il d'or et la soie ; mais l'or se blanchit, la 
soie se ternit. Les couleurs durent plus long-temps 

sur la laine. 

Les tapisseries de point de Hongrie sont cèdes qui 
sontapoints lâches et à longues aiguillées qui forment 
des points de diverses couleurs ; elles sont communes 
et d'un bas prix. 

Les tapisseries de verdure peuvent admettre quel- 
ques petits personnages, et retiennent le nom de 
verdure. Oudri a donné la vogue aux tap.ssenes 
d'animaux. Celles a personnages sont les plus es- 
tb-ues Les tapisseries des Gobelins sont des chels- 
d'œuvre d'après les plus grands peintres. Ondislingue 
les tapisseries par pièces, on les vend à la pièce, on 



TARIF. 245 

les compte par aune de cours. Plusieurs pièces qui 
tapissent un appartement s'appellent une tenture. On 
les tend , on les détend , on les cloue , on les décloue. 

Les petites bordures sont aujourd'hui plus esti- 
mées que les grandes. 

Toutes sortes d'étoffes peuvent servir de tapisserie ; 
le damas , le satin, le velours, la serge. On donne 
même au cuir doré le nom de tapisserie. Il se fait do 
très - beaux fauteuils, de magnifiques canapés de 
tapisseries, soit de petit point, soit de haute ou basse- 
licc. 

Tapissier, s. m., c'est le manufacturier même; il 
n'est pas nommé autrement en Flandre. C'est aussi 
l'ouvrier qui tend les tapisseries dans une maison 9 
qui garnit les fauteuils. Il y a des valets de chambre 
tapissiers. 

TAQUIN, TAQUINE, 

Taquin, ïne, adj., terme populaire qui signifie 
avare dans les petites choses, vilain dans sa dépense; 
quelques-uns s'en servent aussi dans le style familier 
pour signifier un homme renfrogné et tctu, comme 
supposant qu'un avare doit toujours être de mauvaise 
humeur. Il est peu en usage. 

TARIF. 

Tarif, s. m., mot arabe devenu français et qui 
signifie rôle, table, catalogue, évaluation. Tarif du 
prix (tes denrée;, tarif de la douane, tarif des monnaie*. 
L'édit du tarif dans la minorité de Louis XIV fit ré* 
volter le parlement, et causa la guerre insensée delà 

21. 



2^6 TARTRE. 

fronde. On paya mille fois plus pour la guerre civile 
que le tarif n'aurait coûté. 

TARTARE. 

Tartare, s. et adj. m. et f., habitant de la Tar- 
tarie. On s'est servi souvent de ce mot pour signifier 
barbare. 

Et ne voyez-Vous pas par tant de cruautés 
i La rigueur d'un Tartare à travers ses bontés? 

On a nommé tartares les valets militaires de la 
maison du roi, parce qu'ils pillaient pendant que 
leurs maîtres se battaient, 

La langue tartare, les coutumes tartares. 

Tartare , s. m., enfer des Grecs et des Romains, 
imité du Tartarot égyptien, qui signifiait demeure 
éternelle ; ce mot entre très - souvent dans notre 
poésie, dans les odes, dans les opéras; les peines du 
Tartare, les fleuves du Tartare. 

Qu'entends-je ? le Tartare s'ouvre. 
Quels cris ! quels douloureux accens ! 
'[ \* ( Lamotte, Descente aux enfers , str. 4- ) 

TARTAREUX. 

Tartareux, adj., mot employé en chimie; sédi- 
ment tartareux , liqueur tartareuse , c'est-à-dire, 
chargée de sel de tartre, 

TARTRE. 

Tartre, s. m., sel formé par la fermentation dans 
les vins fumeux , et qui s'attache aux tonneaux en 
cristallisation. 



TAUPE. ^47 

Le tartre calciné s'appelle sel de tartre ; c'est 
ï'alcali fixe végétal, il s'emploie dans les arts et dans 
la médecine. Il se résout par Thumidité en une liqueur 
qu'on appelle huile de tartre. 

Le tartre vitriole est cette même huile mêlée avec 
l'esprit de vitriol. 

Cristal ou crème de tartre; c'est le tartre purifié et 
réduit en forme de cristal. Il est formé d'un acide 
particulier et du sel de tartre ou alcali fixe avec une 
abondance d'acide. 

Le tartre émétique est une combinaison de verre 
d'antimoine avec la crème de tartre. 

Le tartre folié est la combinaison du sel de tartr* 
avec le vinaigre. 

TARTUFE, TARTUFERIE. 

Tartufe, s. m., nom inventé par Molière et 
adopté aujourd'hui dans toutes les langues de l'Eu- 
rope pour signifier les hypocrites, les fripons, qui <so 
servent du manteau de la religion; « c'est un tartufe, 
c'est un vrai tartufe. » 

Tartuferie, s. f., mot nouveau formé de celui de 
tartufe , action d'hypocrite, maintien d'hypocrite, 
friponnerie de faux dévot j on s'en est servi souvent 
dans les disputes sur la bulle Unigenitus. 

TAUPE. 

Taupe, petit quadrupède, un peu plus gros que la 
souris-, qui habite sous terre. La nature lui a donné 
des yeux extrêmement petits, enfoncés, et recouverts 
de petits poils afin que la terre ne les blesse pas, et 



$43 TAUREAU. 

qu'il soit averti par un pou de lumière quand il esl 
exposé; l'organe de l'ouïe très - fin , les pâtes de 
devant larges, armées d'ongles tranchons, et placées 
toutes deux en plan incliné afin de jeter à droite et à 
gauche la terre qu'il fouille et qu'il soulève pour se 
faire un chemin et une habitation; il se nourrit de la 
racine des herbes. Comme cet animal passe pour 
aveugle, La Fontaine a eu raison de dire : 

Lynx envers nos pareils, et taupes envers noni. 
(Fable VII, iiv. l.) 

« Noir comme une taupe, trou de taupe, prendre des 
taupes. On se fait d'assez jolies fourrures avec dos 
peaux de taupes. — Il est allé au royaume des 
taupes, » pour dire il est mort, proverbialement et 
bassement. 

TAUREAU. 

Taureau, s. m., quadrupède armé de cornes, 
avant le pied fendu, les jambes fortes, la marche 
lente, le corps épais, la peau dure, la queue moins 
longue que celle du cheval, ayant quelques longs 
poils au bout. Son sang a passé pour être un poison, 
mais il ne Test pas plus que celui des autres animaux ; 
et les anciens qui ont écrit queThémistocle et d'autres 
s'étaient empoisonnés avec du sang de taureau, falsi- 
fiaient à la fois l'histoire et la nature. Lucien, qui 
reproche à Jupiter d'avoir placé les cornes du taureau 
au-dessus de ses yeux, lui fait, un reproche très- 
injuste, car le taureau ayant l'œil grand, rond, et 
ouvert, il voit très-bien où il frappe; et si ses yeux 



TA UR OBOLE. 8 49 

avaient été placés sur sa tête, au-dessus des cornes, 
il n'aurait pu voir l'herbe qu'il broute. 

Taureau banal est celui qui appartient au sei- 
gneur, et auquel ses vassaux sont tenus d'amener 
toutes leurs vaches. 

Taureau de Phalaris, ou taureau d'airain; c'est 
un taureau jeté en fonte, qu'on trouva en Sicile, et 
qu'on supposa avoir été employé par Phalaris pour y 
enfermer et faire brûler ceux qu'il voulait punir, 
espèce de cruauté qui n'est nullement vraisemblable. 

Les taureaux de Médée qui gardaient la toison 
d'or. 

Le taureau de Marathon dompté par Hercule. 

Le taureau qui porta Europe, le taureau de Miihras; 
le taureau d'Osiris, le taureau , signe du zodiaque; 
Vocil du taureau , étoile de la première grandeur. 
Combats de taureaux y communs en Espagne. Taureau^ 
cerf , animal sauvage d'Ethiopie. Prune -taureau, es- 
pèce de prune qui a la chair sèche. 

TAURICIDER. 

Tauricider, v. n., combattre des taureaux; ex- 
pression familière qui se trouve souvent dans Scar* 
ron, dans Russi et dans Choisy. 

TAUROROLE. 

Taurodole, sacrifice d'expiation, fort commun 
aux troisième et quatrième siècles : on égorgeait un 
taureau sur une grande pierre un peu creusée et 
percée de plusieurs trous; sous cette pierre était une 
fosse, dans laquelle l'expié recevait sur son corps e* 



2C)0 TAXE. 

sur son visage le sang de l'animal immolé. Julien le 
Philosophe daigna se soumettre à ectte expiation, 
pour se concilier les prêtres des gentils. 

TAUROPHAGE. 

Tauropiîage, s. m. /mangeur de taureau, nom 
qu'on donnait à Bacchus et à Silène. 

TAXE. 

Le pape Pie II, dans une épître à Jean Peregal (•/), 
avoue que la cour romaine ne donne rien sans argent-, 
l'imposition même des mains et les dons du Saint- 
Esprit s'y vendent, et la rémission des péchés ne s'y, 
accorde qu'aux riches. 

Avant lui saint Antonin, archevêque de Florence, 
avait observé (/;) que, du temps de Bonifacc IX qui 
mourut l'an i4°4? l a cour romaine était si infâme 
par la tache de simonie, que les bénéfices s'y con- 
féraient moins au mérite qu'à ceux qui apportaient 
beaucoup d argent. Il ajoute que ce pape remplit 
l'univers d'indulgences plénicres , de sorte que les 
petites églises dans leurs jours de fêtes les obtenaient 
à un prix modique*. 

Théodoric de Niem (c), secrétaire de ce pontife, 
nous apprend.cn effet que Boniface envoya des quê- 
teurs en divers royaumes pour vendre l'indulgence 
à ceux qui leur offraient autant d'argent qu'ils en 
auraient dépensé en chemin s'ils eussent fait pour 

(a) Epître 66. — (b) Chronique, troisième partie, titre 22. 
(c) Liv. I , du schisme , chap. LXYIIL 



taxe. a5.i 

cela le voyage de Rome; de sorte qu'ils remettaient 
tous les péchés, même sans pénitence, à ceux qui se 
confessaient, et les dispensaient, moyennant de 
l'argent, de toutes sortes d'irrégularités, disant qu'ils 
avaient sur cela toute la puissance que le Christ avait 
accordée à Pierre de lier et de délier sur la terre ( /). 

Et ce qui est plus singulier encore, le prix de 
chaque crime est taxé dans un ouvrage lalin imprimé 
à Rome par ordre de Léon X le 1 8 novembre 1 5 1 4 > 
chez Marcel Silber dans le champ de Flore, sous le 
titre de Taxe de la sacrée chancellerie et de la sacrée 
pénitencerîe apostolique. 

Entre plusieurs autres éditions de ce livre, faites 
en différens pays, celle in-4° de Paris de l'an 1620, 
chez Toussaint Denis, rue Saint- Jacques, à la croix 
de bois, près Saint-Yves, avec privilège du roi pour 
trois ans, porte au frontispice les armes de France et 
celles de la maison de Médicis, de laquelle était 
Léon X. Yoilà ce qui aura trompé l'auteur du Ta- 
bleau des papes (<?), qui attribue à Léon X rétablis- 
sement de ces taxes, quoique Polydore Virgile (f) et 
le cardinal d'Ossat (^) s'accordent à placer l'inven- 
tion de la taxe de la chancellerie sous Jean XXII , 
vers l'an i32o, et le commencement de celle de la 
pénitencerie seize ans plus tard sous Benoit XII. 

Pour nous faire une idée de ces taxes, copions ici 
quelques articles du chapitre des absolutions. 

(d) Matthieu, cnap. XVI, v. 19. — (e) Page i5/[. 
(f) Liv. YIII, cliap. II, des inventeurs des choses. 
(a) Lettre CCCUI. 



s5a TÀxs. 

L'absolution (!) pour celui qui a connu charnel- 
lement sa mère, sa sœur, etc., coûte 5 gros. 

L'absolution pour celui qui a défloré une vierge, 
6 gros. 

L'absolution pour celui qui a révélé la confession 
d'un autre, 7 gros. 

L'absolution (/) pour celui qui a tué son père, sa 
mère , etc. , 5 gros. Et ainsi des autres péchés , 
comme nous verrons bientôt; mais à la fin du livro 
les prix sont évalués par ducats, 

Il y est aussi parlé d'une scrte de lettres appelées 
confessionnelles , par lesquelles le pape permet de 
choisir à l'arlicle de la mort un confesseur qui donne 
plein pardon de tout péché ; aussi ces lettres ne 
s'accordent qu'aux princes et même avec grande 
difficulté. Ce détail se trouve page 32 de l'édition de 
Paris. 

La cour de Rouie, dans la suite, eut honte de ce 
livre qu'elle supprima tant qu'il lui fut possible ; elle 
l'a môme fait insérer dans l'indice expurgatoire du 
concile de Trente, sur la fausse supposition que les 
h reliques l'ont corrompu. 

Il est vrai qu'Antoine du Pinet , gentilhomme 
franc-comtois, en fit imprimer à Lyon, en 1 564 ? un 
extrait in-8 l> , dont voici le titre : 

Taxes des parties casuelles de la bouùque du pape, en latin 
et en français, avec annotations primes des décrets, conciles et 
canons, tant vieux que modernes, pour la vérification de la 
discipline anciennement observée en l'église; par A. D. P. 

(h) Page 36. — (0 Page 38. 



TAXE. 253 

Mais, quoiqu'il n'avertisse point que son ouvrage 
n'est qu'un abrégé de l'autre, bien loin de corrompre 
son original, il en retranche au contraire quelques 
traits odieux, tels que celui qui se lit pag. Si3, ligne 
ç) d'en bas, dans l'édition de Paris; le voici : « Et re- 
marquez soigneusement que ces sortes de grâces et 
de dispenses ne s'accordent point aux pauvres , parce 
que, n'ayant pas de quoi, ils ne peuvent être con- 
solés. » 

Il est vrai encore que du Pinet évalue ses taxes par 
tournois, ducats et carlins; mais comme il observé, 
page 4 2 ? que les carlins et les gros sont de la même 
valeur, en substituant à la taxe de cinq, six, sept 
gros, etc., qui est dans son original, celle d'un 
nombre égal de carlins, ce n'est point le falsifier. En 
voici la preuve dans les quatre articles déjà cités de 
l'original. 

L'absolution, dit du Pinet, pour celui qui connaît 
charnellement sa mère, sa sœur, ou quelque autre 
parente ou alliée , ou sa commère de baptême , est 
taxée à cinq carlins. 

L'absolution pour celui qui dépucelle une jeune 
fille, est taxée à six carlins. 

L'absolution pour celui qui révèle la confession de 
quelque pénitent, est taxée à sept carlins. 

L'absolution pour celui qui a tué son père , sa 
mère, son frère, sa sœur, sa femme, ou quelque autre 
parent ou allié, laïque néanmoins, est taxée à cinq 
carlins : car, si le mort était ecclésiastique, l'homicide 
serait obligé de visiter les saints lieux. 

Rapportons-en quelques autres. 



2s5{ TAXE. 

L'absolution , continue du Pinet, pour quelque 
acte de paillardise que ce soit, commis par un clerc, 
fut-ce avec une religieuse dans le cloître ou dehors, 
ou avec ses parentes et alliées, ou avec sa fille spiri- 
tuelle ( sa filleule ) , ou avec quelques autres femmes 
que ce soit, coûte trente-six tournois, trois ducats. 

L'absolution pour un pretre qui tient une concu- 
bine, vingt-un tournois, cinq ducats, six carlins. 

L'absolution d'un laïque pour toutes sortes de 
péchés de la chair, se donne au for de la conscience 
pour six tournois, deux ducats. 

L'absolution d'un laïque pour crime d'adultère , 
donnée au for de la conscience, coûte quatre tour- 
nois; et, s'il y a adultère et inceste, il faut paver par 
tête six tournois. Si outre ces crimes ou demande 
l'absolution du péché contre nature ou de la bestia- 
lité, il faut quatre-vingt-dix tournois, douze ducats 
et six carlins; mais, si on demande seulement l'abso- 
lution du crime contre nature ou de la bestialité, il 
n'en coulera que trente-six tournois et neuf ducats. 

La femme qui aura pris un breuvage pour se faire 
avorter, ou le père qui le lui aura fait prendre, 
paiera quatre tournois, un ducat et huit carlins; et, si 
c'est un étranger qui ait donné le breuvage pour la 
faire avorter, il paiera quatre tournois, un ducat et 
cinq carlins. 

In père eu une mère ou quelque autre parent qui 
aura étouffe un enfant, se paiera quatre tournois, un 
ducat, huit carlins; et, si le mari et la femme l'ont 
tué ensemble , ils payeront six tournois et deux 
ducats. 



TAXE. 2 00 

La taxe qu'accorde le dataire pour contracter 
mariage hors les temps permis, est de vingt carlins; 
et dans les temps permis, si les contractans sont au 
second et au troisième degré, elle est ordinairement 
de vingt cinq ducats, et quatre pour l'expédition des 
bulles; et au quatrième degré, de sept tournois, un 
ducat et six carlins. 

La dispense du jeûne pour un laïque aux jours 
marqués par l'église, et la permission Je manger du 
fromage, sont taxées à vingt carlins. La permission 
de manger de la viande et des ceuft, aux jours défen- 
dus, est taxée à douze carlins; et celle de manger 
des laitages, à six tournois pour une personne seule ; 
et à douze tournois , trois ducats et six carlins, pour 
toute une famille et pour plusieurs parais. 

L'absolution d'un apostat et d'un vagabond qui 
veut revenir dans le giron de l'église, coûte douze 
tournois, trois ducats et six carlins. 

L'absolution et la réhabilitation de celui qui est 
coupable de sacrilège, de vol, d'incendie, de rapine, 
de parjure, et semblables, est taxée à trente-six tour- 
nois et neuf ducats. 

L'absolution pour un valet qui relient le bien de 
son maître trépassé, pour le paiement de ses gages, 
et qui 7 étant averti , n'en fait pas la restitution , 
pourvu que le bien qu'il retient n'excède pas la valeur 
de ses gages, est taxée seulement, dans le for de la 
conscience, à six tournois, deux ducats. 

Pour changer les clauses d'un testament, la taxe 
ordinaire est de douze tournois, trois ducats, six 
carlins. 



256 TAXE. 

La permission de changer son nom propre coûte 
neuf tournois, deux ducats, et neuf carlins; et, pour 
changer le surnom et la manière de le signer, il faut 
payer six tournois et deux ducats. 

La permission d'avoir un autel portatif pour une 
seule personne est taxée à dix carlins; et celle d'avoir 
une chapelle domestique , à cause de l'éloignement 
de Péglise paroissiale, et pour y établir des fonts 
baptismaux et des chapelains, trente carlins. 

Enfin la permission de transporter des marchan- 
dises une ou plusieurs fois au pays des infidèles, et 
généralement trafiquer et vendre sa marchandise, 
sans être obligé d'obtenir la permission des seigneurs 
temporels de quelques lieux que ce soii. fussent -ils 
rois ou empereurs, avec toutes les clauses déroga- 
toires très - amples, n'est taxée qu'à vingt -quatre 
tournois, six ducats. 

Cette permission, qui supplée à celle des seigneurs 
temporels, est une nouvelle preuve des prétentions 
papales dont nous avons parlé à l'article Bulle, Ou 
sait d'ailleurs que tous les rescrits ou expéditions 
pour les bénéfices, se paient encore à Rome suivant 
la taxe; et cette charge retombe toujours sur les 
laïques, par les impositions que le clergé subalterne 
en exige. Ne parlons ici que des droits pour les ma- 
riages et pour les sépultures. 

Un arrêt du parlement de Paris, du 1 9 mai 1 409, 
rendu à la poursuite des habitans et échevins d'Ab- 
beville, porte que chacun pourra coucher avec sa 
femme sitôt après la célébration du mariage, sans 
attendre le congé de l'évêque d'Amiens, et saps payer 



TAXEo 257 

le droit qu'exigeait ce prélat pour lever la défense 
qu'il avait faite de consommer le mariage les trois 
premières nuits des noces. Les moines de saint 
Etienne de Nevers furent privés du même droit par 
un autre arrêt du 27 septembre 1,591. Quelques 
théologiens ont prétendu que cela était fondé sur le 
quatrième concile de Cartilage , qui l'avait ordonné 
pour la révérence de la bénédiction matrimoniale. 
Mais comme ce concile n'avait point ordonné d'élu- 
der sa défense en payant, il est vraisemblable que 
cette taxe était une suite de la coutume infâme qui 
donnait à certains seigneurs la première nuit des 
nouvelles mariées de leurs vassaux. Buchanan croit 
que cet usage avait commencé en Ecosse sous le roi 
Even, 

Quoi qu'il en soit, les seigneurs de Preilley et de 
Parsanny en Piémont appelaient ce droit carragio; 
mais ayant refusé de le commuer en une prestation 
honnête , leurs vassaux révoltés se donnèrent à 
Amcdée VI, quatorzième comte de Savoie. 

On a conservé un procès verbal fait par M. Jean 
Fraguier, auditeur en la chambre des comptes de 
Paris, en vertu d'arrêt d'icelle du 7 avril 1 507 , pour 
l'évaluation du comté d'Eu, tombé en la garde du roi 
par la minorité des enfans du comte de Nevers et de 
Charlotte de Bourbon sa femme. Au chapitre du re- 
venu de la baronnie de Saint-Martin-le-Gaillard , 
dépendant du comté d'Eu, il est dit : item, a ledit 
seigneur audit lieu de Saint-Martin , droit de culage 
quand on se marie. 

Les seigneurs de Sonloire avaient autrefois im 

22. 



258 TAXE. 

droit semblable; et, l'ayant omis en Taveu par eux 
rendu au seigneur de Monîlevrier leur suzerain , 
l'aveu fut blâmé; mais par acte du i 5 décembre 1G07 
le sieur de Montlevrier y renonça formellement, et 
ces droits honteux ont été partout convertis en des 
prestations modiques appelées marcketteu 

Or quand nos prélats eurent des fiefs, suivant la 
remarque du judicieux Fleury, ils crurent avoir 
comme éveques ce qu'ils n'avaient que comme sei- 
gneurs; et les curps, comme leurs arrière - vassaux , 
imaginèrent la bénédiction du lit nuptial, qui leui 
valait un petit droit sous le nom de plat de noce?, 
c'est-à-dire, leur dîner en argent ou en espèce. Voici 
le quatrain qu'un curé de province mit en cette oc- 
casion sous le chevet d'un président fort âgé, qui 
épousait une jeune demoiselle du nom de La Monta- 
gne; il fesait allusion aux cornes de Moïse ? dont il 
est parlé dans l'Exode (À) : 

Le président à barbe grise 

Sur la montagne va monter; ' 

Mais certes il peut bien compter 

D'en descendre comme Moïse. 

Disons aussi deux mots sur les droits qu'exige le 
clergé pour les sépultures des laïques. Autrefois, au 
deecs de chaque particulier, les éveques se fesaient 
représenter les testamens, et défendaient de donner 
la sépulture à ceux qui étaient morts deconfès, c'est-à- 
dire, qui n'avaient pas fait un legs à l'église, à moins 
que les païens n'allassent à l'oHicial , qui commettait 
<»■•.. ■. ...... - — ■» " ■ ■ ' ■*■ ■ " ■ ■ ■ 

(h) Chap. XXXIV, v. 29. 



TAXE. 2f>9 

un prêtre ou quelque autre personne ecclésiastique 
pour réparer la faute du défunt, et faire ce legs en son 
nom. Les curés s'opposaient à la profession de ceux 
qui voulaient se faire moines, jusqu'à ce qu'ils eussent 
payé les droits de leur sépulture; disant que, puis- 
qu'ils mouraient au monde, il était juste qu'ils s'ac- 
quiltasseut de ce qu'ils auraient dû si on les avait en- 
terrés. 

Mais les débats fréquens , occasionés par ces 
vexations, obligèrent les magistrats de fixer la taxe 
de ces droits singuliers. Voici l'extrait d'un règle- 
ment à ce sujet , porté par François de îlarlai de 
Chanvallon, archevêque de Paris, !e 3o mai 1690 , 
et homologué en la cour du parlement le 10 juin 
suivant. 

Mariages. 

Pour la publication des bans. . . . il. 10 s. 

Pour les fiançailles ...... a 

Pour la célébration du mariage j3 
Pour le certificat de la publication de? 
bans et la permission donnée au futur 
époux d'aller se marier dans la paroisse 

de la future épouse. ..... 5 

Pour l'honoraire delà messe du mariage. 1 ro 

Pour le vicaire » 1 10 

Pour le clerc des sacremens 1 

Pour la bénédiction du lit. .... 1 10 

Convois. 

Des enfans au-dessous de sept ans, lorsqu'on ne va 
po'nt en corps de clergé. 



26o TAXE. 

Pour le curé i 1 

Pour chaque prêtre ...... jo 

Lorsqu'on ira eu clergé. 

Pour le droit curial 4 

Pour la présence du curé 2 

Pour chaque prêtre ...... i o 

Pour le vicaire i 

Pour chaque enfant de chœur lorsqu'ils 

portent le corps ,,.... 8 

Et lorsqu'ils ne le portent pas. ... 5 

Et ainsi des jeunes gens au-dessus de sept ans 
jusqu'à douze. 

Des personnes au-dessus de douze ans. 

Pour le droit curial 6 

Pour l'assistance du curé 4 

Pour le vicaire .2 

Pour chaque prêtre i 

Pour chaque enfant de chœur. < io 

Chacun des prêtres qui veillent le corps 

pendant la nuit ? à boire et. ... 3 
Et pendant le jour 7 à chacun. . . . i 
Pour la célébration de la messe. . . i 
Pour le service extraordinaire, appelé le 

service complet, c'est-cà-dire, les vigiles 

et les deux messes du Saint-Esprit et 

de la sainte Vierge. ..... 4 10 

Pour chacun des prêtres qui portent le 

corps ....■• I 

Pour le port de la haute croix. ... 10 

Pour le porte-bénitier. ..... 5 

Pour le port de la petite croix. , 5 



TAXE. 26l 

Pour le clerc des convois. . . . . 1 
Pour le transport des corps d'une église à 

une autre, sera payé moitié plus des 

droits ci dessus. 

Pour la réception des corps transportés. 

Au curé 6 

Au vicaire * . . • 1 10 

A chaque prêtre (i) i5 

( 1) Cette taxe est fort augmentée ; mais nous doutons que ces 
augmentations aient été homologuées. On a imaginé de faire 
jouer, dans les enterremens , le rôle de confesseur du mort à un 
prêtre qui est dans tin costume particulier, et auquel on donne 
un écu. Quand le malade est mort sans confession, quelquefois 
on accorde le confesseur pour éviter le scandale et gagner l'écu; 
d'autrefois , l'église aime mieux le scandale que l'écu. C'est un 
moyen de décrier une famille honnête auprès de la canaille de 
la paroisse , qui est dans la main des prêtres , parce que les 
laïques ont encore la betise de les charger de lu distribution de 
leurs aumônes. 

Il y a long-temps qu'on se plaint de cette 'avidité du clergé. 
Baptiste Mantouan, général des carmes au quinzième siècle, dit 
dans ses poésies : 

Venalia nohis 
Tenipla, sacerdotes, altaria, sacra, cor on œ 1 
Igiïis, tliura, preces , cœlum est vénale, Deusque. 

Un poëte du siècle dernier a traduit ces vers de la manière 
suivante : 

Chez nous tout est vénal; prêtres, temples, autels, 
U or émus à voix basse, et les chants solennels; 
La terre des tombeaux, l'hymen, et le baptême, 
Et la parole sainte, et le ciel, et Dieu même. 



2Ô2 TENIR. 

TECHNIQUE. 

Technique, adj. m. f. , artificiel; vers techniques 
qui renferment des préceptes. Vers techniques pour 
apprendre l'histoire. Les vers de Dcspautcre sont 
techniques, 

Masculà surit pons, mons . fons. 

Ce ne sont pas des vers dans le goût de Virgile. 

TENIR. 

Tenir, v. act. et quelquefois n. La signification 
naturelle et primordiale de tenir est d'avoir quelque 
chose entre ses mains; tenir un livre.) une épee, les 
rênes des chevaux, le timon , le gouvernail d'un vais- 
seau; tenir un enfant par les lisières; tenir quelqu'un 
par le bras; tenir fort; tenir serré, ferme, faiblement; 
tenir à brasse corps; tenir à deux mains; tenir à la 
gorge; tenir le poignard sur la gorge, au propre, etc. 

Par extension et au figuré il a plusieurs autres 
significations. Tenir , posséder. « Le roi d'Angleterre 
tient une principauté en Allemagne. On tient une 
terre en fief, un bénéfice en commande, une maison 
à loyer, à bail judiciaire, etc. Les mahométans tien- 
nent les plus beaux pays de l'Europe et de l'Asie. Les 
rois d'Angleterre ont tenu plusieurs provinces en 
France à foi et hommage de la couronne. » 

Tenir, dans le sens d'occuper, a Un officier tient 
une place pour le roi. On tient le jeu de quelqu'un , 
pour quelqu'un; il tient, il occupe le premier étage; 
il le tient à bail, à loyer; tenir une ferme. >x 



TENIR. 263 

Tenir, pour exprimer Tordre des personnes et 
des choses. « Les présidens dans leurs compagnies 
tiennent le premier rang. On tient son rang, sa place, 
son poste. Et dans le discours familier on tient son 
coin; il a tenu le milieu entre ces deux extrémités. 
Les livres d'histoire tiennent le premier rang dans sa 
bibliothèque. » 

Tenir , pour garder. « Tenir son argent dans son 
cabinet, son vin à la cave, ses papiers sous la clef, 
sa femme dans un couvent. » 

Tenir, pour contenir au propre. « Cette graugo 
tient tant de gerbes, ce niuid tant de pintes; cette 
foret tient dix lieues de long; l'armée tenait quatre 
lieues de pays; cet homme, ce meuble tient trop de 
place; il ne peut tenir que vingt personnes à cette 
taMe. » 

Tenir , pour contenir au figuré. « 11 est si remuant, 
si vif, qu'on ne le peut tenir; il ne peut tenir sa langue, 
tenir en place, rien ne le peut tenir; c'est-à-dire, 
contenir, réprimer. Vous ne pouvez vous tenir de 
Jouer, de médire. » C'est dans ce sens figuré qu'on 
« tient les peuples dans le devoir, les enfans dans le 
respect, les ennemis en échec, dans la crainte. » On 
les contient au figuré. 

Il n'en est pas de même de tenir la balance entix 
les puissances, parce qu'on ne contient pas la ba- 
lance. On est supposé tenir la balance dans sa main , 
c'est une métaphore, Tenir de court est aussi uno 
méîaphore prise des rênes des chevaux et des lesses 
des chiens. 

Tenir, être proche, être joint, contigu, attaché, 



264 TENIR. 

adhérer. « Le jardin tient à ma maison, la forêt au 
jardin. Ce tableau ne tient qu'à un clou; ce miroir 
tient mal , » il est mal attaché. De là on dit au figuré 
« la vie ne tient qu'à un fil ? ne tient à rien. Sa con- 
damnation a tenu à peu de chose. Je ne sais qui me 
tient que je n'éclate ! à quoi tient-il que vous ne 
sollicitiez cette affaire ? qu'à cela ne tienne. Il n'y a 
ni considération ni crédit qui tienne, il sera con- 
damné. S'il ne tient qu'à donner de l'argent, en voila. 
Il n'a pas tenu à moi que vous fussiez heureux. 
Votre argent ne tient à rien. Cela tient comme de la 
glu, » proverbialement et bassement. 

Tenir , pour avoir soin, « Tenir sa maison propre, 
ses enfans bien vêtus , ses affaires en ordre , ses 
meubles en bon état, ses portes fermées, ses fenêtres 
ouvertes. » 

Tenir , pour exprimer les situations du corps. « Il 
tient. les yeux ouverts, les yeux baissés, les mains 
jointes, la tête droite, les pieds en dehors, etc. Il se 
tient droit, debout, courbé, assis. Il se tient mal , il 
se tient bien. Il se tient sous les armes. On dit que 
Siméon Stylite se tint plusieurs années sur une jambe. 
Les grues se tiennent souvent sur une pâte. » 

Et au figuré : «Il se tient à sa place, » c'est-à-dire, 
il est modeste, il ne se méconnaît pas, il ménage 
l'orgueil des autres, « II se tient en repos, il se tient 
à l'écart, il se tient clos et couvert, » il ne se mêle 
pas des affaires d'autrui a il ne s'expose pas. « Vous 
tiendrez-vous les bras croisés ? vous tiendrez-vous à 
ne rien faire ? »i 

Tenir , pour exprimer les effets un peu durables de 



TENIH. 2u3 

quelque chose, (c Le lait tient le teint frais; les fruits 
fondans tiennent le ventre libre. La fourrure tient 
chaud; la société tient gai. Le régime me tient sain, 
l'exercice me tient dispos, la solitude me tient la- 
borieux, etc. »: 

Tenir, être redevable. « Je tiens tout de votre 
bonté; je tiens du roi ma terre, mes privilèges, ma 
fortune. S'il a quelque chose de bon, il le tient de 
vos exemples. Il tient la vie de la clémence du 
prince. » 

Tu vois le jour, Cinna , mais ceux dont, tu le tiens 
Furent les ennemis de mon père et les miens. 

(Corneille, Cinna, act. V, se. I,; 

C'est à peu près en ce sens qu'on dit : « Je tiens ce 
secret d'un charlatan. Je tiens cette nouvelle d'un 
homme instruit. Je tiens cette façon de travailler d'un 
grand maître. Je tiens de lui ma méthode , mes idées 
sur la métaphysique, » c'est-à-dire, je lui en suis re- 
devable, je les ai puisées chez lui. 

Tenir , ressembler, participer. « Il tient de son 
père et de sa mère ; il a de qui tenir; il tient de race, 
Il tient sa valeur de son père et sa modestie de sa 
mère. Ce style tient du burlesque, » ii participe d« 
burlesque; cette architecture du gothique. «Le mulet 
tient de l'âne et du cheval. » 

Tenir , pour signifier l'exercice des emplois et des 
professions. « Un maître-ès-arts peut tenir école c% 
pension ; il faut la permission du roi pour tenir ma- 
nège. Tout négociant peut tenir banque; il faut être 
maître pour tenir boutique. Ce n'est que par tolérance 
qu'on tient académie de jeu. Tout citoyen peut 'tcv.it, 

Dict. Pli. 8» St3 



»6G TENJR. 

des chambres garnies. Pour tenir auberge , cabaret, 
il faut permission. » 

Tenir , pour demeurer , être long -temps dans la 
même situation. « Ce gênerai a tenu long -temps la 
campagne ; ce malade tient la chambre, le lit. Ce 
débiteur tient prison. Ce vaisseau a tenu la mer six 
mois. Il m'a tenu, je me suis tenu long-temps au 
froid , à l'air, à la pluie. » 

Tenir , pour convoquer, assembler, présider. «Le 
pape tient concile, consistoire, chapelle. Le roi tient 
conseil , tient le sceau; on tient les états, la chambre 
des vacations, les grands jours, etc. La foire se tient; 
le marché se tient. ». 

Tenir, pour exprimer les maux du corps et de 
Famé. « La goutte, la fièvre le tient. Son accès le 
tient; quand sa colère le tient ^ il n'est plus maître de 
lui; sa mauvaise humeur le tient, il n'en faut pas 
approcher. On voit bien ce qui le tient, c ; est la peur. 
Qu'est-ce qui le tient ? la mauvaise honte. » 

Remarquez que, quand ces affections de l'âme la 
maîtrisent, alors elles gouvernent le verbe; car co 
sont elles qui agissent. Mais, quand on semble les 
faire durer, c'est la personne qui gouverne le verbe. 
<x 11 tint sa colère long-temps contre son rival. Il lui 
tint rancune. Il tient sa gravité, son quant-à-moi , son 
fier. Je tiens ma colère » ne peut signifier, je retiens 
ma colère, mais au contraire, je la garde. On ne peut 
dire tenir son courage, tenir son humeur, parce que le 
courage est une qualité qui doit toujours dominer, et 
l'humeur une affection involontaire. Personne ne 
veut avoir d'humeur, mais ou veut bien avoir de la 



TENIR. 2&7 

colère contre les méehans, contre les hypocrites, 
tenir sa colère contre eux. C'est par la même raison 
qu'on tient une conduite , un parti , parce qu'on est 
censé les vouloir tenir. Vous tenez votre sérieux , et 
votre sérieux ne vous tient pas. On tient rigueur, la 
rigueur ne vous tient pas. 

Tenir , pour résister, a La citadelle a tenu plus 
long-temps que la ville. Les ennemis pourront a peine 
tenir cette année. Ce général a tenu dans Prague 
contre une armée de soixante et dix mille hommes. 
Tenir tête, tenir bon, tenir ferme. Il tient au vent, a 
la pluie, à toutes les fatigues. » 

Tenir y pour avoir et entretenir, «Il tient son fils 
au collège, à l'académie. Le roi tient des ambassa- 
deurs dans plusieurs cours,* il tient garnison dans îes 
villes frontières. Ce ministre lient des émissaires, des 
espions, dans les cours étrangères. » 

Tenir , pour croire, réfuter. «On ne tient pltfs 
dans les écoles les dogmes d'Aristote; les mahoméîan s 
tiennent que Dieu est incommunicable; la pliipar! 
tiennent que l'Ai coran n'est pas de toute éternité. I es 
Indiens et les Chinois tiennent la métempsycose. Je 
me tiens heureux, je me tiens perdu, » c'est-à-dire, 
je me crois heureux, je me crois perdu. « On tient les 
opinions de Liebnitz pour chimériques, mais on tient 
ce philosophe pour un grand génie. Il a tenu ma 
visite à honneur, et mes réflexions à injure. Il se l'est 
tenu pour dit. » Remarquez que, lorsque tenir signifie 
réputer, avoir opinion, il s'emploie également avec 
Facciisatif , et avec la préposition pour* 



2G8 TENIR. 

Qu'il la tient pour sensée et de bon jugement. 

(Racine, les Plaideurs, act. II, se. IV.) 
Ma foi, je le tiens fou de toutes les manières. 

( Molière , l'École des femmes , act. I , se. I. ) 

Tenir , pour executer , accomplir, garder. « Un 
honnête homme tient sa promesse; un roi sage tient 
ses traités. On est obligé de tenir ses marches; quand 
on a donné sa parole, il la faut tenir. » 

Tenir, au lieu de suivre. « Us tiennent le chemin 
de Lyon. Quelle route tiendrez -vous ? Tenez les 
bords; tenez toujours le large, le bas, le haut, le 
milieu. » 

Tenir, ctre contigu. « Cette maison tient à la 
mienne, la galerie tient à son appartement. » 

Tenir, pour signifier les liaisons de parenté, d'af- 
fection, a Sa famille tient aux meilleures maisons 
du royaume. Il ne tient plus au monde que par habi 
tude; vous ne tenez à cet homme que par sa place; il 
tient à cette femme par une inclination invincible. » 

Tenir, se fixer à quelque chose. ((Je m'en tiens 
aux découvertes de Newton sur la lumière. Il s'en 
tient a l'évangile, et rejette la tradition. Après avoir 
gagné cent mille francs il devait s'en tenir là. Il faut 
s'en tenir à la décision des arbitres , et ne point 
plaider. » Remarquez que dans toutes ces acceptions 
laparticule eu estnecessaire; elle emporte l'exclusion 
du contraire. Je m'en tiens à l'opinion de Locke signi 
fie, de toutes les opinions je m'en tiens à celle-là. 
Mais, je me tiens aux opinions de Locke signifie seu- 
lement, je les adopte, sans exprimer absolument si 
j'en ai examine et rejeté d'autres. 



TENIR. 269 

Outre ces significations générales du mot tenir , il 
en a beaucoup de particulières. Tenir une terre par 
ses mains , c'est la faire valoir; tenir le sceptre , c'est 
régner; tenir la mer } c'est être embarqué long-temps. 
« Une armée tient la campagne; un embarras tient 
toute une rue; Teau glacée et l'eau bouillante tiennent 
plus de place que l'eau ordinaire. Ce sable ne tient 
point, cette colle tiendra long-temps. Il s'est tenu au 
gros de l'arbre. Le gibier a tenu, » c'est-à-dire, ne 
s'est pas écarté de la place où on l'a cherché. « Les 
gardes se sont tenus à la porte; le marché, la foire 
tient ou se tient aujourd'hui; l'audience tient les ma- 
tins; on tient la main à l'exécution des règlemens ; le 
greffier tient la plume, le commis la caisse. Tout 
père de famille doit tenir un registre, un livre de 
compte. On tient un enfant sur les fonts de baptême. 
Tenir un homme sur les fonts, » c'est parler de lui et 
discuterson caractère, répondre pour lui qu'il a telle 
inclination, comme au baptême on répond pour le 
filleul, a Une chose tient lieu d'une autre; ce présent 
tient lieu d'argent; son accueil tient lieu de récom- 
pense. On est tenu de rendre foi et hommage à son 
seigneur, d'assister aux états de sa province, de 
marcher avec son régiment, de payer les dîmes, etc.» 

«On tient table, on tient chapelie, on tient sa 
partie dans la musique, ou tient sur une note, on tient 
au jeu; Tun fait va tout, l'autre le tient; on tient les 
cartes, on tient le dé, on tient le haut bout, le haut 
du pavé, le milieu. On tient compte de l'argent, des 
faveurs qu'on a reçues. On va même jusqu'à dire que 
Dieu nous tiendra compte d'une bonne action. On se 

• 3. 



2J0 TENIR. 

tient sûr, on tient pour quelqu'un. Les corde! icrs 
tiennent pour Scot, et les dominicains pour saint 
Thomas. On tient une chose pour non avenue quand 
elle n'a eu aucune suite; on tient une faveur pour 
reçue quand on est sûr de la bonne volonté ; un bon 
vaisseau tient à tout vent. On tient des propos , des 
discours, un langage. » 

Quel propos vous tenez ! (Molière. ) 
Cessez de tenir ce langage. (Kacoe.) 

Les proverbes qui naissent de ce mot sont en très- 
grand nombre. « Il en tient, » c'est-à-dire, on Fa 
trompé, ou il a succombé dans une affaire, ou il a été 
condamné, ou îl a été vaincu, etc. « Il a vu cette 
femme, il en tient. 11 a un peu trop bu, il en tient. 11 
tient le loup par les oreilles, » c'est-à-dire, il se 
trouve dans une situation épineuse. « Cet accord 
tient à chaux et à ciment, » c'est-à-dire, qu'il ne sera 
pas aisément changé. « Cette femme tient ses amans 
le bec dans l'eau, » pour dire elle les amuse, leur 
donne de fausses espérances. « Tenir l'épéc dans les 
reins, le poignard sur la gorge ou à la gorge, » 
signifie presser vivement quelqu'un de conclure. 
« Tenir pied à boule, » être assidu, ne point aban- 
donner une affaire. « Tenir quelqu'un dans sa man- 
che , » être sûr de son consentement, de son opinion. 
.* Tenir le dé dans la conversation, ». parler trop, 
vouloir primer. « C'est un furieux, il faut le tenir à 
quatre. Se faire tenir à quatre,» faire le difficile. « Il 
tient bien sa partie, » c'est-à-dire, il s'acquitte bien 
de son devoir. « Tenir quelqu'un sur le tapis , » 



TÉRÉLAS. 27I 

parler beaucoup de lui. « Cet homme croyait réussir, 
il ne tient rien. Il n'a qu'à se bien tenir. Il a beau 
vouloir m'échapper, je le tiens. Il faut le tenir par les 
cordons ou les lisières, » c'est-à-dire, le mener 
comme un enfant, un homme qui ne sait pas se con- 
duire. « Rancune tenant. Tenir le bon bout par 
devers soi, » c'est avoir ses sûretés dans une affaire, 
c'est être en possession de ce qui est contesté. 
((Croire tenir Dieu par les pieds, » expression popu- 
laire pour marquer sa joie d'un bonheur inespéré. 

« Un tien vaut mieux que deux tu l'auras, » ancien 
proverbe. :« Serrez la main , et dites que vous ne tene* 
rien; » mauvais proverbe populaire. « Cet homme se 
tient mieux à table qu'à cheval; il se tient, droit 
comme un cierge. Le plus empêché est celui qui tient 
la queue de la poêle , » tous proverbes du peuple. 

TERELAS. 

Térélas ou Ptérélas, ou Ptérélaiïs, tout comme 
vous voudrez, était fils de Taphus ou Taphius. Que 
m'importe ? dites - vous. Doucement vous allez voir. 

Ce Térélas avait un cheveu d'or, auquel était at^ 
taché le destin de sa ville de Taphc. Il y avait bien 
plus; ce cheveu rendait Térélas immortel; Térélas ne 
pouvait mourir tant que ce cheveu serait à sa tête : 
aussi ne se peignait-il jamais, de peur de le faire 
tomber. Mais une immortalité qui ne tient qu'à un 
cheveu n'est pas chose fort assurée. 

Amphitryon, général de la république de Thèbes, 
assiégea Taphe. La fille du roi Térélas devint éper- 
dument amoureuse d'Amphitryon en le voyant passer 



272 TÉRÉLAS. 

près des remparts. Elle alla pendant la nuit couper 
ie cheveu de son père, et en fît présent au général. 
Taplie fut prise, Térélas fut lue. Quelques sa van s 
assurent que ce fut la femme de Térélas qui lui joua 
ce tour. Ils se fondent sur de grandes autorités : ce 
serait le sujet d'une dissertation utile. J'avoue que 
j'aurais quelque penchant pour l'opinion de ces sa- 
vans : il me semble qu'une femme est d'ordinaire 
moins timorée qu'une fille. 

Même chose avint à Nisus, roi de Mégare. Minos 
assiégeait cette ville. Seylla, fille de Nisus, devint 
folle de Minos. Son père, à la vérité, n'avait point de 
cheveu d'or, mais il en avait un de pourpre, et l'on 
sait qu'à ce cheveu était attachée la durée de sa vie, 
et de l'empire mégarien. Scylla, pour obliger Minos, 
coupa ce cheveu fatal , et en fit présent à son amant. 

«Toute l'histoire de Minos est vraie, dit le pro- 
fond Banier ( /), et elle est attestée par toute l'anti- 
quité, » Je la crois aussi vraie que celle de Térélas; 
mais je suis bien embarrassé entre le profond Cal met 
et le profond Huet. Calmet pense que l'aventure du 
cheveu de Nisus présenté à Minos, et du cheveu de 
Térélas, ou Ptérélas, offert à Amphitryon, est visible- 
ment tirée de l'histoire véridique de Samson, juge 
d'Israël. D'un autre côté Huet le démontreur vous 
démontre que Minos est visiblement Moïse, puis- 
qu'un de ces noms est visiblement l'anagramme de 
l'autre en retranchant les lettres n et e. 



{a) Mythologie de Banier, liv. II, page i5i , tome III, édi- 
tion in 4°. Commentaires littéraires sur Samson, cliap. XVL 



TÉ HÉLA S. 273 

Mais, malgré la démonstration de Huet, je suis en- 
tièrement pour le délicat dom Calmet, et pour ceux 
qui pensent que tout ce qui concerne les cheveux de 
ïérélas et de Nisus, doit se rapporter aux cheveux 
de Samson. La plus convaincante de mes raisons vic- 
torieuses, est que sans parler de la famille de ïérélas, 
dont j'ignore la métamorphose , il est certain que 
Scylla fut changée en alouette , et que son père Ninus 
fut changé en épervier. Or, Bochart ayant cru qu'un 
épervier s'appelle neïs en hébreu , j'en conclus que 
toute l'histoire de ïérélas, d'Amphitryon , de Ninus, 
de Minos, est une copie de l'histoire de Samson. 

Je sais qu'il s'est déjà élevé de nos jours une secte 
abominable, en horreur à Dieu et aux hommes, qui 
ose prétendre que les fables grecques sont plus an- 
ciennes que l'histoire juive ; que les Grecs n'enten- 
dirent pas plus parler de Samson que d'Adam, d'Eve, 
d'Abel , de Caïn , etc. , etc. ; que ces noms ne sont 
cités dans aucun auteur grec. Ils disent, comme nous 
l'avons modestement insinué à l'article Bacchus et à 
l'article Juif, que les Grecs n'ont pu rien prendre des 
Juifs, et que les Juifs ont pu prendre quelque chose 
des Grecs. 

Je réponds avec le docteur lïayet , le docteur Gau- 
chatj l'ex-jésuite Patouillet, l'ex-jésuite Nonotte, et 
l'ex-jésuite Paulian, que cette hérésie est la plus 
damnable opinion qui soit jamais sortie de l'enfer ; 
qu'elle fut anathémausée autrefois en plein parlement 
par un réquisitoire , et condamnée au rapport du 

sieur P ; que, si on porte l'indulgence jusqu'à 

tolérer ceux qui débitent ces systèmes affreux, il n'y 



271 TERRE. 

a plus de sûreté dans le monde, et que certainement 
Tante-Christ va venir, s'il n'est déjà venu. 

TERRE, 

Terre, s. f., proprement le limon qui produit les 
plantes ; qu'il soit pur ou mélangé , n'importe ; on 
l'appelle terre vierge quand elle est dégagée, autant 
qu'il est possible, des corps hétérogènes : si elle est 
aisée à rompre , peu mêlée de glaise et de sable , c'est 
de la terre franche; si elle est tenace, visqueuse, c'est 
de la terre glaise. 

Elle reçoit des dénominations différentes de tous 
les corps dont elle est plus ou moins remplie ; terre 
pierreuse, sablonneuse, graveleuse, aqueuse, ferrugi- 
neuse, minérale, etc. 

Elle prend ses noms de ses qualités diverses; terre 
grasse 7 maigre, fertile , stérile, humide , sèche, brû- 
lante, froide 7 mouvante, ferme, légère, compacte, 
friable, meuble, argileuse, marécageuse. Terre neuve, 
c'est-à-dire, qui n'a pas encore été posée à l'air, qui 
n'a pas encore produit; terre usée, etc. 

Des façons qu'elle reçoit; cultivée , remuée, fouillée, 
creusée, fumée , rapportée , ameublie , améliorée, cri- 
blée, etc. 

Des usages où elle est mise ; terre à pot ou à potier , 
terre glaise blanchâtre, compacte, molle, qui se cuit 
dans des fourneaux , et dont on fait les tuiles, les bri- 
ques, les pots, la faïence. Terre à foulon, espèce de 
glaise onctueuse au toucher, qui sert à préparer les 
draps. Terre sigillée, terre rouge de Lemnos mise en 



TERRE. 2j5 

pastilles , gravées d'un cachet arabe ; on fait croire 
que c'est un antidote. 

Terre d'ombre, espèce de craie brune qu'on tire 
du Levant. Terre vernissée, c'est celle qui en sor- 
tant de la roue du potier reçoit une couche de plomh 
calciné; vaisselle de terre vernissée. 

Dans cette signification au propre du nom terre, 
aucun autre corps, quoique terrestre, ne peut être 
compris. Qu'on tienne dans sa main de l'or, ou du 
sel 3 ou un diamant, ou une fleur, on ne dira pas, je 
tiens de la terre; si on est sur un rocher, sur un arbre, 
on ne dira pas, je suis sur un morceau de terre. 

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si la terre est un 
élément ou non; il faudrait savoir d'abord ce que 
c'est qu'un élément. 

Le nom de terre s'est donné par extension à des 
parties du globe, à des étendues de pays; les terres 
du turc, du mogol; terre étrangère 9 terre ennemie, les 
terres australes , les terres arctiques. Terrc-neuçe, île 
du Canada; terre des Papous près des Moluques ; 
terres de la compagnie, c'est-à-dire, de la compagnie 
des Indes orientales de Hollande, au nord du Japon; 
terred'Harnem, de Yesso; terre de Labrador , au nord 
de l'Amérique, près de la baie de Hudson, ainsi nom- 
mée parce que le labour y est ingrat; terre de Labour, 
près de G'aïète , ainsi nommée par une raison con- 
traire, c'est la campania felice. Terre sainte, partie de 
la Palestine où Jésus-Christ opéra ses miracles, et par 
extension toute la Palestine, La terre de promission, 
c'est cette Palestine même, petit pays sur les confins 



276 TEHRE. 

de PArabie Pétrée et de la Syrie , que Dieu promit à 
Abraham né dans le beau pays de la Chaldée., 

Terre, domaine particulier. Terre seigneuriale, 
terre titrée, terre en mouvance, terre démembrée, terre 
en fief, en arriére-fief. Le mot de terre en ce sens ne 
convient pas aux domaines en roture; ils sont appelés 
domaine, métairie, fonds, héritage, campagne: on y 
cultive la terre, on y afferme une pièce de terre; mais 
il n'est pas permis de dire d'un tel fonds, ma terre , 
mes terres, sous peine de ridicule , à moins qu'on 
n'entende le terrain, le sol; ma terre est sablonneuse , 
marécageuse, etc. Terre vague, que personne ne ré- 
clame. Terres abandonnées , qui peuvent être récla- 
mées, mais qu'on a laissées sans culture, et que le 
seigneur alors a droit de faire cultiver à son profit. 

Terres noçales, qui ont été nouvellement défri- 
chées. 

Terre , par extension , le globe terrestre on le 
globe terraqué. La terre, petite planète qui fait sa 
révolution annuelle autour du soleil en trois cent 
6oixante--cinq jours six heures et quelques minutes, 
et qui tourne sur elle-même en vingt-quatre heures. 
C'est dans cette acception qu'on dit mesurer la terre, 
quand on a seulement mesuré un degré en longitude 
ou en latitude. Diamètre de la terre, circonférence 
de la terre, en degrés, en lieues, en milles et en 
toises. 

Les climats de la terre, la gravitation de la terre 
sur le soleil et les autres planètes, l'attraction de la 
terre, son parallélisme, son axe, ses pôles. 

La terre ferme, partie du globe distinguée à^s 



eaux, soit continent, soit ile. Terre ferme, en géo- 
graphie , est opposé à lie ? et cet abus est devenu 
usage. 

On entend aussi par terre ferme, la Castille noire, 
grand pays de l'Amérique méridionale; et les Espa- 
gnols ont encore donné le nom de terre ferme parti- 
culière au gouvernement de Panama. 

Magellan entreprit le premier le tour de la terre , 
c'est-à-dire, du globe. 

Une partie du globe se prend au figuré pour toute 
la terre; on dit que les anciens Romains avaient con- 
quis la terre, quoiqu'ils n'en possédassent pas la ving- 
tième partie. 

C'est dans ce sens figuré , et par la plus grande 
hyperbole, qu'un homme connu dans deux ou trois 
pays, est réputé célèbre dans toute la terre; toute la 
terre parle de vous , ne veut souvent dire autre chose, 
sinon , quelques bourgeois de cette ville parlent do 
vous. 

Or donc ce de La Serre , 
Sî liien connu de vous et de toute la terre. 

(Regnard, le Joueur, act. BU, se. TV.) 

La terre et l'onde, expression trop commune eu 
poésie, pour signifier l'empire de la terre et de la 
nier. 

Cet empire absoln, sur la terre et sur l'onde , 

Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le- monde, 

( Corneille , Cinna , act. II , se. I. J 

Le ciel et la terre, expression vague par laquelle 
k peuple entend la terre et l'air; et au figuré, « né- 
gliger le ciel pour la terre; les biens de la terre 

»ict. Ph. 8* 2/jj 



ayS TERRE. 

sont méprisables, il ne faut songer qu'à eeux du ciel. » 

Vent de terre , c'est-à-dire, qui souille de ia terre 
et non de la mer. 

Toucher la terre. Un vaisseau qui touche la terre 
échoue, ou court risque de se briser. 

Prendre terre , aborder. Perdre teire, s'éloigner ou 
ne pouvoir toucher le fond dans l'eau; et figurèmcnt, 
ne pouvoir plus suivre ses idées, s'égarer dans ses 
raisonnemens. 

Raser la terre, voguer près du rivage; « les barques 
peuvent aisément raser la terre, les oiseaux rasent la 
terre quand ils s'en approchent en volant;», et au 
figuré, « un auteur rase la terre quand il manque d'élé- 
vation. » Aller terre à terre , ne guère s'éloigner des 
côtes; et au figuré, ne se pas hasarder. Marcher terre 
à terre , ne point chercher à s'élever, être sans ambi- 
tion. Cet auteur ne s* élevé jamais de terre. 

En terre, pieu enfoncé en terre; porter en terre, 
c'est-à-dire, à la sépulture. 

Sous terre; il y a long-temps qu'il est sous terre, 
qu'il est enseveli. Chemin sous terre; et au figuré, 
travailler sous terre, agir sous terre; c'est-à-dire, for- 
mer des intrigues, cabaler secrètement; 

Ce mot terre a produit beaucoup de formules et de 
proverbes. 

« Que la terre te soit légère, » ancienne formule 
pour les sépultures des Grecs et des Romains. 

« Point de terre sans seigneur , » maxime de droit 
féodal. «Qui terre a, guerre a. C'est une terre d« 
promission, » proverbe pris de l'opinion que la Pa- 
lestine était très- fertile. « Tant vaut l'homme, tant 



TESTICULES. 27g 

vaut sa terre. Cette parole n'est pas tombée par terre 
ou a terre. » 

a II va tant que la terre peut le porter. Quitter une 
terre pour le cens , » c'est abandonner une chose plus 
onéreuse que profitable. « Faire perdre terre à quel- 
qu'un, » l'embarrasser dans la dispute. « Faire de la 
terre le fossé; » c'est-à-dire , se servir d'une chose 
pour en faire une autre. « Il fait nuit, on ne voit ni 
ciel ni terre. Bonne terre, méchant chemin. Baiser la 
terre; donner du nez en terre. 11 ne saurait s'élever 
de terre. Il voudrait être vingt pieds, cent pieds sous 
terre; » c'est-à-dire, il voudrait se cacher de honte, 
ou il est dégoûté de la vie. « Le faible qui s'attaque 
au puissant, est le'pot de terre contre le pot de fer. 
Cet homme vaudrait mieux eu terre qu'en pré ; » pro - 
verbe bas et odieux, pour souhaiter la mort à quel- 
qu'un. « Entre deux selles le cul à terre; » autre pro- 
verbe très-bas, pour signifier deux avantages perdus 
à la fois, deux occasions manquées. Un homme qui 
s'était brouillé avec deux rois, écrivait plaisamment : 
a Je me trouve entre deux rois le cul à terre.». 

TESTICULES. 

SECTION PREMIÈRE. 

Ce mot est scientifique et un peu obscène , il 
signifie petit témoin. Voyez dans le grand Diction- 
naire encyclopédique les conditions d'un bon testi- 
cule, ses maladies, ses traitemens. Sixte-Quint, cor- 
delier devenu pape, déclara en 1687, par sa lettre 
du 2 5 juin à son nonce en Espagne, qu'il fallait dé- 



28o TESTICULES. 

marier tous ceux qui n'avaient pas de testicules. II 
semble par cet ordre, lequel fut exécuté par Phi- 
lippe II, qu'il y avait en Espagne plusieurs maris pri- 
vés de ces deux organes. Mais comment un homme 
qui avait été cordelier pouvait-il ignorer que souvent 
des hommes ont leurs testicules cachés dans l'abdo- 
men, et n'en sont que plus propres à Faction conju- 
gale ? Nous avons vu en France trois frères de la plus 
grande naissance, dont Tun en possédait trois, l'autre 
n'en avait qu'un seul , et le troisième n'en avait 
point d'apparens ; ce dernier était le plus vigoureux 
des frères. 

Le docteur angélique, qui n'était que jacobin, dé- 
cide (a) que deux testicules sont de essentiel matrime- 
nli, de l'essence du mariage; en quoi il est suivi par 
Richardus, Scotus, Durandus et Sylvius. 

Si vous ne pouvez parvenir à voir le plaidoyer de 
l'avocat Sébastien Rou illard, en 1600, pour les testi- 
cules de sa partie enfoncés dans son épigastre, con- 
sultez du moins le Dictionnaire de Bayle à Tarticle 
Quellenec; vous y verrez que la méchante, femme du 
client de Sébastien Rouillard voulait faire déclarer 
son mariage nul, sur ce que la partie ne montrait 
point de testicules. La partie disait avoir fait parfai- 
tement son devoir. Il articulait intromission et éjacu- 
lation ; il offrait de recommencer en présence des 
chambres assemblées. La coquine répondait que cette 
épreuve alarmait trop sa fierté pudique, que cette 
tentative était superflue, puisque les testicules man- 

(a) IV. Dist XXXIV, quest 



TESTICULE Se 201 

quaient évidemment à l'intimé, et que messieurs sa- 
vaient très -bien que les testicules sont nécessaires 
pour éjaculer. 

J'ignore quel fut l'événement du procès; j'oserais 
soupçonner que le mari fut débouté de sa requête, el 
qu'il perdit sa cause, quoiqu'avec de très -bonnes 
pièces, pour n'avoir pu les montrer toutes. 

Ce qui me fait pencher à le croire, c'est que le 
même parlement de Paris, le 8 janvier i665 , rendit 
arrêt sur la nécessité de deux testicules apparens, et 
déclara que sans eux on ne pouvait contracter ma- 
riage. Cela fait voir qu'alors il n'y avait aucun mem- 
bre de ce corps qui eût ses deux témoins dans le 
ventre, ou qui fût réduit à un témoin; il aurait mon- 
tré à la compagnie qu'elle jugeait sans connaissance 
de cause. 

Vous pouvez consulter Pontas sur les testicules 
comme sur bien d'autres objets; c'était un sous-péni- 
tencier qui décidait de tous les cas : il approche quel- 
quefois de San chez. 

SECTION n. 

Et par occasion des hermaphrodites* 
Il s'est glissé depuis iv,*. * — ^ nil méjugé dans 
l'église latine, qu'il n'est pas permis de dire fl u^~ 
sans testicules, et qu il faut au moins les avoir dans 
sa poche- Cette ancienne idée était fondée sur le cor*- 
cile de Nicée (b) , qui défend qu'on ordonne ceux qui 
se sont fait mutiler eux-mêmes. L'exemple d'Origene 

(b) Canon.' 



< 



282 TESTICULES. 

et de quelques enthousiastes attira cette défense. Elle 
fut confirmée au second concile d'Arles. 

L'église grecque n'exclut jamais de l'autel ceux à 
qui on avait fait l'opération dOrigène sans leur con- 
sentement. 

Les patriarches de Constantinople,Nicétas, Ignace, 
Photius,Méthodius, étaient eunuques. Aujourd'hui ce 
point de discipline a semblé demeurer indécis dans 
l'église latine. Cependant l'opinion la plus commune 
est que, si un eunuque reconnu se présentait pour être 
ordonné prêtre, il aurait besoin d'une dispense. 

Le bannissement des eunuques du service des au- 
tels paraît contraire à l'esprit même de pureté et de 
chasteté que ce service exige. Il semble surtout que 
des eunuques, qui confesseraient de beaux garçons 
et belles filles, seraient moins exposés aux tentations: 
mais d'autres raisons de convenance et de bienséance 
ont déterminé ceux qui ont fait les lois. 

Dans le Lévitique on exclut de l'autel tous les dé- 
fauts corporels , les aveugles , les bossus , les man- 
chots, les boiteux, les borgnes, les galeux, les tei- 
gneux, les nez trop longs, les nez camus. Il n'est 
point parlé des eunuques; il n'y en avait point chez 
les Juifs. Ceux qui servirent d'eunuu" ^ J ans Jes sé- 
rails de h>"- -' > *-*<*« des étrangers. 

un demande si un animal, un homme parexcmplc, 
peut avoir à la fois des testicules et des ovaires, ou 
ces glandes prises pour des ovaires, une verge et un 
clitoris, un prépuce et un vagin; en un mot si la na- 
ture peut faire de véritables hermaphrodites, et si un 
hermaphrodite peut faire un enfant à une fille et être 



TESTICULES. 2 83 

engrossé par un garçon ? Je réponds à mon ordinaire 
que je n'en sais rien , et que je ne connais pas la cent 
millième partie des choses que la nature peut opérer. 
Je crois bien qu'on n'a jamais vu naître dans notre 
Europe de véritables hermaphrodites. Aussi n'a-t-eile 
jamais produit ni éiéphans, ni zèbres, ni girafes, ni 
autruches , ni aucun de ces animaux dont l'Asie , 
l'Afrique et l'Amérique sont peuplées. Il est tien 
hardi de dire : Nous jvavons jamais vu ce phéno- 
mène; donc il est impossible qu'il existe. 

Consultez l'anatomie de Cheselden , page 34 a vous 
y verrez la figure très -bien dessinée d'un anima! 
homme et femme, nègre et négresse d'Angola, amené 
à Londres dans son enfance , et très-scigncusement 
examiné par ce célèbre chirurgien, aussi connu par 
sa probité que par ses lumières. L'estampe qu'il des- 
sina est intitulée : a Parties d'un hermaphrodite nègre, 
âgé de vingt-six ans, qui avait les deux sexes. » Ils 
n'étaient pas absolument parfaits; mais c'était un mé- 
lange étonnant de l'un et de l'autre. 

Cheselden m'attesta plusieurs fois ïa vérité de ce 
prodige, qui n'en est peut-être pas un dans certains 
cantons de l'Afrique. Les deux sexes n'étaient pas 
complet on tout dans cet animal : mais qui m'assu- 
rera que d autres nègres, ^ -^ Jaunes, ou des 
rouges, ne sont pas quelquefois entièrement — - 
femelles? j'aimerais autant dire qu'on ne peut faire de 
statues parfaites, parce que nous n'en aurions vu que 
de défectueuses. Il y a des insectes qui ont les deux 
sexes; pourquoi ne serait-il pas une race d'hommes 



û84 THÉISME. 

qui les aurait aussi ? Je n'affirme rien. Dieu m'en pré 
serve ! Je doute. 

Que de choses dans ranimai homme dont il faul 
douter ; depuis sa glande pinéale jusqu'à sa rate , 
dont l'usage est inconnu; et depuis le principe de sa 
pensée et de ses sensations jusqu'aux esprits ani- 
maux dont tout le monde parle , et que personne ne 
vit jamais! * 

THEISME. 

Le théisme est une religion répandue dans toutes 
les religions; c'est un métal qui s'allie avec tous les 
autres , et dont les veines s'étendent sous terre aux 
quatre coins du monde. Cette mine est plus à décou- 
vert ? plus travaillée à la Chine; partout ailleurs elle 
est cachée, et le secret n'est que dans les mains des 
adeptes. 

îl n'y a point de pays où il y ait plus de ces 
adeptes qu'en Angleterre. Il y avait au dernier siècle 
beaucoup d'athées en ce pays-là, comme en France 
et en Italie. Ce que le chancelier Bacon avait dit se 
trouve vrai à la lettre , qu'un peu de philosophie 
rend un homme athée, et que beaucoup de philoso- 
phie mène à la connaissance d'un Dieu. T-orsqu'on 
croyait avec Épicurc aim *- *****ra fait tout; ou avec 
Aristo^ "' ~~ ilie avcc P Iusieurs anciens théologiens, 
que rien ne naît que par corruption , et qu'avec de la 
matière et du mouvement le monde va tout seul, alors 
on pouvait ne pas croire à la Providence. Mais depuis 
qu'on entrevoit la nature, que les anciens ne voyaient 
point du tout; depuis qu'on s'est aperçu que tout est 



THÉISME. 'J.S5 

organisé, que tout a son germe; depuis qu'on a bien 
su qu'un champignon est l'ouvrage d'une sagesse in- 
finie aussi-bien que tous les mondes, alors ceux qui 
pensent ont adoré là où leurs devanciers avaient 
blasphémé. Les physiciens sont devenus les hérauts 
de la Providence : un catéchiste annonce Dieu à des 
enfans, et un Newton le démontre aux sages. 

Bien des gens demandent si le théisme considéré 
à part , et sans aucune autre cérémonie religieuse , 
est en effet une religion? La réponse est aisée; celui 
qui ne reconnaît qu'un Dieu créateur, celui qui ne 
considère en Dieu qu'un être infiniment puissant, et 
qui ne voit dans ses créatures que des machines admi- 
rables, n'est pas plus religieux envers lai qu'un Euro- 
péan qui admirerait le roi de la Chine n'est pour cela 
sujet de ce prince. Mais celui qui pense que Dieu a 
daigné mettre un rapport entre lui et les hommes, 
qu'il les a faits libres, capables du bien et du mal 3 et 
qu'il leur a donné à tous ce bon sens qui est l'instinct 
de l'homme, et sur lequel est fondé la loi naturelle, 
celui-là sans doute a une religion, et une religion 
beaucoup meilleure que toutes les sectes qui sont hors 
de notre église; car toutes ces sectes sont fausses, et 
la loi naturelle est vraie. Notre religion révélée n'est 
même , et ne pouvait être que cette loi naturelle per- 
fectionnée. Ainsi le théisme est le bon sen£ qui n'est 
pas encore instruit de la révélation, et les autres re- 
ligions sont le bon sens perverti par la superstition. 

Toutes les sectes sont différentes , parce qu'elles 
viennent des hommes; la morale est partout la même, 
parce qu'elle vient de Dieu. 



2%6 THÉISME. 

On demande pourquoi de cinq ou six cents sectes 
il n'y en a guère eu qui n'aient fait répandre du sang, 
et que les théistes, qui sont partout si nombreux, 
n'ont jamais causé le moindre tumulte ? c'est que ce 
sont des philosophes. Or des philosophes peuvent 
faire de mauvais raisonnemens , mais ils ne font 
jamais d'intrigues. Aussi ceux qui persécutent un 
philosophe, sous prétexte que ses opinions peuvent 
être dangereuses au public, sont aussi absurdes que 
ceux qui craindraient que l'étude de l'algèbre ne fît 
enchérir le pain au marché; il faut plaindre un être 
pensant qui s'égare ; le persécuter est insensé et 
horrible. Nous sommes tous frères; si quelqu'un de 
mes frères, plein de respect et de l'amour filial, 
animé de la charité la plus fraternelle, ne salue pas 
notre père commun avec les mêmes cérémonies que 
moi , dois- je l'égorger et lui arracher le cœur ? 

Qu'est-ce qu'un vrai théiste ? C'est celui qui dit à 
Dieu : « Je vous adore et je vous sers : » c'est celui 
qui dit au Turc, au Chinois, à l'Indien, et au Russe : 
H Je vous aime. » 

Il doute peut-être que Mahomet ait voyagé dans 
la lune, et en ait mis la moitié dans sa manche ; il ne 
veut pas qu'après sa mort sa femme se brûle par 
dévotion; il est quelquefois tenté de ne pas croire à 
l'histoire des onze mille vierges, et à celle de saint 
Amable,dont le chapeau et les gants furent portés par 
un rayon du soleil, d'Auvergne jusqu'à Rome. Mais 
à cela près c'est un homme juste. Noé l'aurait admis 
dans son arche, Nu ma Pompiiius dans ses conseils; 
il aurait monté sur ie char de Zoroasîre; il aurai! 



THÉISTE. 287 

philosophé avec les Platon, les Aristippe, IesCicéron, 
les AttittLS : mais n'aurait-il point bu de la ciguë avec 
Soc rate ? 

THEISTE. 

Le théiste est un homme fermement persuada Je 
l'existence d'un Être suprême aussi bon que puissant, 
qui a formé tous les êtres étendus, végétans, sentans, 
et réfléchissans; qui perpétue leur espèce, qui punit 
sans cruauté les crimes, et récompense avec bonté 
les actions vertueuses* 

Le théiste ne sait pas comment Dieu punit, com- 
ment il favorise, comment il pardonne, car il n'est pas 
assez téméraire pour se flatter de connaître comment 
Dieu agit; mais il sait que Dieu agit et qu'il est juste. 
Les difficultés contre la Providence ne l'ébranlent 
point dans sa foi, parce quelles ne sont que de grandes 
difficultés et non pas des preuves; il est soumis à cette 
Providence, quoiqu'il n'en aperçoive que quelques 
effets et quelques dehors; et, jugeant des choses qu'il 
ne voit pas par les choses qu'il voit, il pense que cette 
Providence s'étend dans tous les lieux et dans tous les 
siècles. 

Réuni dans ce principe avec le reste de l'univers, 
il n'embrasse aucune des sectes qui toutes se contre- 
disent; sa religion est la plus ancienne et la plus 
étendue; car l'adoration simple d'un Dieu a précédé 
tous les systèmes du monde. Il parie une langue que 
tous les peuples entendent, pendant qu'ils ne s'enten- 
dent pas entre eux. Il a des frères depuis Pékin jus- 
qu'à Cayenne, et il compte tous les sages pour se? 



3<S8 THÉOCRATIE. 

frères. II croit que la religion ne consiste ni dans les 
opinions d'une métaphysique inintelligible, ni dans 
de vains appareils, mais dans l'adoration et dans la 
justice. Faire le bien, voilà son culte; être soumis à 
Dieu, voilà sa doctrine. Le mahométan lui crie : 
Prends garde à toi si tu ne fais pas le pèlerinage de la 
Mecque ! Malheur à toi, lui dit un récollet, si tu ne 
fais pas un voyage à Notre -Dame de Lorette ! 11 rit 
de Lorette et de la Mecque; mais il secourt l'indigent 
et défend l'opprimé. 

THÉOCRATIE. 

Gouvernement de Dieu ou des dieux. 

Il m'arrive tous les jours de me tromper ; mais jô 
soupçonne que les peuples qui ont cultivé les arts 
ont été sous une théocratie. J'excepte toujours les 
Chinois, qui paraissent sages dès qu'ils forment une 
nation. Ils sont sans superstition sitôt que la Chine est 
un royaume. C'est bien dommage qu'ayant été d'abord 
élevés si haut, ils soient demeurés au degré où il 
sont depuis si long-temps dans les sciences. Il semble 
qu'ils aient reçu de la nature une grande mesure de 
bon sens, et une assez petite d'industrie. Mais aussi 
leur industrie s'est déployée bien plus tôt que la 
nôtre. 

Les Japonais, leurs voisins, dont on ne connaît 
point du tout l'origine ( car quelle origine connaît- 
on?), furent incontestablement gouvernés par une 
théocratie. Leurs premiers souverains , bien reconnus, 
étaient les daïris,les grands prêtres de leurs dieux; 



THÉOCRATIE. 389 

cette théocratie est très-avérée. Ces prêtres régnèrent 
despotiquement environ dix- huit cents ans. Il arriva 
au milieu de notre douzième siècle qu'un capitaine , 
un imperator, un seogon partagea leur autorité; et 
dans notre seizième siècle les capitaines la prirent 
tout entière, et l'ont conservée. Les dairis sont restés 
les chefs de la religion; ils étaient rois, ils ne sont 
plus que saints : ils règlent les fêtes , ils confèrent des 
titres sacrés, mais ils ne peuvent donner une compa- 
gnie d'infanterie. 

Les bracmanes dans l'Inde ont eu long -temps le 
pouvoir théocratique, c'est-à dire, qu'ils ont eu le 
pouvoir souverain au nom de Brama fils de Dieu ; et, 
dans l'abaissement où ils sont aujourd'hui, ils croient 
encore ce caractère indélébile. Voilà les deux grandes 
théocraties les plus certaines. 

Les prêtres de Chaldée, de Perse, de Syrie, de 
Phénicie, d'Egypte, étaient si puissans, avaient une 
si grande part au gouvernement, fesaient prévaloir si 
hautement l'encensoir sur le sceptre, qu'on peut dire 
que l'empire chez tous ces peuples était partagé entre 
la théocratie et la royauté. 

Le gouvernement de Numa Pompilius fut visible- 
ment théocratique. Quand on dit, je vous donne des 
lois de la part des dijux, ce n'est pas moi, c'est ua 
Dieu qui vous parle; alors c'est Dieu qui est roi; 
celui qui parle ainsi est son lieutenant-général. 

Chez tous les Celtes, qui n'avaient que des chefs 
éligibles et point de rois, les druides et leurs sorcières 
gouvernaient tout. Mais je n'ose appeler du nom de 
théocratie l'anarchie de ces sauvages. 

Dict. Ph. 8. 25 



2Ç)0 THÉOCRATIE 

La petite nation juive ne mérite ici d'être consi- 
dérée politiquement que par Ja prodigieuse révolu- 
tion arrivée dans le monde, dont elle fut la cause 
très-obscure et très-ignorante. 

Ne considérons que l'historique de cet étrange 
peuple. Il a un conducteur qui doit le guider au nom 
de son Dieu dans la Phénicie qu'il appelle le Canaan. 
Le chemin était droit et uni depuis le pays de Gossen 
jusqu'à Tyr, sud et nord; et il n'y avait aucun danger 
pour six cent trente mille combattans, ayant à leur 
tète un général tel que Moïse, qui, selon Flavien 
Josèphc (f?) j avait déj à vaincu une armée d'Éthiopiens, 
et même une armée de serpens. 

Au lieu de prendre ce chemin aisé et court, il les 
conduit de Ramessès à Baal-Sephon, tout à l'oppo- 
site , tout au milieu de l'Egypte en tirant droit au sud. 
il passe la mer, il marche pendant quarante ans dans 
des solitudes affreuses, où il n'y a pas une fontaine 
d'eau, pas un arbre, pas un champ cultivé ; ce ne 
sont que des sables et des rochers affreux. Il est évi- 
dent qu'un Dieu seul pouvait faire prendre aux Juifs 
(elle route par miracle , et les y soutenir par des mi- 
racles continuels. 

Le gouvernement juif fut donc alors une véritable 
théocratie. Cependant Moise n'était point pontife, et 
Aaron qui l'était ne fut point chef et législateur. 

Depuis ce temps on ne voit aucun pontife régner : 
Josué, Jephté, Samson, et les autres chefs du peu- 
ple, excepté Hélie et Samuel, ne furent point prêtres. 



(a) Josèplie, liv. II, chap. V. 



THÉOCRATIE. 20,1 

La république juive, réduite si souvent en servitude ^ 
était anarchique plutôt que théocratique. 

Sous les rois de Juda et d'Israël ce ne fut qu'une 
longue suite d'assassinats et de guerres civiles. Ces 
horreurs ne furent interrompues que par l'extinction 
entière de dix tribus ,< ensuite par l'esclavage de deux 
autres, et par la ruine de la ville, au lieu de la fa- 
mine et de la peste. Ce n'était pas là un gouvernement 
divin. 

Quand Jes esclaves juifs revinrent à Jérusalem , 
ils furent soumis aux rois de Perse % au conquérant 
Alexandre et à ses successeurs. Il paraît qu'alors Dieu 
ne régnait pas immédiatement sur ce peuple , puis- 
qu'un peu avant l'invasion d'Alexandre, le pontife 
Jean assassina le prêtre Jésus, son frère, dans le tem- 
ple de Jérusalem, comme Salomon avait assassine 
son frère Adonias sur l'autel. 

L'administration était encore moins théocratique 
quand Antiochus Ëpiphane, roi de Syrie, se servit de 
plusieurs Juifs pour punir ceux qu'il regardait comme 
rebelles (&). Il leur défendit à tous de circoncire 
leurs en faits sous peine de mort (c); il fit sacrifier des 
porcs dans leur temple, brûler les portes, détruire 
l'autel ; et les épines remplirent toute l'enceinte. 

Matathias se mit contre lui à la tête de quelques 
ciio}^ens , mais il ne fut pas roi. Son fils Judas 
Machabée, traité de Messie, périt après des efforts 
glorieux. 

A ces guerres sanglantes succédèrent des guerres 

(b) Liv. VII. — (c) Liv. XI. 



3<)2 THÉOCRATIE. 

civiles. Les Jérosolymites détruisirent Samaric, que 
les Romains rebâtirent ensuite sous le nom de Sébaste. 

Dans ce chaos de révolutions , Aristobule , de la 
race des Machabces , fils d'un grand prêtre, se fit t 
roi plus de cinq cents ans après la ruine de Jérusa- 
lem. Il signala son règne comme quelques sultans 
turcs, en égorgeant son frère, et en fesant périr sa 
mère. Ses successeurs l'imitèrent jusqu'au temps où 
les Romains punirent tous ces barbares. Rien de tout 
cela n'est théocratique. 

Si quelque chose donne une idée de îa théocratie, 
il faut convenir que c'est le pontificat de Rome (i) ; 
il ne s'explique jamais qu'au nom de Dieu, et ses su- 
jets vivent en paix. Depuis long-temps le ïhibet jouit 
des mêmes avantages sous le grand lama; mais c'est 
IVrreur grossière qui cherche à imiter la vérité su- 
blime. 

Les premiers încas , en se disant descendans en 
droite ligne du soleil, établirent une théocratie; tout 
se fesait au nom du soleil. 

La théocratie devait être partout; car tout homme 

(à) Rome encore aujourd'hui consacrant ces maximes, 
Joint le trône à l'autel par des nœuds le'gitimes; 

Jean George Le Franc , évêque du Puy en Velay, prétend que 
c est mal raisonner; il est vrai qu'on pourrait nier les nœuds lé- 
gitimes. Mais il pourrait bien raisonner lui-même fort mal. Il ne 
voit pas que le pape ne devint souverain qu'en abusant de son 
tilre de pasteur, qu'en changeant sa houlette en sceptre ou plu- 
tôt il ne veut pas le voir. A 1 égard de la paix des Romaigs mo- 
dernes, c'est la tranquillité de l'apoplexie. 



THÉODOSE. 293 

on prince, ou batelier, doit obéir aux lois naturelles 
et éternelles que Dieu lui a données. 

THÉODOSE. 

Tout prince qui se met à la tête d'un parti , et qui 
réussit, est sûr d'être loué pendant toute 1 éternité, si 
le parti dure ce temps-là ; et ses adversaires peuvent 
compter qu'ils seront traités par les orateurs, par les 
poètes et par les prédicateurs, comme des titans ré- 
voltés contre les dieux. C'est ce qui arriva à Octave- 
Auguste quand, sa bonne fortune l'eut défait de Bru- 
tus, de Cassius et d'Antoine. 

Ce fut le sort de Constantin quand Maxence, légi- 
time empereur élu par le sénat et le peuple romain, 
fut tombé dans l'eau et se fut noyé. 

Théodose eut le même avantage. Malheur aux 
vaincus! bénis soient les victorieux! voilà la devise 
du genre humain. 

Théodose était un officier espagnol, fils d'un sol- 
dat de fortune espagnol. Dès qu'il fut empereur, il 
persécuta les anti-consubstantiels. Jugez que d'ap- 
plaudissemens, de bénédictions , d'éloges pompeux 
de la part des consubstantiels ! Leurs adversaires ne 
subsistent presque plus ; leurs plaintes , leurs cla- 
meurs contre la tyrannie de Théodose ont péri avec 
eux ; et le parti dominant prodigue encore à ce prince 
les noms de pieux 3 de juste, de clément, de sage et 
de grand. 

Un jour ce prince pieux et clément , qui aimait 
fargenî^à la fureur, s'avisa de mettre un impôt très- 
rude sur la ville d'Antioche, la plus belle alors de 



294 THÉO" DOSE. 

l'Asie Mineure; le peuple désespéré ayant demandé 
une diminution légère, et n'ayant pu l'obtenir, s'em- 
porta jusqu'à briser quelques statues , parmi lesquelles 
il s'en trouva une du soldat père de l'empereur. Saint- 
Jean Chrysostôme, ou bouche d'or, prédicateur et 
un peu flatteur de Théodose , ne manqua pas d'appe- 
ler cette action un détestable sacrilège, attendu que 
Théodose était l'image de Dieu, et que son père était 
presque aussi sacré que lui. Mais, si cet Espagnol 
ressemblait à Dieu , il devait songer que les Antio- 
chiens lui ressemblaient aussi , et qu'il y eut des 
hommes avant qu'il y eût des empereurs. 

Finxit in efficjiem moderantum ciincta Deorwm 

( Ovide , Met. , I , v. 830 "~ 

Théodose envoie incontinent une lettre de cache! 
au gouverneur , avec ordre d'appliquer à la torture 
les principales images de Dieu qui avaient eu part à 
celte sédilion passagère , de les faire périr sous des 
coups de cordes armées de balles de plomb, d'en 
faire brûler quelques-uns, et de livrer le. c autres au 
glaive. Gela fut exécuté avec la ponctualité de tout 
gouverneur qui fait son devoir de chrétien, qui fait 
bien sa cour et qui veut faire son chemin. L'Oronte 
ne porta que des cadavres à la mer pendant plusieurs 
jd)ursj après quoi sa gracieuse majesté impériale par- 
donna aux Antiochiens avec sa clémence ordinaire, 
et doubla l'impôt. 

Qu'avait fait l'empereur Julien dans la même ville y 
dont il avait reçu un outrage plus personnel et plus 
injurieux ? Ce n'était pas une méchante statue de son 



THEO DO SE. XQ'J 

père qu'on avait abattue; c'était à lui-même que les 
Àntiochiens s'étaient adressés; ils avaient fait contre 
lui les satires les plus violentes. L'empereur philoso- 
phe leur répondit par une satire légère et ingénieuse. 
Il ne leur ôta ni la vie, ni la bourse. 11 se contenta 
d'avoir plus d'esprit qu'eux. C'est là cet homme que 
saint Grégoire deNazianze etThéodoret, qui n'étaient 
pas de sa communion, osèrent calomnier jusqu'à dire 
qu'il sacrifiait à la lune des femmes et des enfans ; 
tandis que ceux qui étaient de la communion de 
Théodose ont persisté jusqu'à nos jours, en se co- 
piant les uns les autres, à redire en cent façons quG 
Théodose fut le plus vertueux des hommes, et à vou- 
loir en faire un saint. 

On sait assez .quelle fut la douceur de ce saint 
dans le massacre de quinze mille de ses sujets à 
Thessalonique. Ses panégyristesréduisent le nombre 
des assassinés à sept ou huit mille ; c'est peu de chose 
pour eux. Mais ils élèvent jusqu'au ciel la tendre 
piété de ce bon prince qui se priva de la messe, ainsi 
que son complice, le détestable Rufîn. J'avoue, en- 
core une fois, que c'est une belle expiation, un grand 
acte de dévotion de ne point aller à la messe : mais 
enfin cela ne rend point la vie à quinze mille innoeens 
égorgés de sang- froid par une perfidie abominable. 
Si un hérétique s'était souillé d'un pareil crime, avec 
quelle complaisance tous les historiens déploieraient 
contre lui leur bavarderie ! avec quelles couleurs le 
peindrait-on dans les chaires et dans les déclamations 
de collège ! 

Je suppose que le prince de Parme fût entré dans 



agS THÉOLOGIE. 

Paris, après avoir forcé notre cher Henri IV à lever 
îe siège; je suppose que Philippe II eût donné le 
trône de la France à sa fille catholique et au jeune 
duc de Guise catholique, alors que de plumes et que 
de voix qui auraient anathématisé à jamais Henri IV 
et la loi salique! Ils seraient tous deux oubliés; et les 
Guises seraient les héros de l'état et de la religion. 

Et cole felices, miseros fuqe. 

Que Hugues-Capet dépossède l'héritier légitime 
de Charlemagne, il devient la tige d'une race de 
héros. Qu'il succombe, il peu*; être traité comme le 
frère de saint Louis traita depuis Conradin et le duc 
d'Autriche , et à bien plus juste titre. 

Pépin rebelle détrône la race mérovingienne, et 
enferme son roi dans un clcître; mais, s'il ne réussit 
pas, il monte sur l'échafaud. 

Si Clovis, premier roi chrétien dans la Gaule bel- 
gique, est battu dans son invasion, il court risque 
d'être condamné aux betes comme le fut un de ses 
ancêtres par Constantin. Ainsi va le monde sous l'em- 
pire de la fortune, qui n'est autre chose que la néces* 
site , la fatalité insurmontable. Fortuna sœvo lœta 
vegotio. Elle nous fait jouer en aveugles à son jeu ter- 
rible; et nous ne voyons jamais le dessous des cartes, 

THÉOLOGIE. 

Cb&t l'étude et non la science de Dieu et des 
choses divines : il y eut des théologiens chez tous les 
prêtres de l'antiquité , c'est-à-dire, des philosophes 
qui , abandonnant aux yeux et aux esprits du vulgaire 
tout .l'extérieur de la religion, pensaient d'une ma- 



THÉOLOGIE. 397 

nièrc plus sublime sur la Divinité et sur l'origine des 
fêtes et des mystères; ils gardaient ces secrets pour 
eux et pour les initiés. Ainsi dans les fêtes secrètes 
des mystères d'Éleusine on représentait le chaos et 
la formation de l'univers, et l'hiérophante chantait 
cette hymne. « Écartez les préjugés qui vous détour- 
neraient du chemin de la vie immortelle où vous 
aspirez; élevez vos pensées vers la nature divine; 
songez que vous marchez devant ie maître de l'uni- 
vers, devant le seul être qui soit par lui-même. » 
Ainsi, dans la fête de l'autopsie, on ne reconnaissait 
qu'un seul Dieu. 

Ainsi tout é'°it mystérieux dans les cérémonies 
de l'Egypte; et le peuple, content de l'extérieur d'un 
appareil imposant, ne se croyait pas fait pour percer 
le voile qui lui cachait ce qui lui était d'autant plus 
vénérable. 

Cette coutume naturellement introduite dans toute 
la terre ne laissa point d'alimens à l'esprit de dispute. 
Les théologiens du paganisme n'eurent point d'opi- 
nions à faire valoir dans le public, puisque le mérite 
de leurs opinions était d'être cachées; et toutes les 
religions furent paisibles. 

Si les théologiens chrétiens en avaient usé ainsi, 
ils se seraient concilié plus de respect. Le peuple 
n'est pas fait pour savoir si le verbe engendré est 
consubstantiel avec son générateur; s'il est une per- 
sonne avec deux natures, ou une nature avec deux 
personnes, ou une personne et une nature ; s'il est 
descendu dans l'enfer per effectuai ^ et aux limbes per 
essentlam ; si on mange son corps avec les accidens 



298 THÉOLOGIE. 

seuls du pain, ou avec la matière du pain; si sa grâce 
est versatile, suffisante, concomitante, nécessitante 
dans le sens composé ou dans le sens divisé. Neuf 
parts des hommes qui sur dix gagnent leur vie de 
leurs mains, entendent peu ces questions; les théolo- 
giens qui ne les entendent pas davantage, puisqu'ils 
les épuisent depuis tant d'années sans être d'accord, 
et qu'ils disputeront encore, auraient mieux fait sans 
doute de mettre un voile entre eux et les profanes. 

Moins de théologie et plus de morale les eût ren- 
dus vénérables aux peuples et aux rois; mais, en ren- 
dant leurs disputes publiques, ils se sont fait des 
maîtres de ces peuples mêmes qu'ils voulaient con- 
duire. Car qu'est-il arrivé ? que« ; ces malheureuses 
querelles ayant partagé les chrétiens, l'intérêt et la 
politique s'en sont nécessairement mêlés. Chaque 
état (même dans des temps d'ignorance) ayant 'ses 
intérêts à part, aucune église ne pense précisément 
comme une autre, et plusieurs sent diamétralement 
opposées. Ainsi un docteur de Stockholm ne doit 
point penser comme un docteur de Genève; l'angli- 
can doit dans Oxford différer de lun et de l'autre; il 
n'est pas permis à celui qui reçoit le bonnet a Paris 
de soutenir certaines opinions que le docteur de 
Rome ne peut abandonner. Les ordres religieux ja- 
loux les uns des autres se sont divisés. Un cordelier 
doit croire l'immaculée conception : un dominicain 
est obJigé de la rejeter, et il passe aux yeux du cor- 
delier pour un hérétique. L'esprit géométrique qui 
s'est tant répandu en Europe a achevé d'avilir la théo- 
logie. Les vrais philosophes n'ont pu s'empêcher de 



THÉOLOGIEN. 2Ç)g 

montrer le plus profond mépris pour des disputes 
chimériques dans lesquelles on n'a jamais défini les 
termes, et qui roulent sur des mots aussi inintelligibles 
que le fond. Parmi les docteurs mêmes il s'en trouve 
beaucoup de véritablement doctes qui ont pitié de 
leur profession; ils sont comme les augures, dont 
Cicéron dit qu'ils ne pouvaient s'aborder sans rire. 

THEOLOGIEN. 

SECTION PREMIÈRE. 

Le théologien sait parfaitement que , selon saint 
Thomas , les anges sont corporels par rapport à Dieu, 
que Pâme reçoit son être dans le corps, que Phommo 
a l'âme végétative, sensitive, et intellective; 

Que l'âme est toute en tout , et toute en chaque 
partie ; 

Qu'elle est la cause efficiente et formelle du corps ; 

Qu'elle est la dernière dans la noblesse des formes; 

Que l'appétit est une puissance passive ; 

Que les archanges tiennent le milieu entre les anges 
et les principautés; 

Que le baptême régénère par soi-même et par 
accident; 

Que le catéchisme n>est pas sacrement, mais sa- 
cra mental; 

Que la certitude vient de la cause et du sujet; 

Que la concupiscence est l'appétit de la délecta- 
tion sensitive ; 

Que la conscience est un acte, et non pas une 
puissance. 



300 THÉOLOGIEN. 

L'ange de l'école a écrit environ quatre mille belles 
pages dans ce goût. Un jeune homme tondu passe 
trois années à se mettre dans la cervelle ces sublimes 
connaissances, après quoi il reçoit le bonnet de doc- 
teur en Sorbonne, et non pas aux petites-maisons! 

S'il est homme de condition, ou fils d'un homme 
riche, ou intrigant et heureux, il devient évêque , 
archevêque, cardinal, pape. 

S'il est pauvre et sans crédit, il devient le théolo- 
gien d'un de ces gens-là ; c'est lui qui argumente pour 
eux , qui relit saint Thomas et Scot pour eux , qui fait 
des mandemens pour eux, qui dans un concile décide 
pour eux. 

Le titre de théologien est si grand, que les père * 
du concile de Trente le donnèrent à leurs cuisiniers, 
cuoeo céleste , gran teologo. Leur science est la pre- 
mière des sciences, leur condition la première des 
conditions, et eux les premiers des hommes : tant la 
véritable doctrine a d'empire ! tant la raison gouverne 
le genre humain î 

Quand un théologien est devenu, grâce à ses ar- 
gumens, ou prince du saint empire, ou archevêque 
de Tolède, ou l'un des soixante et dix princes vêtus 
de rouge successeurs des humbles apôtres, alors les 
successeurs de Galien et d'Hippocrate sont à ses 
gages. Ils étaient ses égaux quand ils étudiaient dans 
ht même université, qu'ils avaient les mêmes degrés, 
qu'ils recevaient le même bonnet fourré. La fortune 
change tout ; et ceux qui ont découvert la circulation 
du sang, les veines lactées, le canal thorachique, 



THÉOLOGIEN. 3oi 

sont les valets de ceux qui ont appris ce que c'est que 
la grâce concomitante, et qui l'ont oublié. 

section ir. 

J'ai connu un vrai théologien ; il possédait les 
langues de l'orient, et était instruit des anciens rites 
des nations autant qu'on peut l'être. Les Bracmanes, 
les Chaldéens, les ignicoles, lesSabéens, les Syriens, 
les Egyptiens, lui étaient aussi connus que les Juifs; 
les diverses leçons de la Bible lui étaient familières; 
il avait pendant trente années essayé de concilier les 
évangiles, et tâché d'accorder ensemble les pères. Il 
chercha dans quel temps précisément on rédigea le 
symbole attribué aux apôtres, et celui qu'on met sous 
le nom d'Athanase ; comment on institua les sacre- 
mens les uns après les autres; quelle fut la différence 
entre la synaxe et la messe; comment l'église chré- 
tienne fut divisée depuis sa naissance en différens par- 
tis, et comment la société dominante traita toutes les 
autres d'hérétiques. Il sonda les profondeurs de la 
politique qui se mêla toujours de ces querelles; et il 
distingua entre la politique et la sagesse, entre l'or- 
gueil qui veut subjuguer les esprits et le désir de s'é- 
clairer soi-même, entre le zèle et le fanatisme. 

La difficulté d'arranger dans sa tête tant de choses 
dont la nature est d'être confondue, et de jeter un 
peu de lumière sur tant de nuages , le rebuta souvent ; 
mais comme ces recherches étaient le devoir de son 
état, il s'y consacra malgré ses dégoûts. Il parvint 
enfin à des connaissances ignorées de la plupart de 
ses confrères. PJus il fut véritablement savant, plus 

Dict. Pli. 8. 26 



302 TOLÉRANCE. 

il se dëfia de tout ce qu'il savait. Tandis qu'il vécut, 
il fut indulgent; et, a sa mort ? il avoua qu'il avait 
consumé inutilement sa vie. 

TOLÉRANCE. 

SECTION PREMIÈRE. 

J'ai vu dans les histoires tant d horribles exemples 
du fanatisme , depuis les divisions des athanasiens et 
des ariens jusqu'à l'assassinat de Henri-lc-Grand , et 
au massacre de Cévennes ; j'ai vu de mes yeux tant de 
calamités publiques et particulières causées par cette 
fureur de parti , et par cette rage d'enthousiasme , de- 
puis la tyrannie du jésuite Le Tellier jusqu'à la dé- 
mence des convulsiounaires et des billets de confes- 
sion , que je me suis demandé souvent à moi-même : 
t( La tolérance serait-elle un aussi grand mal que l'in- 
tolérance ? ei la liberté de conscience est-elle un fléau 
aussi barbare que les bûchers de l'inquisition ? » 

C'est à regret que je parle (les Juifs : eetîe nation 
est, à bien des égards, la plus détestable qui ait ja- 
mais souillé la terre. Mais tout absurde et atroce 
qu'elle était, la secte des saducéens fut paisible et 
honorée, quoiqu'elle ne crût point l'immortalité de 
lame, pendant que les pharisiens la croyaient. La 
secte dÉpicure ne fut jamais persécutée chez le* 
Giecs. Quant à la mort injuste de Sociale, je n'en ai 
Jamais pu trouver le motif que dans la haine des pé- 
dans. Il avoue lui-même qu il avait passé sa vie à leur 
montrer qu'ils étaient des gens absurdes; il offensa 
leur amour-propre; ils se vengèrent r nv -a °' : " 



TOLÉRANCE. 3o3 

Athéniens lui demandèrent pardon après l'avoir env-' 
poisonné, et lui érigèrent une chapelle. C'est un fait 
unique qui n'a aucun rapport avec l'intolérance. 

Quand les Romains furent maîtres de la plus belle 
partie du monde, on sait qu'ils en tolérèrent toutes 
les religions, s'ils ne les admirent pas, et il me parait 
démontré que c'est à ia faveur de cette tolérance que 
le christianisme s'établit, car les premiers chrétiens 
étaient presque tous Juifs. Les Juifs avaient comme 
aujourd'hui des synagogues a Rome et dans la plupart 
des villes commerçantes. Les chrétiens tirés de leurs 
corps profitèrent d'abord de la liberté dont les Juifs 
jouissaient. 

Je n'examine pas ici les causes des persécutions 
qu'ils souffrirent ensuite : il suffit de se souvenir que, 
si de tant de religions les Romains n'en ont enfin 
voulu proscrire quune seule, ils n'étaient pas certai- 
nement persécuteurs. 

Il faut avouer au contraire que parmi nous toute 
église a voulu exterminer toute église d'une opinion 
contraire à la sienne. Le sang a coulé long -temps 
pour des argumens théologiques : et la tolérance 
seule a pu étancher le sang qui coulait d'un bout de 
l'Europe à l'autre. 

section n. 

Qu'est-ce que la tolérance ? c'est l'apanage de 
l'humanité. Nous sommes tous pétris de faiblesse et 
d'erreurs ; pardonnons - nous réciproquement nos 
sottises, c'est la première loi de la nature. 

Qu'à la bourse d'Amsterdam, de Londres, ou de 



3o4 TOLÉRANCE. 

Surate, ou de Bâssora, le guèbre,le banian, le juif, le 
mahométan, ledéicole chinois, lebramin, le chrétien 
grec, le chrétien romain, le chrétien protestant, le 
chrétien quaker, trafiquent ensemble; ils ne lèveront 
pas le poignard les uns sur les autres pour gagner des 
Ames à leur religion. Pourquoi donc nous sommes- 
nous égorgés presque sans interruption depuis le 
premier concile de Nicée ? 

Constantin commença par donner un édit qui 
permettait toutes les religions ; il finit par persécuter. 
Avant lui on ne s'éleva contre les chrétiens que parce 
qu'ils commençaient à faire un parti dans l'état. Les 
Romains permettaient tous les cultes, jusqu'à celui 
des Juifs, jusqu'à celui des Égyptiens, pour lesquels 
ils avaient tant de mépris. Pourquoi Rome tolérait- 
elle ces cultes ? C'est que ni les Égyptiens, ni les Juifs 
ne cherchaient à exterminer l'ancienne religion do 
l'empire 3 ne couraient point la terre et les mers pour 
faire des prosélytes; ils ne songeaient qu'à gagner de 
l'argent; mais il est incontestable que les chrétiens 
voulaient que leur religion fut la dominante. Les 
Juifs ne voulaient pas que la statue de Jupiter fût à 
Jérusalem; mais les chrétiens ne voulaient pas qu'elle 
fût au Capitole. Saint Thomas a la bonne foi d'avouer 
que, siles chrétiens ne détrônèrent pas les empereurs, 
c'est qu'ils ne le pouvaient pas. Leur opinion était 
que toute la terre doit être chrétienne. Ils étaient 
donc nécessairement ennemis de toute la terre, jus- 
qu'à ce qu'elle fût convertie. 

Ils étaient entre eux ennemis les uns des autres sur 
tous les points de leur controverse. Faut -il d'abord 



TOLÉRANCE. 3o5 

regarder Jésus-Christ comme Dieu ? ceux qui le nient 
sont anathématisés sous le nom d'ébionites, qui ana- 
thématisent les adorateurs de Jésus. 

Quelques-uns d'entre eux veulent-ils que tous les 
biens soient communs, comme on prétend qu'ils 
Tétaient du temps des apôtres, leurs adversaires les 
appellent nicolaïtes, et les accusent àes crimes les 
plus infâmes. D'autres prétendent -ils à une dévotion 
mystique, on les appelle gnostiqucs, et on s'élève 
contre eux avec fureur. Marcion dispute -t- il sur la 
trinité, on le traite d'idolâtre. 

Tertullien, Praxéas, Origène, Ncvat, Novatien, 
Sabellius , Donat , sont tous persécutés par leurs 
frères avant Constantin ; et à peine Constantin a-t-il 
fait régner la religion chrétienne, que les athanasiens 
et les eusébiens se déchirent : et depuis ce temps 
l'église chrétienne est inondée de sang jusqu'à nos 
jours. 

Le peuple juif était, je l'avoue, un peuple bien 
barbare. Il égorgeait sans pitié tous les habitans d'un 
malheureux petit pays sur lequel il n'avait pas plus 
de droit qu'il n'en a sur Paris et sur Londres. Cepen- 
dant quand Naaman est guéri de sa lèpre pour s'être 
plongé sept fois dans le Jourdain ; quand , pour té* 
moigner sa gratitude à Elisée qui lui a enseigné ce 
secret, il lui dit qu'il adorera le dieu des Juifs par 
reconnaissance, il se réserve la liberté d'adorer aussi 
le dieu de son roi ; il en demande permission à Elisée, 
et le prophète n'hésite pas à la lui donner. Les Juifs 
adoraient leur dieu; mais ils n'étaient jamais étonnés 
que chaque peuple eût le sien. Ils trouvaient bon que 

26. 



3o3 TOLE BAN CE. 

Chamos eût donné un certain district aux Moabites , 
pourvu que leur dieu leur en donnât aussi un. Jacob 
n'hésita pas à épouser les filles d'un idolâtre» Laban 
avait son dieu . comme Jacob avait le sien. Voilà des 
exemples de tolérance chez le peuple !e plus intolé- 
rant et le plus cruel de toute l'antiquité; nous l'avons 
imité dans ses fureurs absurdes, et non dans son 
indulgence. 

Il est clair que tout particulier qui persécute un 
homme, son frère, parce qu'il n'est pas de son opi- 
nion, est un monstre. Cela ne sourire pas de difficulté. 
Mais le gouvernement î mais les magistrats ! mais les 
princes ! comment en useront-ils envers ceux qui ont 
un autre culte que le leur ? Si ce sont des étrangers 
puissans, il est certain qu'un prince fera alliance avec 
eux. François I très-chrétien s'unira aveC les musul- 
mans contre Charles-Quint très-catholique. François I 
donnera de l'argent aux luthériens d'Allemagne pour 
les soutenir dans leur révolte contre l'empereur ; 
mais il commencera, selon l'usage, par faire brûler 
les luthériens chez lui* Il les paie en Saxe par politi- 
que; il les brûle par politique à Paris. Mais qu'arri- 
vera- 1- il ? Les persécutions font des prosélytes , 
Bientôt la France sera pleine de nouveaux protestans. 
D'abord ils se laisseront pendre, ensuite ils pendront 
à leur tour. Il y aura des guerres civiles, puis viendra 
la Saint -Barthélemi; et ce coin du monde sera pire 
que tout ce que les anciens et les modernes ont jamais 
dit de l'enfer. 

Insensés, qui n'avez jamais pu rendre un culte pur 
au Di<*u qui vous a faits ! Malheureux, que l'exemple 



TOLÉRANCE. 307 

ues noachides, des lettrés chinois, dcsparsis et de 
tous les sages n'a jamais pu conduire ! Monstres qm 
avez besoin de superstitions comme le gésier des 
corbeaux a besoin de charognes ! on vous Ta déjà dit 
et on n'a autre chose à vous dire ; si vous avez deux 
religions chez vous, elles se couperont la gorge; si 
vous en avez trente, elles vivront en paix. Voyez le 
grand -turc, il gouverne des guèbres, des banians, 
des chrétiens grecs, des nestoriens, des romains. Le 
premier qui veut exciter du tumulte est empalé ; et 
tout le monde est tranquille. 

SECTION m. 

De toutes les religions la chrétienne est sans doute 
celle qui doit inspirer le plus de tolérance, quoique 
jusqu'ici les chrétiens aient été les plus intolérans de 
tous les hommes. 

Jésus, ayant daigné naître dans la pauvreté et dans 
la bassesse , ainsi que ses frères , ne daigna jamais 
pratiquer l'art d'écrire. Les Juifs avaient une loi écrite 
avec le plus grand détail , et nous n'avons pas une 
seule ligne de la main de Jésus. Les apôtres se divi- 
sèrent sur plusieurs points. Saint Pierre et saint Bar- 
nabe* mangeaient des viandes défendues avec les nou- 
veaux chrétiens étrangers , et s'en abstenaient avf j c 
les chrétiens -juifs. Saint Paul lui reprochait cetïe 
conduite, et ce même saint Paul pharisien, disciple 
du pharisien Gamaliel, ce même saint Paul qui avait 
persécuté les chrétiens avec fureur, et qui, ayant 
rompu avec Gamaliel, se fit chrétien lui-même, alla 
pourtant ensuite sacrifier dans le temple de Jérusa- 



3o8 TOLÉRANCE. 

lem , dans le temps de son apostolat. IÏ observa publi- 
quement pendant huit jours toutes les cérémonies de 
la loi judaïque à laquelle il avait renoncé; il ajouta 
même des dévotions, des purifications qui étaient la 
surabondance; il judaïsa entièrement. Le plus grand 
apôtre des chrétiens fit pendant huit jours les mêmes 
choses pour lesquelles on condamne les hommes au 
bûcher chez une grande partie des peuples chrétiens. 

Theudas, Judas, s'étaient dits messies avant Jésus. 
Dosithée , Simon , Ménandre , se dirent messies après 
Jésus. Il y eut dès le premier siècle de l'église , et 
avant môme que le nom de chrétien fût connu, une 
vingtaine de sectes dans la Judée. 

Les gnostiques contemplatifs, les dosithéens, les 
cérinthiens , existaient avant que les disciples de 
Jésus eussent pris le nom de chrétiens. Il y eut bien- 
tôt trente évangiles, dont chacun appartenait à une 
société différente ; et dès la fin du premier siècle on 
peut compter trente sectes de chrétiens dans l'Asie 
Mineure, dans la Syrie, dans Alexandrie, et mémo 
dans Rome. 

Toutes ces sectes méprisées du gouvernement 
romain, et cachées dans leur obscurité, se persé- 
cutaient cependant les unes les autres dans les sou- 
terrains où elles rampaient; c'est-à-dire, elles se 
disaient des injures. C'est tout ce qu'elles pouvaient 
faire dans leur abjection. Elles n'étaient presque 
toutes composées que de gens de la lie du peuple* 

Lorsqu'enftn quelques chrétiens eurent embrassé 
les dogmes de Platon , et mêlé un peu de philosophie 
à leur religion qu'ils séparèrent de la juive , ils devin* 



TOLÉRANCE. 3og 

rent insensiblement plus considérables , mais tou- 
jours divisés en plusieurs sectes, sans que jamais il y 
ait eu un seul temps où l'église chrétienne ait été 
réunie. Elle a pris sa naissance au milieu des divi- 
sions des Juifs , des samaritains, des pharisiens, des 
saducéens, des esséniens, des judaïtes, des disciples 
de Jean, des thérapeutes. Elle a été divisée dans son 
berceau , elle l'a été dans les persécutions mêmes 
qu'elle essuya quelquefois sous les premiers empe- 
reurs. Souvent le martyr était regardé comme un 
apostat par ses frères , et le chrétien carpocratien 
expirait sous le glaive des bourreaux romains , ex- 
.communié par le chrétien ébionite,, lequel ébionite 
était anathématisé par le sabellien. 

Cette horrible discorde, qui dure depuis tant de 
siècles , est une leçon bien frappante que nous devons 
mutuellement nous pardonner nos erreurs ; la dis- 
corde est le grand mal du genre humain; et la tolé- 
rance en est le seul remède. 

Il n'y a personne qui ne convienne de cette vérité, 
soit qu'il médite de sang- froid dans son cabinet, soit 
qu'il examine paisiblement la vérité avec ses amis. 
Pourquoi donc les mêmes hommes qui admettent en 
particulier l'indulgence, la bienfesance , la justice, 
s'élèvent-ils en public avec tant de fureur contre ces 
vertus? pourquoi? c'est que leur intérêt est leur dieu, 
c'est qu'ils sacrifient tout à ce monstre qu'ils adorent. 

Je possède une dignité et une puissance que l'igno- 
rance et la crédulité ont fondée; je marche sur les 
têtes des hommes prosternés à mes pieds : s'ils se re- 
lèvent et me regardent en face, je suis perdu; il faut 



3 10 TOLÉRANCE. 

donc les tenir attachés à la terre avec des chaînes 
de fer. 

Ainsi ont raisonné des hommes que des siècles de 
fanatisme ont rendus puissans. Ils ont d'autres puis- 
sans sous eux , et ceux-ci en ont d'antres encore , qui 
tous s'enrichissent des dépouilles du pauvre, s'en- 
graissent de son sang, et rient de son imbécillité. Ils 
détestent tous la tolérance comme des partisans en- 
richis aux dépens du public craignent de rendre leurs 
comptes, et comme des tyrans redoutent le mot de 
liberté. Pour comble, enfin, ils soudoient des fanati- 
ques qui crient à haute voix '.Respectez les absurdités 
de mon maître, tremblez, payez, et taisez-vous. 

C'est ainsi qu'on en usa long temps dans une grande 
partie de la terre ; mais aujourd'hui que tant de sectes 
se balancent par leur pouvoir, quel parti prendre 
avec elles? toute secte, comme on sait, est un titre 
d'erreur; il n'y a point de secte de géomètres, d'algé- 
brisies, d'arithméticiens, parce que toutes les propo- 
sitions de géométrie , d'algèbre , d'arithmétique, sont 
vraies. Dans toutes les autres sciences on peut se 
tromper. Quel théologien thomiste ou scotiste oserait 
dire sérieusement qu'il est sûr de son fait. 

S'il est une secte qui rappelle les temps des pre- 
miers chrétiens, c'est sans contredit celle des qua- 
kers. Rien ne ressemble plus aux apôtres. Les apôtres 
recevaient l'esprit, et les quakers reçoivent l'esprit. 
Les apôtres et les disciples parlaient trois ou quatre 
à la fois dans l'assemblée au troisième étage, les qua- 
kers en font autant au rez-de-chaussée. Il était permis, 
selon saint Paul , aux femmes de prêcher, et, selon 



TOLÉRANCE. 3ll 

le même saint Paul, il leur était défendu; les quake- 
resses prêchent en vertu de la première permission. 

Les apôtres et les disciples juraient par oui et par 
non , les quakers ne jurent pas autrement 

Point de dignité , point de parure différente parmi 
les disciples et les apôtres; les quakers ont des man- 
ches sans boutons, et sont tous vêtus de la même 
manière. 

Jésus-Christ ne baptisa aucun de ses apôtres; les 
quakers ne sont point baptisés. 

Il serait aisé de pousser plus loin le parallèle ; il 
serait encore plus aisé de faire voir combien la reli- 
gion chrétienne d'aujourd'hui diffère de la religion 
que Jésus a pratiquée. Jésus était Juif, et nous ne 
sommes point Juifs. Jésus s'abstenait de porc parce 
qu'il est immonde, et du lapin parce qu'il rumine et 
qu'il n'a point le pied fendu ; nous mangeons hardi- 
ment du porc parce qu'il n'est point pour nous im- 
monde, et nous mangeons du lapin qui a le pied fen- 
du^ et qui ne rumine pas. 

Jésus était circoncis, et nous gardons notre pré- 
puce. Jésus mangeait l'agneau pascal avec des lai- 
tues, il célébrait la fête des tabernacles; et nous n'en 
faisons rien. Il observait le sabbat, et nous l'avons 
changé; il sacrifiait, et nous ne sacrifions point. 

Jésus cacha toujours le mystère de son incarnation 
et de sa dignité; il ne dit point qu'il était égal à Dieu. 
Saint Paul dit expressément, dans son épître aux 
Hébreux , que Dieu a créé Jésus inférieur aux anges ; 
et, malgré toutes les paroles de saint Paul, Jésus a 
été reconnu Dieu au concile de Nicée. 



12 TOLÉRANCE. 

Jésus n'a donné au pape ni la marche d'Ancône, 
ni Je duché de Spolette; et cependant le pape les 
possède de droit divin. 

Jésus n'a point fait un sacrement du mariage ni 
du diiaconat, et chez nous le diaconat et le mariage 
sont des sacremens. 

Si l'on veut bien y faire attention , la religion ca- 
tholique, apostolique et romaine, est dans toutes ses 
cérémonies et dans tous ses dogmes l'opposé de la 
religion de Jésus. 

Mais quoi! faudra-t-il que nous jadaïsions tous 
parce que Jésus a judaïsé toute sa vie ? 

S'il était permis de raisonner conséquemment en 
fait de religion, il est clair que noue devrions tous 
nous faire juifs, puisque Jésus-Christ notre Sauveur 
est né juif 5 a vécu juif, est mort juif, et qu'il a dit 
expressément qu'il accomplissait, qu'il remplissait 
la religion juive. Mais il est plus clair encore que 
nous devons nous tolérer mutuellement parce que 
nous sommes tous faibles, inconséquens, sujets à la 
mutabilité, à l'erreur : un roseau couché par le vent 
dans la fange, dira-t-il au roseau voisin couché dans 
un sens contraire : ((Rampe à ma façon, misérable, 
ou je présenterai requête pour qu'on t'arrache et 
qu'on te brûle? » 

SECTfOtf IV. 

Mes amis, quand nous avons prêché la tolérance 
en prose, en vers, dans quelques chaires, et dans 
toutes nos sociétés; quand nous avons fait retentir 



TOLÉRANCE. 3 î 3 

ces véritables voix humaines (rr) dans les orgues de 
nos églises; nous avons servi la nature, nous avons 
rélabli l'humanité dans ses droits; et il n'y a pas au- 
jourd hui un ex-jésuite, ou un ex-janséniste,^ qui ose 
dire, je suis intolérant. 

Il y aura toujours des barbares et des fourbes qui 
fomenteront l'intolérance , mais ils ne l'avoueront 
pas; et c'est avoir gagné beaucoup. 

Souvenons-nous toujours, mes amis , répétons 
(car il faut répéter de peur qu'on n'oublie), répétons 
les paroles de Pévéque de Soissons, non pas Languet, 
mais Fitz - James -Stuart, dans son mandement de 
i y5y : « Nous devons regarder les Turcs comme nos 
frères. » 

Songeons que, dans toute l'Amérique anglaise,, 
ce qui fait à peu près le quart du monde connu, la 
liberté entière de conscience est établie; et, pourvu 
qu'on y croie en Dieu, toute religion est bien reçue, 
moyennant quoi le commerce fleurit et la population 
augmente. 

Réfléchissons toujours que la première loi de l'em- 
pire de Russie, plus grand que l'empire romain, est 
la tolérance de toute secte. 

L'empire turc et le persan usèrent toujours de la 
môme indulgence. Mahomet li, en prenant Constan- 
te nople, ne força point les Grecs ta quitter leur reli- 
gion ; quoiqu'il les regardât comme des idolâtres. 
Chaque père de famille grec en fut quitte pour cinq 

\a) Il y a un jeu d'orgues qu'on appelle voix humaines 9 et 
«fv.i t>e combine avec les jeux de flûtes. 



ô i 4 TOLÉRÀN.CE. 

ou six ecus par an. On leur conserva plusieurs pré- 
bendes et plusieurs évêchés; et même encore au- 
jourd'hui le sultan turc fait des chanoines et des évê- 
ques, sans que le pape ait jamais fait un iman ou un 
mollah. 

Mes amis, il n'y a que quelques moines, et quel- 
ques protestans aussi sots et aussi barbares que ce* 
moines, qui soient encore intolcrans. 

Nous avons été si infectés de cette fureur, que, 
dans nos voyages de long cours, nous l'avons portée 
à la Chine , au Tunquin , au Japon. Nous avons 
empesté ces beaux climats. Les plus indulgens dea 
hommes ont appris de nous à être les plus inflexibles. 
Nous leur avons dit d'abord pour prix de leur bon 
accueil : Sachez que nous sommes sur la terre les 
seuls qui aient raison, et que nous devons être par- 
tout les maîtres. Alors on nous a chassés pour jamais ; 
il en a coûté des flots de sang : cette leçon a dû nous 
corriger. 

SECTION v. 

L'auteur de Particlc précédent est un bon homme 
qui voulait souper avec un quaker, un anabaptiste, 
un socinien, un musulman, etc. Je veux pousser plus 
loin l'honnêteté, je dirai à mon frère le Turc : Man- 
geons ensemble une bonne poule au riz en invoquant 
Allah; ta religion me paraît très-respectable, tu n'a- 
dores qu'un Dieu, tu es oblige de donner en aumônes 
tous les ans le denier quarante de ton revenu, et de 
te réconcilier avec tes ennemis le jour du bairam. 
Nos bigots , qui calomnient la terre, ont dit mille fois 



TOLÉRANCE. 3l5 

que ta religion n'a réussi que parce qu'elle est toute 
sensuelle. Ils en ont menti, les pauvres gens, ta reli- 
gion est très-austère; elle ordonne la prière cinq fois 
par jour, elle impose le jeûne le plus rigoureux, elle 
te défend le vin et les liqueurs que nos directeurs 
savourent; et, si elle ne permet que quatre femmes à 
ceux qui peuvent les nourrir ( ce qui est bien rare ) , 
elle condamne par cette contrainte 1 incontinence 
juive qui permettait dix-liait femmes à 1 homicide 
David, et sept cents à Salomon, l'assassin de son 
frère, sans compter les concubines. 

Je dirai à mon frère le Chinois : Soupons ensemble 
sans cérémonies, car je n'aime pas les simagrées; 
mais j'aime ta loi, la plus sage de toutes, et peut-être 
la plus ancienne. J'en dirai à peu près autant à mon 
frère l'Indien. 

Mais que dirai-je à mon frère le Juif? lui donne- 
rai-jc à souper? oui, pourvu que pendant le repas 
l'âne de Balaam ne s'avise pas de braire; qu'Ezéchiel 
ne môle pas son déjeuner avec notre souper; qu'un 
poisson ne vienne pas avaler quelqu'un des convives, 
et le garder trois jours dans son ventre; qu'un ser- 
pent ne se mêle pas de la conversation pour séduire 
ma femme; qu'un prophète ne s'avise pas découcher 
avec elle après souper, comme fit le bon- homme 
Ozée, pour quinze francs et un boisseau d'orge; sur- 
tout qu'aucun Juif ne fasse le tour de ma maison en 
sonnant de la trompette, ne fasse tomber les murs et 
ne m'égorge, moi, mon père, ma mère, ma femme, 
mes enfans, mon chat, et mon chien, selon l'ancien 



3lG TONNERRE. 

usage des Juifs. Allons, mes amis, la paix; disons 
notre bcncJicitc. 

TONNERRE. 

SECflON PREMIÈRE. 

Vuli et crudetes àantem Sulmonca yœnas 
D-uni flammas Jovis et sonitus imitafur Olympi r etc. 
(Virgile, J'.ncide, liv. VI, v. 585.) 

A 'dYternels tourmcns ) n te vis condamnée, 

Superbe impie'té du tyran Salinonce. 

Rival de Jupiter, il crut lui ressentWer, 

Il imita la foncée et ne put l'égaler; 

De la foudre des dieux il fut frappé lui-mime , etc. 

Ceux qui ont inventé et perfectionné Varlilleric 
sont bien d'au'rcs Salmonécs. Un canon de vingt- 
quatre livres de balle peut faire, et a fait souvent 
plus de ravage que cents coups de tonnerre; cepen- 
dant aucun canonnier n'a été jusqu'à présent foudroyé 
par Jupiter pour avoir voulu imiter ce qui se passe 
dans l'atmosphère» 

Nous avons vu que Polyphonie , dans une pièce 
d'Euripide > se vante de faire plus de bruit que lo 
tonnerre de Jupiter quand il a bien soupe. 

Boileau, plus honnete que Polyphèmc, dit dans sa; 
première sa' ire (vers 161 — 162) : 

Pour moi qu'en santé même un autre monde étonne , 
Qui crois l'âme immortelle, et que c'est Dieu qui tonne. 

Je ne sais pourquoi il est si étonné de l'autre 
monde, puisque toute l'antiquité 1 y avait cru. Etonne 
n 'était pas le mot propre, c'était alarme, 11 croit que 



TONNERHE. 3 I 7 

c'est Dieu qui tonne; mais il tonne comme il grêle % 
comme il envoie la pluie et le beau temps , comme il 
opère tout, comme il fait tout; ce n'e t point parce 
qu'il est fâché qu'il envoie le tonnerre et la pluie. Les 
anciens peignaient Jupiter prenant le tonnerre com- 
posé de trois flèches brûlantes dans la pâte de son 
aigle , et le lançant sur ceux à qui il en voulait, 
La saine raison n'est pas d'accord avec ces idées 
poétiques. 

Le tonnerre est, comme tout le reste, l'effet néces- 
saire des lois de la nature, prescrites par son auteur. 
Il n'est qu'un grand phénomène électrique; Franklin, 
le force à descendre tranquillement sur la terre ; il 
tombe sur le professeur Richman comme sur les 
rochers et sur les églises; et, s'il foudroya 4jaxOïlée, 
ce n'est pas assurément parce que Minerve était 
irritée contre lui. 

S'il était tombé sur Cartouche ou sur l'abbé Des- 
fontaines, on n'aurait pas manqué de dire : Voilà 
comme Dieu punit les voleurs et les sodomites. Mais 
c'est un préjugé utile de faire craindre le ciel aux 
pervers. 

Aussi tous nos poètes tragiques, quand ils veulent 
rimer à poudre ou à résoudre, se servent- ils imman* 
quablcineiit de la foudre, et font gronder le tonnerre f 
s'il s'agil de rimer à terre, 

Thésée dans Phèdre dit à sou fils (acte IV, scène 2 e ): 

Monstre qu ? a trop long-temps épargné le tonnerre, 
Reste impur des brigands dont j'ai purgé la terre. 

Sévère dans Polyeuctc^ sans même avoir besoin d« 

27, 



3l8 TONNERRE* 

rirncr, des qu'il apprend que sa maîtresse est marie'©, 
dit à son ami Fabian (acte II , scène i rc ) ; 

Soutiens-moi , Fabian , ce coup de foudre est grand. 
Pour diminuer l'horrible idée d'un coup de tonnerre 
qui n'a nulle ressemblance à une nouvelle mariée, il 
ajoute que ce coup de tonnerre 

Le frappe d'autant pîus, que plus il le surprend 

Il dit ailleurs au même Fabian ( acte IV, scène 6 ) : 

Qu'est ceci , Fabian , quel nouveau coup de foudre 
Tombe sur mon espoir et le réduit en poudre ? 

Un espoir réduit en poudre devait étonner le parterre, 
tusignan dans Zaïre prie Dieu. 

Que la foudre en éclat ne tombe que sur moi ? 
Àgénor, en parlant de sa sœur, commence pa? 
dire que 

Pour lui livrer la guerre , 
Sa vertu lui suffit au défaut du tonnerre, 

ï/Àtrée du même auteur dit, en parlant de soa 
frère ; 

Mon cœur qui sans pitié lui déclare la guerre, 
Recherche à le punir qu'au défaut du tonnerre* 

& Thvcste fait un songe , il vous dit quç 

Ce songe a fini par un coup de tonnerre. 

Si Tidéo consulte les dieux dans l'antre d'tf'i 
temple, l'autre ne lui répond qu'à grands coups d< 
tonnerre. 

Enfin j'ai vu partout le tonnerre et la foudre 
Mettre les vers en cendre et les rimes en poudre; 

H feudrait tâcher de tonuer moins souvent* 



TONNERRE. 3 I Q 

Je n'ai jamais bien compris la fable de Jupiter et 
des tonnerres dans La Fontaine (liv. VIII j lab. 120 ). 

Vulcain remplit ses fourneaux 

De deux sortes de carreaux. 

L'un jamais ne se fourvoie, 

Et c'est celui que toujours 

L'Olympe en corps nous eiivoie> 

L'autre s'écarte en son cours , 

Ce n'est qu'aux monts qu'il en coute^ 

Bien souvent même il se perd, 

Et ce dernier en sa route 

ftous vient du seul Jupiter. 

Âvait-on donné à La Fontaine le sujet de celte 
mauvaise fable qu'il mit en mauvais vers si éloignés 
de son genre ? voulait -on dire que les ministres d« 
Louis XIV étaient inflexibles i et que le roi par- 
donnait ( 1 ) ? 

Grébillon, dans ms discours académiques en vers 
étranges, dit que le cardinal de Fleury est un sage 
dépositaire , 

Çfsanl eu cftoyeh 3n pouvoir arbitraire, 
Aigle de Jupiter, mai* ami de la paix, 
îl gouverne la foudre et ne tonne jamais* 

îî dît cjue le maréchal de Vrllars 

i?it voir qu'à Malplaquet il n'avait survécu 

Que pour rendre à Denain sa valeur plus célèbre* j 

%t qu'un foudre de moins Eugène était vaincu-. 

Ainsi l'aigle Fleury gouvernait le tonnerre «-ags 

(<i| Cette fable vient des anciens Étrusques, (Voye* £cn£que, 
Question* i^mwJles, liv. II, ehap. XLI, XL VI. 5 



v>9.0 TONNERRE. 

tonner, et Eugène le tonnerre cïait vaincu; voihi Llcq 
des tonnerres. 

section ir. 

Horace, tantôt le débauché et tantôt le moral , a 
4it (livre I er , ode 3', vers 38) : 

Ccelum ipsum petimus stultitia. . k . 
Nous portons jusqu'au ciel notre folie. 

On peut dire aujourd'hui : Nous portons jusqu'au 
ciel notre sagesse, si pourtant il est permis d'appelé* 
ciel cal amas bleu et blanc d'exhalaisons qui forme 
les vents, la pluie, la neige, la grêle et le tonnerrcj 
Nous avons décomposé la foudre, comme Newton a 
délissu la lumière. Nous avons reconnu que ces 
foudres portés autrefois par l'aigle de Jupiter, ire 
sont en effet que du feu éleclrique; qu'enfin on peut 
soutirer le tonnerre, ïc conduire, le diviser, s'en 
rendre le maître , comme nous fesons passer les 
rayons de lumière par un prisme, comme nous don- 
nons cours aux eaux qui tombent du ciel, c'est-à-dire, 
de la hauteur d'une demi-lieue de notre atmosphère. 
On plante un haut saphi ébranché, dont la cime est 
revê uc d'un cône de (ev. Les nuées qui forment le 
tonnerre sont électriques; leur électricité se com- 
munique à ce cône, et un fil d'archal qui lui est 
attaché conduit la matière du tonnerre où Ton veut. 
Un physicien ingénieux appelle cette expérience 
V inoculation du tonnerre. 

Il est vrai que l'inoculation de la petite vérole, qui 
h conservé tant de mortels, en a fait périr quelques- 



TOPHET. 321 

uns auxquels on avait donné la petite vérole inconsi- 
dérément; de môme l'inoculation du tonnerre mai 
faite serait dangereuse. Il y a des grands seigneurs 
dont il ne faut approcher qu'avec d extrêmes précau- 
tions. Le tonnerre est de ce nombre. On sait que le 
professeur de mathématiques Kichman fut tué à Pé- 
tersbourg, en 17085 par ia foudre qu'il avait attirée 
dans sa chambre; ai te sud fcriit. Comme il était 
philosophe, un professeur théologien ne manqua pas 
d'imprimer qu'il avait été foudroyé comme Salmonéo 
pour avoir usurpé les droits de Dieu ; et pour avoir 
voulu lancer le tonnerre. 

Mais si le physicien avait dirigé le fil d'archal hors 
de la maison, et non pas dans sa chambre bien fermée, 
il n'aurait point eu le sort de Salmonée, d'Ajax Oïlée, 
de l'empereur Carus, du fils d'un ministre d'état en 
France, et de plusieurs moines dans les Pyrénées. 

Placez votre conducteur à quelque distance de la 
maison, jamais dans votre chambre, et vous n'avez 
rien à craindre. 

Mais dans une ville les maisons se touchent; choi- 
sissez les places, les carrefours, les jardins, les parvis 
des églises, les cimetières, supposé que vous ayez 
conservé l'abominable usage d'avoir des charniers 
dans vos villes, 

TOPHET. 

Tophet était et est encore un précipice auprès de 
Jérusalem, dans la vallée d'ïlcnnon. Cette vallée est 
un lieu affreux où il n'y a que des cailloux. C'est dans 
cette solitude horrible que les Juifs immolèrent leurs 



Oïl TOPHET. 

enfans à leur dieu «qu'ils appelaient alors Moloc; car 
nous avons remarqué qu'ils ne donnèrent jamais à 
Dieu que des noms étrangers. Shadaï était syrien ; 
Adonaï phénicien ; Jéhova était aussi phénicien; Eloi, 
Eloïm, Eloa, chaldéen, ainsi que tous les noms de 
leurs anges furent chaldéens ou persans. C'est ce que 
nous avons observé avec attention. 

Tous ces noms différens signifiaient également le 
Seigneur dans le jargon des petites nations devers la 
Palestine. Le mot de Moloc vient évidemment de 
Melk. C'est la même chose que Melcom ou Milcon 
qui était la divinité des mille femmes du sérail de 
Salomon, savoir sept cents femmes et trois cents 
coucubines. Tous ces nom s -là signifiaient seigneur, 
et chaque village avait son seigneur. 

Des doctes prétendent que Moloc était particuliè- 
rement le seigneur du feu, et que pour cette raison 
les Juifs brillaient leurs enfans dans le creux de l'idole 
même de Moloc. C'était une grande statue de cuivre 
aussi hideuse que les Juifs la pouvaient faire. Ils 
fesaient rougir cette statue à un grand feu, quoiqu'ils 
eussent très- peu de bois; et ils jetaient leurs petits 
enfans dans le ventre de ce dieu, comme nos cuisi» 
oiers jettent des écrevisses vivantes dans l'eau toute 
bouillante de leurs chaudières. 

Tels étaient les anciens Welches et les anciens 
Tudesques quand ils brûlaient des enfans et des 
femmes en 1 honneur de Teutatès et d'Irminsul : telles 
la vertu gauloise et la franchise germanique- 

Jérémie voulut en vain détourner le peuple juif do 
ce culte diabolique j en vain il leur reprocha d'avoû* 



TOPHET. 3^3 

bâti une espèce de temple à Moloc dans cette abomi- 
nable vallée. £di[icaçerunt excelsa Tophet quce est i?i 
valle filiorum Hennon, ut inccnderent filios suos et 
filias suas igné (</). « Ils ont édifié des hauteurs dans 
Tophet qui est dans la vallée des en fans d'Hennon, 
pour y brûler leurs fils et leurs filles par le feu, » 

Les Juifs eurent d'autant moins d'égards aux re- 
montrances de Jérémie, qu'ils lui reprochaient hau- 
tement de s'ctre vendu au roi de Babylone , d'avoir 
toujours prêché en sa faveur, d'avoir trahi sa patrie; 
et en effet il fut puni de la mort des traîtres ; il fut 
lapidé. 

Le livre des R.ois nous apprend que Salomon bâtit 
un temple à Moloc, mais il ne nous dit pas que ce 
fut dans la vallée de Tophet. Ce fut dans le voisi- 
nage, sur la montagne des Oliviers (/>). La situation 
était plus belle, si pourtant il peut y avoir quelque 
bel aspect dans le territoire affreux de Jérusalem. 

Des commentateurs prétendent qu'Achas , roi de 
Juda , fit brûler son fils à l'honneur de Moloc , et que 
le roi Manassé fut coupable de la même barbarie (c). 
D'autres commentateurs prétendent (r/) que ces rois 
du peuple de Dieu se contentèrent de jeter leurs en- 
fans dans les Gammes, mais qu'ils ne les brûlèrent pas 
tout-à-fait. Je le souhaite ; mais il est bien difficile 
qu'un enfant ne soit pas brûlé quand on le met sur un 
bûcher enflammé. 

Cette vallée de Tophet était le clamar de Paris ; 



(<i) Jércmie, cLap. VII. - — (b) Liv. III, chap. XI, 

Ù) Liv. IV, chap. XVI, v. 3. — (d) Chap. XXI, v, 6. 



324 TOPHET. 

c'était là qu'on jetait toutes les immondices , toiitoâ 
les charognes de la ville. Celait dans cette vallée 
qu^n précipitait le bouc émissaire; c'était la voierie 
où Ton laissait pourir les charognes des suppliciés. 
Ce fut là qu'on jeta les corps des deux voleurs qui 
furent suppliciés avec le fils de Dieu lui-même. Mais 
notre Sauveur ne permit pas que son corps ? sur le- 
quel il avait donné puissance aux bourreaux , fut jeté 
à la voîerio de Tophet selon l'usage. Il est vrai qu'il 
pouvait ressusciter aussi bien dans Tophet que dans 
le Calvaire; mais un bon Juif nommé Joseph ? natif 
d'Arimathie, qui s'était prépayé un sépulcre pour lui- 
même sur le mont Calvaire, y mit le corps du Sau- 
veur, selon 'e témoignage de saint Matthieu. Il n'était 
pas permis d'enterrer personne dans les villes ; le 
tombeau même de David n'était pas dans Jérusalem. 
Joseph dArimatkie était riche, quidam homo dives 
ab Ai Itnatliia, afin que cette prophétie d'Isaïe fut ac- 
complie : a II donnera (Y) les médians pour sa sépul- 
ture ? et les riches pour sa mort. » 

(é Le fameux rabbin Is?ac, dans son Rempart de la foi, au 
chapitre XX'II, entend toutes les prophéties, et surtout celle-là, 
d'une manière toute contraire à la façon dont nous les enten- 
dons. Mais qui ne voit que les Juifs sont séduits par l'intérêt 
qu'ils ont de se tromper? En vain répondenl-iîs qu'ils sont aussi 
kilcresscs que nous à chercher la vérité ; qu'il y \a de leur salut 
pour eux comme pour nous; qu'ils seraient plus heureux dans 
cette vie et dans l'autre, s'ils trouvaient cette vérité; que, s'ils 
entendent leurs propres écritures différemment de nous, eVst 
qu'elles sont dans leur propre langue très-ancienne , et non dans 
nos idiomes très-nouveaux; qu'un Hébreu doit nii u>: savoir la 
feitt^ue hébraïque qu'un La: que ou un Poitevin; (,ue leur iel>- 



TORTURE, 3^J[ 

TORTUUE. 

Quoiqu'il y ait peu d'articles de jurisprudence 
dans ces honnêtes réflexions alphabétiques , il faut 
pourtant dire un mot de la torture , autrement nommée 
question, C'est une étrange manière de questionner les 
hommes. Ce ne sont pourtant pas de simples curieux 
qui l'ont inventée; toutes les apparences sont que cette 
partie de notre législation doit sa première origine à 
un voleur de grand chemin. La plupart de ces mes- 
sieurs sont enco're dans l'usage de serrer les pouces., 
de brûler les pieds, et de questionner par d'autres 
tourmens ceux qui refusent de leur dire où ils ont mi& 
leur argent. 

Les conquérans, ayant succédé à ces voleurs, trou- 
vèrent l'invention fort utile à leurs intérêts ; ils la mi- 
rent en usage quand ils soupçonnèrent qiron avail 
contre eux quelques mauvais desseins, comme, par 
exemple, celui d'être libre; c'était un crime de lèse- 
majesté divine et humaine. Il fallait connaître les 
complices; et, pour y parvenir, on fesait souffrir millo 
morts à ceux qu'on soupçonnait, parce que, selon la 
jurisprudence de ces premiers héros, quiconque était 

pion a deux mille ans d'antiquité plus que la notre, que toute 
kur Bible annonce les promesses de Uieu faites avec serment de 
ne changer jamais rien à la loi ; qu'elle fait des menaces terribles 
contie quiconque osèré jamais en altérer une seule parole; 
qu'elle veut même qu'on mette à mort tout prophète qui prou- 
verait par des miracles une autre religion ; qu'enfin ils sont bs 
enfans de la maison, et nous des étrangers qui avons ravi leurs 
dépouilles. On sent bien que ce sont là de très-mauva'ses raisons 
qui ne méritent pas d être réfutées. 

Die*. & 8. 28 



3^6 TORTURE. 

soupçonne d'avoir eu seulement contre eux quelque 
pensée peu respectueuse , était digne de mort. Dès 
qu'on a mérité ainsi îa mort, il importe peu qu'on y 
ajoute des tournions épouvantables de plusieurs jours, 
et même de plusieurs semaines ; cela même tient je ne 
saîs quoi de la Divinité. La Providence nous met quel- 
quefois à la torture en y employant la pierre , la g-a- 
velle, la goutte, le scorbut, la lèpre, la vérole grande 
au petite, le déchirement d'entrailles, les convulsions 
de nerfs, et autres exécuteurs des vengeances de la 
Providence. 

Or, comme les premiers despotes furent, de Paveu 
de tous leurs courtisans, des images de la Divinité, ils 
l'imitèrent tant qu'ils parent. 

Ce qui est très-singulier, c'est qu'il n'est jamais 
parlé de question, de torture, dans les livres juifs. 
Cest bien dommage qu'une nation si douce, si hon- 
nête, si eompatissan'e , n'ait pas connu cette façon 
de savoir la vérité. La raison en est, à mon avis, 
qu'ils n'en avaient pas besoin , Dieu la leur fesait tou- 
jours connaître comme à son peuple chéri. Tantôt on 
jouait la vérité aux dés, et le coupable qu'on soup- 
çonnait avait toujours rafle de six. Tantôt on allait au 
grand prêtre qui consultait Dieu sur-le-champ par 
Turim et le thummim. Tantôt on s'adressait au voyant, 
au prophète, el vous croyez bien que le voyant et le 
prophète découvraient tout aussi-bien les choses les 
plus cachées que Furim et le thummim du grand- 
prclre. Le peuple de Dieu n'était pas réduit comme 
nous à interroger, à conjecturer; ainsi la torture ne 
put être chez lui en usage. Ce fut îa seule chose qui 



TORTURE. 32J 

manquât aut mœurs du peuple saint. Les Romains 
n'infligèrent la torture qu'aux esclaves , mais les 
esclaves n'étaient pas comptés pour des hommes. Il 
n'y a pas d'apparence non plus, qu'un conseiller dû 
la lOurnellc regarde comme un Je ses semblables un 
homme qu'on lui amène hâve, pâle, défait, les yeux 
mornes, la barbe longue et sale, couvert de laver- 
mine dont il a été rongé dans un cachot. 11 se donne 
le plaisir de l'appliquer à la grande et à la petite tor- 
ture en présence d'un chirurgien qui lui tâtele pouls, 
jusqu'à ce qu'il soit en danger de mort , après quoi 
on recommence; et, comme dit très bien la comédie 
des P aideurs, « cela fait toujours passer une heure 
ou deux. » 

Le grave magistrat qui a acheté pour quelque ar- 
gent le droit de faire ces expériences sur son pro- 
chain, va conter à dîner à sa femme ce qui s'est passé 
le matin. La première fois madame en a été révoltée _, 
à la seconde elle y a pris goût , parce qu'après tout les 
femmes sont curieuses; et ensuite la première chose 
qu'elle lui dit lorsqu'il rentre en robe chez lui : Mon 
pelit cœur, n'avez-vous fait donner aujourd'hui la 
question à personne ? 

Les Français qui passent, je ne sais' pourquoi , 
pour un peuple fort humain, s'étonnent que les An- 
glais qui ont eu l'inhumanité de nous prendre tout 
le Canada, aient renoncé au plaisir de donner la" 
question. 

Lorsque le chevalier de La Barre, petit-fils d'un 
lieutenant général des armées, jeune homme de beau- 
ce up d'esprit et d'une grande espérance, mais ayant 



328 TORTURE. 

toute l'étourderie d'une jeunesse effrénée, fut con- 
vaincu d'avoir chanté des chansons impies, et même 
d'avoir passé devant une procession de capucins sans 
avoir ôté son chapeau; les juges d'Abheville , gens 
comparables aux sénateurs romains, ordonnèrent, 
non-seulement qu'on lui arrachât la langue, qu'on 
lui coupât la main et qu on lui brûlât son corps à po- 
tit feu ; mais ils rappliquèrent encore à la torture 
pour savoir précisément combien de chansons il avait 
chanté , et combien de processions il avait vu passer 
le chapeau sur la tête. 

Ce n est pas dans le treizième ou dans le quator- 
zième siècle que cette aventure est arrivée, c'est dans 
le dix-huitième. Les nations étrangères jugent de la 
France par les spectacles, par les romans, par 1rs 
jolis vers, parles Biles d'opéra qui ont les mœurs fort 
douces, par nos danseurs d opéra qui ont de la grâce, 
par mademoiselle Clairon qui déclame des vers à ra- 
vir. Elles ne savent pas qu'il n'y a point au fond de 
nation plus cruelle que la française. 

Les Russes passaient pour des barbares en 1700, 
nous ne sommes qu'en 1769; une impératrice vient 
de donner à ce vaste état des lois qui auraient f ;t 
honneur à Minos, à Numa et à Solon, s'ils avaient eu 
assez d^esprit pour les inventer. La plus remarquable 
est la tolérance universelle ; la seconde est l'abolition 
de la torture. La justice et l'humanité ont conduit sa 
plume; elle a tout réformé. Malheur à une nation qui, 
étant depuis long- temps civilisée, est encore con- 
duite par d'anciens usages atroces ! Pc rquoi change- 
rions-nous notre jurisprudence, dit-elle? l'Europe se 



TRANSSUBSTANTIATION. 32$ 

sert de nos cuisiniers, de nos tailleurs, de nos perru- 
quiers; donc nos lois sont bonnes (*). 

TRANSSUBSTANTIATION. 

Les protestans, et surtout les philosophes proies- 
tans, regardent la transsubstantiation comme le der- 
nier terme de l'impudence des moines, et de l'imbé^ 
cillité des laïques. Ils ne gardent aucune mesure sur 
cette croyance qu'ils appellent monstrueuse; ils ne 
pensent pas même qu'il y ait un seul homme de bon 
sens qui, après avoir réfléchi , ait pu l'embrasser sé- 
rieusement. Elle est, disent-ils, si absurde, si con- 
traire à toutes les lois de la physique , si contradic^ 
toire, que Dieu même ne pourrait pas faire cette opè» 
ration ; parce que c'est en effet anéantir Dieu que do 
supposer qu'il fait les contradictoires. Non-seulement 
un dieu dans un pain, mais un dieu à la place du 
pain; cent mille miettes de pain, devenues en un 
instant autant de dieux ; cette foule innombrable de 
dieux ne fesant qu'un seul dieu; de la blancheur, sana 
un corps blanc; de la rondeur, sans un corps rond; 
du vin charlgé en sang, et qui a le goût du vin; du 
pain qui est ehaiigé en chair et en fibres, et qui a la 
go;U du pain : tout cela inspire tant d'horreur e* 
de mépris aux ennemis de la religion catholique , 
apostolique et romaine, que cet excès d'horreur et da 
mépris s'est quelquefois changé en fureur. 

Leur horreur augmente, quand on leur dit qu'oti 
Voit tous les jours, dans les pays catholiques, de* 
. ' ■-» » ' - ■ ' ■■ - ■ - — . — . — jfl 

(*) Voy*& l'article Question» 



330 TRINITÉ. 

prêtres, des moines qui, sortant d ? un lit incestueux, 
et irayant pas encore lavé leurs mains souillées d'im- 
puretés, vont faire des dieux par centaines; mangent 
et boivent leur dieu; chient et pissent leur dieu. Mais 
quand ils réfléchissent que cette superstition, cent 
fois plus absurde et plus sacrilège que toutes celles 
des Égyptiens , a valu à un prêtre italien quinze à 
vingt millions de rente, et la domination d'un pays 
de cent milles d'étendue en long et en large, ils vou- 
draient tous aller, à main armée, chasser ce prêtre 
qui s'est emparé du palais des Césars. Je ne sais si je 
serai du voyage, car j'aime la paix; mais, quand ils 
seront établis à Rome, j'irai sûrement leur rendre 
visite. 

Par M, Guillaume, ministre protestant. 

TRINITE. 

Le premier qui parla de la Trinité parmi les 
ce jidentaux , fut Timée de Locres dans son Ame du 
monde. 

Il y a d'abord l'idée, l'exemplaire perpétuel de 
toutes choses engendrées; c'est le premier verbe, le 
verbe interne et intelligible. 

Ensuite la manière informe , second verbe ou 
verbe proféré. 

Puis le fils ou le monde sensible , ou Pesprit dtji 
monde. 

Ces trois qualités constituent le monde entier, 
lequel monde est le fils de Dieu, Monogcnes. Il a une 
âme,, il a d« la raison, il est cmp<.ukos r locjikos. 



TRINITE. 33 1 

Dieu, ayant voulu faire un Dieu très-beau, a fait un 
Dieu engendré : Tonton epoie theoh gèriaton, 

Il est difficile de Lien comprendre ce système de 
Timéc, qui peut-être le tenait des Egyptiens , peut- 
Être des bracmanes. Je ne sais si on l'entendait bien 
de son temps. Ce sont de ces médailles frustes et 
couvertes de rouille, dont la légende est effacée. 
On a pu la lire autrefois, on la devine aujourd'hui 
comme on peut. 

ïl ne paraît pas que ce sublime galimatias ait fait 
beaucoup de fortune jusqu'à Platon. II fut enseveli 
dans l'oubli, et Platon le ressuscita. Il construisit son 
édifice eu l'air, mais sur le modèle de Timée* 

Il admit trois essences divines, le père, le su- 
prême, le producteur; le père des autres dieux e&t 
la première essence. 

La seconde est le Dieu visible, ministre du Dieu 
invisible, le verbe, l'entendement, le grand démon. 

La troisième est le monde. 

Il est vrai que Platon dit souvent des choses toutes 
différentes et même toutes contraires; c'est le privi- 
lège des'philosophes grecs : et Platon s'est servi du 
son droit plus qu'aucun des anciens et des modernes. 

Un vent grec poussa ces nuages philosophiques 
d'Athènes dans Alexandrie , ville prodigieusement 
entêtée de deux choses, d'argent et de chimères. Il y 
avait dans Alexandrie des Juifs, qui ayant fait fortune^ 
se mirent à philosopher. 

La métaphysique a cela de bon, qu'elle ne de*- 
mande pas des études préliminaires bien gênantes, 
Cest là qu'on peut savoir tout sans avoir jamais rien 



332 ÏRINITÉ. 

appris; et, pour peu qu'on ait de l'esprit un peu subtil 
et bien faux , on peut être sûr d'aller loin. 

Philon le Juif fut un philosophe de cette espèce; il 
était contemporain de Jésus-Christ; mais il eut le mal- 
heur de ne le pas connaître, non plus que Josèphe 
lliistorien. Ces deux hommes considérables , em- 
pïoyés dans le chaos des affaires d'état, furent trop 
éloignés de la lumière naissante. Ce Philon était une 
tcie toute métaphysique, toute allégorique, toute 
mystique. C'est lui qui dit que Dieu devait former le 
monde en six jours, comme il le forma selon Zo* 
roastre en six temps (a) , « parce que trois est la 
moitié de six, et que deux en est le tiers, et que ce 
nombre est mâle et femelle. » 

Ce même homme, entêté des idées de Platon, dit, 
en parlant de l'ivrognerie, que Dieu et la sagesse se 
marièrent, et que la sagesse accoucha d'un fils bien- 
aimé : ce fils est le monde. 

11 appelle les anges les verbes de Dféu, et le 
monde verbe de Dieu, îogon ton Thcou.. 

Pour Flavien Josèphe, c'était un homme de guerre 
qui n'avait jamais entendu parler du Logos,, et qui 
s'en tenait aux dogmes des pharisiens, uniquement 
attaches à leurs traditions. 

Celte philosophie platonicienne perça des Juiû 
d'Alexandrie jusqu'à ceux de Jérusalem. Bientôt toute 
l'école d'Alexandrie, qui était la seule savante, fut 
platonicienne; et les chrétiens qui philosophaient ne 
parlèrent plus que du Logos. 

Ça) Pa^e 4 » édition de i y i $. 



TRINITÉ. 333 

On sait qu'il en était des disputes de ces temps-là 
comme de celles de ce temps-ci. On cousait à un 
passage mal entendu un passade inintelligible qui n'y 
avait aucun rapport. On en supposait un second, on 
en falsifiait un troisième; on fabriquait des livres 
entiers qu'on attribuait à des auteurs respectas par le 
troupeau. Nous en avons vu cent exemples au mot 
Apocryphe. 

Cher lecteur, jetez les yeux, de grâce, sur ce 
passage de Clément Alexandrin (£) ; 

Lorsque Platon dit qu'il est difficile de connaître le père de 
l*univers, non- seulement il fait voir par lu que le monde a ité 
engendré, mais qu'il a été engendré comme fils de Dieu, 

Entendez-vous ces logomachies, ces équivoques ? 
voyez-vous la moindre lumière dans ce chaos d'ex- 
pressions obscures ? 

O Locke, Locke ! venez, définissez les termes. Je 
ne crois pas que de tous ces disputeurs platoniciens* 
il y en eût un seul qui s'entendît. On distingua deux 
verbes; le Logos endiathétos , le verbe en la pensée; et 
le verbe produit, Logos propliorikos. On eut l'éternité 
d'un verbe, jet la prolation, l'émanation d'un autre 
verbe. 

Le livre des constitutions apostoliques (- ), ancien 
.monument de fraude, mais aussi ancien dépôt des 
dogmes informes de ces temps obscurs f s'exprime 
ainsi : 

Le père, qui est antérieur à toute génération % à tout comr 
mencement, ayant tout créé par son fils unique, a engendra 
Sans intermède ce fils par sa volonté et sa puissance, 

(h) Strom, liv. y. — (c) Liv. VIII, chap. XLÏI, 



334 TRINITÉ. 

Ensuite Origènc avança ( /) que le Saint-Esprit a 
été créé par le fils, par le verbe. 

Puis vint Eusèbe cL- Ccsaree, qui enseigna ( ) que 
l'esprit, paraclet, n'est ni Lieu, ni fils. 

L'avocat Lactance fleurit en ce temps-là (f). 

Le fils de Dieu, dît-il, est le verbe, comme les autres anecs 
sont les esprits de Dieu. Le verbe est un esprit proféré par une 
voix s'cjnificatii'e, Vesprit procédant du nez, et la parole de la 
bouc) e. Il s'ensuit au il y a différence entre le pis de Dieu et les 
autres ancjes , ceux-ci étant émanés comme esprits tacites ci, 
muets. Mais le fils étant esprit est sorti de la bouche avec ion et 
voix pour pi ccher le peuple. 

On conviendra que l'avocat Lactance plaidait sa 
cause d'une étrange manière. C'était raisonner à la 
fta'on ; c'était puissamment raisonner. 

Ce fut environ ce temps-là que , parmi les disputes 
violcn'es sur la trinité , on insera dans la première 
ëpîlre de saint Jean ce fameux verset : 

Jl y en a frois qui rendent témoignage en ferre, Vesprit eu 
le vent, l'eau et le sancj • et ces trois sont un. 

Ceux qui prétendent que ce verset est véritable- 
ment de saint Jean sont bien plus embarrassés que 
ceux qui le nient, car il faut qu'ils l'expliquent. 

Saint Augustin dit que le vent signifie le Père, l'eau 
le Saint-Esprit, et que le sang veut dire le Ycrbe. 
Cette explication est belle, mais elle laisse toujours 
un peu d'embarras. 

Saint Irénée va bien plus loin; il dit ((/) quG 

(d) T. Partie sur saint Jean. — (e) Théol., liv. II, cliap. VI. 
(/') Liv. IV, çbap. ViU. — (g) Liv. IV, cliap. XXXVII» 



TRINITÉ. 335 

flahab , la prostituée de Jéricho , en cachant chez 
elle trois espions du peuple de Dieu, cacha le Père, 
le Fils et le Saint-Esprit ; cela est fort, mais cela n'est 
pas net* 

D'un autre côté, le grand, le savant Origène nous 
confond d'une autre manière. Yoici un de ses passages 
parmi bien d'autres (/*) : 

Le Fils est autant au-dessous du Père t que lui et le Saint- 
Esprit sont au-dessus des plus nobles créatures. 

Après cela que dire ? comment ne pas convenir 
avec douleur que personne ne s'entendait ? comment 
ne pas avouer que depuis les premiers chrétiens 
cbionites, ces hommes si mortifiés et si pieux, qui 
révérèrent toujours Jésus quoiqu'ils le crussent fils de 
Joseph, jusqu'à la grande dispute d'Athanase , le 
platonisme de la trinité ne fut jamais qu'un sujet de 
querelles. Il fallait absolument un juge suprême qui 
décidât; on le trouva enfin dans le concile de Nicée; 
encore ce concile produisit -il de nouvelles factions 
ci des guerres. 

Explication de la Trinité suivant Abauzit. 

«L'on ne peut parler avec exactitude de la ma- 
nière dont se fait l'union de Dieu avec Jésus -Christ, 
qu'en rapportant les trois sentimens qu'il y a sur ce 
sujet , et qu'en fesant des réflexions sur chacun 
deux. » 

Sentiment des orthodoxes. 

« Le premier sentiment est celui des orthodoxes. 

(h) Lir, XXIV, sur saint Jeau, 



336 TRINITÉ. 

Ils y établissent, i°. Une distinction de trois per- 
sonnes dans l'essence divine avant la venue de Jésus- 
Christ au monde. 1°, Que la seconde de ces per- 
sonnes s'est unie à la nature humaine de Jésus-Christ. 
3°. Que cette union est si étroite, que par là Jésus- 
Christ est Dieu; qu'on peut lui attribuer la création 
du monde, et toutes les perfections divines, et qu'on 
peut l'adorer d'un culte suprême. » 

Sentiment des unitaires. 

«< Le second est celui des unitaires. Ne concevant 
point la distinction des personnes dans la Divinité, 
ils établissent, i°. Que la divinité s'est unie à la na- 
ture humaine de Jésus- Christ. 2°. Que cette union 
est: telle que Ton peut dire que Jésus-Christ est Dieu; 
que l'on peut lui attribuer la création et toutes les 
perfections divines, et l'adorer dun culte suprême. » 

Sentiment des sociniens. 

«Le troisième sentiment est celui des sociniens, 
qui,, de même que les unitaires, ne concevant point 
de distinction de personnes dans la divinité, établis- 
sent, 1°. Que la divinité s'est unie à la nature humaine 
de Jésus -Christ. 2°. Que cette union est fort étroite. 
3 \ Qu'elle n'est pas telle que l'on puisse appeler 
Jésus -Christ Dieu, ni lui attribuer les perfections 
divines et la création, ni 1 adorer d'un culte suprême; 
et ils pensent pouvoir expliquer tous les passages de 
l'Écriture sans être obligés d'admettre aucune de ces 
choses. » 



TRINITÉ. o3j 

Réflexions 'sur le premier sentiment, 

« Dans la distinction qu'on fait des trois personnes 
dans la Divinité, ou on retient l'idée ordinaire des 
personnes , ou on ne la retient pas. Si on retient l'idée 
ordinaire des personnes, on établit trois dieux; cela 
est certain. Si l'en ne retient pas l'idée ordinaire des 
trois personnes, ce n'est plus alors qu'une distinction 
de propriétés, ce qui revient au second sentiment* 
Ou, si on ne veut pas dire que ce n'est pas une dis- 
tinction de personnes proprement dites, ni une dis- 
tinction de propriétés, on établit une distinction dont 
on n'a aucune idée. Et il n'y a point d'apparence que, 
pour faire soupçonner en Dieu une distinction dont 
on ne peut avoir aucune idée, l'Ecriture veuille mettre 
les hommes en danger de devenir idolâtres en multi- 
pliant la Divinité. Il est d'ailleurs surprenant que, 
cette distinction de personnes ayant toujours été, 
ce ne soit que depuis la venue de Jésus -Christ 
qu'elle a été révélée , et qu'il soit nécessaire de les 
connaître, » 

Réflexions sur le second sentiment. 

« Il ny a pas à la vérité un si grand danger de jeter 
les hommes dans l'idolâtrie dans le second sentiment 
que dans le premier; mais il faut avouer pourtant 
qu'il n'en est pas entièrement exempt. En effet, comme 
par la nature de l'union qu'il établit entre la divinité 
et la nature humaine de Jésus-Christ, on peut appeler 
Jésus -Christ Dieu, et l'adorer : voilà deux objets 
cl 'adoration, Jésus -Christ et Dieu, J'avoue qu'on dit 

Dict Th. 8* 29 



338 TRINITÉ. 

que ce n'est que Dieu qu'on doit adorer en Jésus- 
Christ : mais qui ne sait l'extrême penchant que les 
hommes ont de changer les objets invisibles du culte 
en des objets qui tombent sous les sens, ou du moins 
sous l'imagination; penchant qu'ils suivront ici avec 
d'autant moins de scrupule, qu'on dit que la divinité 
est personnellement unie à l'humanité de Jésus- 
Christ ? » 

Réflexioîis sur le troisième sentiment. 

« Le troisième sentiment, outre qu'il est très- 
simple et conforme aux idées de la raison, n'est sujet 
à aucun semblable danger de jeter les hommes dans 
l'idolâtrie : quoique par ce sentiment Jésus-Christ ne 
soit qu'un simple homme, il ne faut pas craindre que 
par-là il soit confondu avec les prophètes ou le? saints 
du premier ordre. 11 reste toujours dans ce sentiment 
une différence entre eux et lui. Comme on peut ima- 
giner presqu'à l'infini des degrés d'union de la divi- 
nité avec un homme, ainsi on peut concevoir qu'en 
par:iculier l'union de la divinité avec Jésus-Christ a 
un si haut degré de connaissance, de puissance, de 
félicité, de perfection, de dignité, qu'il y a toujours 
une distance immense entre lui et les plus grands 
prophètes. 11 ne s'agit que de voir si ce sentiment peut 
s'accorder avec l'Écriture, et s'il est vrai que le titro 
de Dieu, que les perfections divines, que la création, 
que le culte suprême ne soient jamais attribués à Jésus- 
Christ dans les évangiles, » 

C'était au philosophe Abauzit à voir tout cela. 
Four mpi> je me soumets de cœur, de bouche et de 



TYRAN. 33$ 

pîumc à tout ce que l'église catholique a décidé, et à 
tout ce qu'elle décidera sur quelque dogme que ce 
puisse être. Je n'aiouterai qu'un mot sur la Trinité; 
c'est que nous avons une décision de Calvin sur ce 
mystère. La voici : 

« En cas que quelqu'un soit hétérodoxe, et qu'il se 
fasse scrupule de se servir des mots Trinité et Per- 
sonne , nous ne croyons pas que ce soit une raison 
pour rejeter cet homme ; nous devons le supporter 
sans ie chasser de l'église, et sans l'exposer à aucune 
censure comme un hérétique. » 

C'est après une déclaration aussi solennelle que 
Jean Chauvin , dit Calvin , fds d'un tonnelier de 
Noyon, fit brûler dans Genève, a petit feu avec des 
fagots verts, Michel Scrvet de Villa-Nueva. Cela n'est 
pas bien. 

TYRAN. 

Tyrannos signifiait autrefois celui qui avait su 
s'attirer la principale autorité; comme roi, Bazilcus , 
signifiait celui qui était chargé de rapporter les af- 
faires au sénat. 

Les acceptions des mots changent avec le temps. 
J Ilotes ne voulait dire d'abord qu'un solitaire, un 
homme isolé ; avec le temps il devint le synonyme 
de sot. 

On donne aujourd'hui le nom de tyran à un usur- 
pateur , ou à un roi qui fait des actions violentes 
et injustes. 

Cromwcll était un tyran sous ces deux aspects. Un 
bourgeois qui usurpe l'autorité suprême, qui, malgré 



3.^0 TYRAS. 

toutes les lois, supprime la chambre des pairs , est 
sans doute un tyran usurpateur. Un général qui fait 
couper le cou à son roi prisonnier de guerre, viole à 
ia fois et ce qu'on appelle les lois de la guerre, et les 
lois des nations, et celles de l'humanité. Il est tyran, 
il est assassin et parricide. 

Charles I er n'était point tyran, quoique la faction 
victorieuse lui donnât ce nom : il était, à ce qu'on dit, 
opiniâtre, faible, et mal conseillé. Je ne l'assurerais 
pas, car je ne l'ai pas connu, mais j'assure qu'il fut 
Irès-m al heureux. 

Henri VIII était tyran dans son gouvernement , 
comme dans sa famille, et couvert du sang de deux 
épouses innocentes, comme de celui des plus ver- 
tueux citoyens : il mérite l'exécration de la postérité. 
Cependant il ne fut point puni; et Charles I er mourut 
sur un échafaud, 

Elisabeth fit une action de tyrannie, et son parle- 
ment une de lâcheté infâme, en faisant assassiner pai 
un bourreau la reine Marie Stuart. Mais, dans le reste 
de son gouvernement, elle ne fut point tyrannique ; 
elle fut adroite et comédienne , mais prudente et 
forte. 

Richard III fut un tyran barbare ; mais il fut puni. 

Le pape Alexandre VI fut. un tyran plus exécrable 
que tous ceux-là; et il fut heureux dans toutes ses 
entreprises. 

Clinstiern II fut un tyran aussi méchant qu'A- 
lexandre VI, et fut châtié; mais il ne le fut point 
assez. 

Si on veut compter les tyrans turcs, les tyrans 



TYRAN. 34l 

grecs , les tyrans romains , on 3n trouvera autant 
d heureux que de malheureux. Quand je dis heureux, 
je parle selon le préjugé vulgaire, selon l'acception 
ordinaire du mot, selon les apparences ; car qu'ils 
aient été heureux réellement , que leur âme ait été 
contente et tranquille , c'est ce qui me paraît im- 
possible. 

Constantin le Grand fut évidemment un tyran à 
double titre. Il usurpa dans le nord de l'Angleterre la 
couronne de l'empire romain, à la tête de quelques 
légions étrangères , malgré toutes les lois, malgré le 
sénat et le peuple qui élurent légitimement Maxencc. 
il passa toute sa vie dans le crime, dans les voluptés, 
dans les fraudes et dans les impostures. ïl ne fut point 
puni ; mais fut-il heureux ? Dieu le sait. Et je sais que 
ses sujets ne le furent pas. 

Le grand Thcodose était le plus abominable des 
tyrans quand, sous prétexte de donner une fête, il 
fesait égorger dans le cirque quinze mille citoyens 
romains; plus ou moins, avec leurs femmes et leurs 
enfans, et qu'il ajoutait à cette horreur la facétie de 
passer quelques mois sans aller s'ennuyer à la grand - 
messe. On a presque mis ce Théodose au rang des 
bienheureux ; mais je serais bien fiché qu'il eût été 
heureux sur la terre. En tout cas, il sera toujours bon 
d'assurer aux tyrans qu'ils ne seront jamais heureux 
dans ce monde , comme il est bon de faire accroire à 
nos maîtres-d hôtel et ta nos cuisiniers qu'ils seront 
damnés éternellement s'ils nous volent. 

Les tyrans du bas empire grec furent presque tous 
détrônés, assassinés les uns par les autres. Tous ces 

2 g. 



34^ TYRANNIE. 

grands coupables furent tour à tour les exécuteurs de 
la vengeance divine et humaine. 

Parmi les tyrans turcs on en voit autant de dépo- 
«es que de morts sur le trône. 

A l'égard des tyrans subalternes, de ces monstres 
en sous-ordre, qui ont fait remonter jusque sur leur 
maître l'exécration publique dont ils ont élé chargés, 
le nombre de ces Amans, de ces Séjans est un infini 
du premier ordre. 

TYRANNIE. 

On appelle tyran le souverain qui ne connaît de 
lois que son caprice, qui prend le bien de ses sujets, 
et qui ensuiie les enrôle pour aller prendre celui de 
fies voisins. Il n y a point de ces tyrans-là en Europe. 

On distingue la tyrannie d'un seul et celle de plu- 
sieurs. Cette tyrannie de plusieurs serait celle d'un 
corps qui envahirait les droits des autres corps, et 
qui exercerait le despotisme à la faveur des lois cor- 
rompues par lui. Il n'y a pas non plus de cette espèce 
de tyrans en Europe. 

Sous quelle tyrannie aimeriez-vous mieux vivre ? 
Sous aucune; mais, s'il fallait choisir, je détesterais 
moins la tyrannie d un seul que celle de plusieurs. 
Un despote a toujours quelques bons momens; une 
assemblée de despotes n'en a jamais. Si un tyran me 
fait une injustice, je peux le désarmer par sa maî- 
tresse, par son confesseur, ou par son page; mais une 
compagnie de graves tyrans est inaccessible à toutes 
les séductions. Quand elle n'est pas injuste, elle est 
au moins dure, et jamais elle ne répand de grâces. 



UNIVERSITÉ. 343 

Si je n'ai qu'un despote , j'en suis quitte pour me 
ranger contre un mur lorsque je le vois passer, ou 
pour me prosterner, ou pour frapper la terre de mon 
front, selon la coutume du pays; mais, s'il y aune 
compagnie de cent despotes, je suis exposé à répéter 
cette cérémonie cent fois par jour, ce qui est très- 
ennuyeux à la longue quand on n'a pas les jarrets 
souples. Si j'ai une métairie dans le voisinage de l'un 
de nos seigneurs, je suis écrasé; si je plaide contre 
un parent des pareils d'un de nos seigneurs, je suis 
ruiné. Comment faire? J'ai peur que dans ce monde 
on ne soit réduit à être enclume ou marteau*, heureux 
qui échappe à cette alternative î 

IL 

UNIVERSITÉ. 

Du Boulai, dans son Histoire de l'université de 
Paris, adopte les vieilles traditions incertaines, pour 
ne pas dire fabuleuses, qui en font remonter l'origine 
jusqu'au temps de Charlemagne. Il est vrai que telle 
est l'opinion de Gaguin et de Gilles de Bcauvais; 
mais, outre que les auteurs contemporains, comme 
Eglnhard, Almon, Reginon, et Sigebert, ne font au- 
cune mention de cet établissement, Pasquier et du 
Tillct assurent expressément qu'il commença dans le 
douzième siècle, sous les règnes de Louis le Jeune et 
de Philippe-Auguste. 

D'ailleurs les premiers statuts de l'université ne 
furent dressés par Robert de Corcéon, légat du saint- 
siège, que l'an 121 5; et ce qui preuve qu'elle eut 



34 4 UNIVERSITE. 

d'abord la même forme qu'aujourd'hui , c'est qu'une 
bulle de Grégoire IX, de Tan i 2o i , fait mention des 
maîtres en théologie, des maîtres en droit, des physi- 
ciens (on appelait alors ainsi les médecins), et enfin 
des artistes. Le nom d'université vient de la supposi- 
tion que ces quatre corps, que l'on nomme facultés, 
fesaient l'université des études, c'est-à-dire, compre- 
naient toutes celles que Ton peut faire. 

Les papes- au moyen de ces établissemens dont 
ils jugeaient les décisions, devinrent les maîtres de 
l'instruction des peuples; et le même esprit qui fesait 
regarder comme une faveur la permission accordée 
aux membres du parlement de Paris de se faire en- 
terrer en habit de cordelier, comme nous lavons vu 
à l'article Quête, dicta les arrêts donnés par cette 
cour souveraine contre ceux qui osèrent s'élever 
contre une seoîastiquc inintelligible, laquelle, de 
l'aveu de Fabbé Triténie, n'était qu'une fausse science 
qui avait gâté la religion. En effet, ce que Constantin 
n'avait fait qu'insinuer touchant la sibylle de Cumes, 
a été dit expressément d'Aristote. Le cardinal Pal- 
iavicini relève la maxime de je ne sais quel moine 
Paul, qui disait plaisamment que, sans Aristoie, l'é- 
glise aurait manqué de quelques-uns de ses articles 
de foi. 

Aussi le célèbre Ramus, ayant publié deux ou- 
vrages dans lesquels il combattait la doctrine d'Aris- 
tote enseignée par l'université, aurait été immolé à la 
fureur de ses ignorons rivaux, si le roi François I e * 
n'eût évoqué à soi le procès qui pendait au parlement 
de Paris entre Ramus et Antoine Govea. L'un de* 



U X I V E R S I T I 



principaux griefs contre Ramus était ia m arrière dont 
ïl fesait prononcer la lettre Q à ses disciples. 

Ramus ne fut pas seul persécuté pour ces graves 
billevesées. L'an 1624? le parlement de Paris bannit 
de son ressort trois hommes qui avaient voulu sou- 
tenir publiquement des thèses contre la doctrine 
d'Aristote ; défendit à toute personne de publier , 
vendre et débiter les propositions contenues dans ces 
thèses , à peine de punition corporelle , et d'enseigner 
aucunes maximes contre les anciens auteurs et ap- 
prouvés , a peine de la vie. 

Les remontrances de la Sorioonnc sur lesquelles le 
même parlement donna un arrêt contre les chimistes, 
l'an 1629, portaient qu'on ne pouvait choquer les 
principes de la philosophie d'Aristote, sans choquer 
ceux de la théologie scolastique reçue dans l'église. 
Cependant la faculté ayant fait, en i5G(), un décret 
pour défendre l'usage de l'antimoine, et le parlement 
avant confirmé ce décret, Paumier de Cacn, grand 
chimiste et célèbre médecin de Paris, pour ne s'être 
pas conformé au décret de la faculté et à l'arrêt du 
parlement, fut seulement dégradé Pan 1609. Enfin, 
l'antimoine ayant été inséré depuis dans le livre des 
médicamens composés par ordre de la faculté, Pan 
ï63j, la faculté en permit Pusage Pan 1666, un 
siècle après Pavoir défendu; et le parlement autorisa 
de même ce nouveau décret. Ainsi l'université a suivi 
l'exemple de l'église qui fit proscrire, sous peine de 
mort, la doctrine d'Arius, et qui approuva le mot 
consubstantiel qu'elle avait auparavant condamne, 
comme nous Pavons vu à l'article Concile. 



34$ csagzï. 

Ce que nous venons de dire, touchant l'université 
de Paris, peut nous donner une idée des autres uni- 
versités dont elle est regardée comme le modèle. En 
effet, quatre-vingts universités , à son imitation, ont 
fait un décret que la Sorbonne fît des le quatorzième 
siècle : c'est que, quand on donne le bonnet à un doc- 
teur, on lui fait jurer qu'il soutiendra limmaculée 
conception de la Vierge. Elle ne la regarde cepen- 
dant point comme un article de foi, mais comme un« 
opinion pieuse et catholique. 

USAGES. 

Des usages méprisables ne supposent pas toujours 
une nation méprisable. 

Il y a des cas où il ne faut pas juger d'une nation 
par les usages et par les superstitions populaires. Je 
suppose que César, après avoir «conquis l'Egypte, 
voulant faire fleurir le commerce dans l'empire ro- 
main, eût envoyé une ambassade à la Chine par le 
port d'Arsinoc, par la mer Rouge, et par l'océan 
indien. L'empereur Yventi, premier du nom, régnait 
alors; les annales de la Chine nous le représentent 
comme un prince très-sage et très-savant. Après avoir 
reçu les ambassadeurs de César avec toute la poli- 
tesse chinoise, il s'informe secrètement par ses inter- 
prètes des usages, des sciences et de la religion de 
ce peuple romain, aussi célèbre dans l'occident que 
le peuple chinois l'est dans l'orient. Il apprend 
d'abord que les pontifes de ce peuple ont réglé leurs 
années d'une manière si absurde, que le soleil est 



USAGES. 347 

déjà entré clans les signes célestes du printemps 
lorsque les Romains célèbrent les premières fêtes dô 
l'hiver. 

Il apprend que cette nation entretient à grands 
frais un collège de prêtres qui savent au juste le 
temps où il faut s'embarquer et où l'on doit donner 
bataille , par l'inspection du foie d'un bœuf, ou par la 
manière dont les poulets mangent de l'orge. Cette 
science sacrée fut apportée autrefois aux Romains 
par un petit dieu nommé Tagès, qui sortit de terre 
en Toscane. Ces peuples adorent un Dieu suprême et 
unique qu'ils appellent toujours Dieu très -grand et 
très-bon. Cependant ils ont bâti un tempie à une 
courtisane nommée Flora; et les bonnes femmes de 
Rome ont presque toutes chez elles de petits dieux 
pénates, hauts de quatre ou cinq pouces. Une de ces 
petites divinités est la déesse des télons ; l'autre celle 
des fesses. Il y a un pénate qu'on appelle le dieu Pet, 
L'empereur Yventi se met à rire : les tribunaux do 
Nanquin pensent d'abord avec lui que les ambassa- 
deurs romains sont des fous ou des imposteurs qui 
ont pris le titre d'envoyés de la république romaine; 
mais, comme l'empereur est aussi juste que poli, il 
a des conversations particulières avec les ambas- 
sadeurs. Il apprend que les pontifes romains ont 
été très-ignorans, mais que César réforme actuelle- 
ment le calendrier; on lui avoue que le collège des 
augures a été établi dans les premiers temps de la 
barbarie; qu'on a laissé subsister cette institution 
ridicule, devenue chère à un peuple long -temps 
grossier: que tous les honnêtes gens se moquent des 



343 VAMPIRES. 

augures; que César ne les a jamais consultés; qu'au 
rapport d'un très grand homme nommé Caton, jamais 
augure n'a pu parler a son camarade sans rire; et 
qu'enfin Cicéron , le plus grand orateur et le meilleur 
philosophe de Home, vient de faire contre les augures 
un petiî ouvrage intitulé de la Divination, dans lequel 
il livre à un ridicule éternel tous les aruspiees, toutes 
les prédicîions , et tous les sortilèges dont la terre est 
infatuée. L'empereur de la Chine a la curiosité de lire 
ce livre de Cicéron, les interprètes le traduisent; il 
admire le livre et la république romaine. 

V. 

'VAMPIRES. 

Quoi ! c'est dans notre dix-huitième siècle qu'il j 
a eu des vampires ! c'est après le règne des Locke , 
des Shafîesbury, des Trenchard, des Colins; C'est 
sous le règne des d'Alemhert, des Diderot, des Saint- 
Lambert , des Duclos, quon a cru aux vampires; et 
que le révérend père dom Augustin Calmet, prêtre, 
h énédiclin de la congrégation de saint Vannes et do 
saint Hidulphe, abbé de Sénonc,' abbaye de cent 
mille livres de routes, voisine de deux antres abbayes 
du même revenu, a imprimé et réimprimé 1 histoire 
des vampires avec l'approbation de h Sorbonne , 
signée Marcilli ! 

Ces vampires étaient des morts qui sortaient la 
nuit de leurs cimetières pour venir sucer le sang des 
vivans, soit à la gorge ou au ventre, après quoi ils 
feUai'ôft se reàtéttî-s dd\is leurs fos.;os. Les vivans sucés 



VAMPIRES. 34$ 

maigrissaient^palissaient, tombaient en consomption, 
et les morts suceurs engraissaient , prenaient des 
couleurs vermeilles, étaient tout- à- fait appétissans. 
C'était eu Pologne , en Hongrie, en Silésie ? en Mo- 
ravie, en Autriche, en Lorraine, que les morts fesaient 
cette bonne chère. On n'entendait point parler des 
vampires à Londres, ni même à Paris. J'avoue que 
dans ces deux villes il y eut des agioteurs, des trai- 
tans, des gens d'affaires, qui sucèrent en plein jour 
le sang du peuple, mais ils n'étaient point morts, 
quoique corrompus. Ces suceurs véritables ne de- 
meuraient pas dans des cimetières, mais dans des 
palais fort agréables. 

Qui croirait que la mode des vampires nous vint 
de la Grèce? Ce n'est pas de la Grèce d'xllexandre, 
d'Aristote , de Platon, dÉpicure, de Démôsthènes, 
mais de la Grèce chrétienne, malheureusement schis- 
matique. 

Depuis long-temps les chrétiens du rite grec s'ima- 
ginent que les corps des chrétiens du rite latin, en- 
terrés en Grèce, ne pourissent point, parce qu'ils 
sont excommuniés. C'est précisément le contraire de 
nous autres chrétiens du rite latin. Nous croyons que 
les corps qui ne se corrompent point sont marqués 
du sceau de la béatitude éternelle. Et, dès qu'on a 
payé cent mille écus à Rome pour leur faire donner 
un brevet de saints, nous les adorons de l'adoration 
de dulie. 

Les Grecs sont persuadés que ces morts sont sor- 
ciers; ils }es appellent broucolacas ou vroucolacas , 
selon qu'ils prononcent la seconde lettre de l'alphabet/ 
Pici, ey 3. 3o 



35o VAMPIRES. 

Ces morts grecs vont dans les maisons sucer le sari* 
des petits enfans, manger le souper des pères et 
mères, boire leur vin et casser tous les meubles. On 
ne peut les mettre à la raison qu'en les brûlant, quand 
on les attrape. Mais il faut avoir la précaution de ne 
les mettre au feu qu'après leur avoir arraché le cœur, 
<jue Ton brûle à part. 

Le célèbre Tourncforî, envoyé dans le Levant par 
Louis XIV, ainsi que tant d'autres virtuoses (a) , fol 
témoin de tous les tours attribués à un de ces brou- 
cola c a s e l cl c c e 1 1 e c ' r êéa o n i e . 

Après la médisance rien ne se communique plus 
promptement que la superstition, le fanatisme, le 
sortilège, et les contes des revenans. Il y eut des 
broucolacas en Valachie, en Moldavie , et bieniot 
chez les Polonais, lesquels sont du rite romain, Cetie 
superstition leur manquait; elle alla dans tout l'orient 
de l'Allemagne. On n'entendit plus parler que de 
vampires depuis i ^3o jusqu'en i y35 ; on les guetta , 
on leur arracha le cœur, et on les brûla : ils ressem- 
blaient aux anciens martyrs; plus on en brûlait, plus 
il s'en trouvait. 

Cal met -enfin devint leur historiographe, et traita 
les vampires comme i\ avait traité l'ancien et le nou- 
veau Testament , en rapportant fidèlement tout ce 
qui avait été dit avant lui. 

C'est une chose à mon gré très-curieuse, que les 
procès -verbaux faits juridiquement concernant tous 
les morts qui étaient sortis de leurs tombeaux pour 

(<?) ïtni^neïbrt, faite I, p-2 e r 5'5 et sisiv. 



vamp] uns.. 35 ï 

venir sucer les petits garçons et ies petites Mlles dj 
leur voisinage. Cal m et rapporte qu'en Hongrie deux 
officiers délégués par l'empereur Charles VI, assistés 
du bailli du lieu et du bourreau, allèrent faire enquête 
d'un vampire , mort depuis six semaines, qui suçait 
tout le voisinage. On le trouva dans sa bière, frais t 
gaillard, les yeux ouverts, et demandant à manger. 
Le Laiili rendit sa sentence. Le bourreau arracha le 
cœur au vampire et le brûla; après quoi le vampire 
ne mangea plus. 

Qu'on ose douter après cela des morts ressuscites 
dont nos anciennes légendes sont remplies, et de tous 
les miracles rapportés par Bollandus, et par le sin- 
cère et révérend do m Ruinard ! 

Vous trouverez des histoires de vampires jusque 
dans les Lettres juives de ce d'Argens que les jésuites, 
auteurs du journal de Trévoux , ont accusé de ne rien 
croire. Il feu* voir comme ils triomphèrent de l'his- 
toire du vampire de Hongrie ; comme ils remerciaient 
Dieu et la Vierge d'avoir enfin converti ce pauvre 
d'Argens , chambellan d'un roi qui ne croyait point 
aux vampires. 

Voilà donc, disaient-ils, ce fameux incrédule qui 
a osé jeter les doutes sur l'apparition de l'ange à la 
sainte Vierge ; sur l'étoile qui conduisit les mages ; 
sur la guérison des possédés ; sur la submersion de 
deux mille cochons dans un lac; sur une éclipse de 
soleil en pleine lune ; sur la résurrection des morts 
qui se promenèrent dans Jérusalem : son cœur s'est 
amolli , son esprit s'est éclairé, il croit aux vampires. 

Il ne fut plus question alors que d'examiner si tous 



352 VAMPIRES. 

ces morts étaient ressuscites par leur propre vertu, 
ou par la puissance de Dieu, ou par celle du diable. 
Plusieurs grands théologiens de Lorraine , de Mo- 
ravie et de Hongrie, étalèrent leurs opinions et leur 
science. On rapporta tout ce que saint Augustin , 
saint Ambioise, et tant d'autres saints, avaient dit de 
plus inintelligible sur les vivans et sur les morts. On 
rapporta tous les miracles de saint Etienne qu'on 
trouve au septième livre des œuvres de saint Augus- 
tin; voici un des plus curieux. Un jeune homme fut 
écrasé dans la ville d'Aubzal en Afrique . sous les 
ruines d'une muraille; la veuve alla sur-le-champ in- 
voquer saint Etienne , à qui elle était très-dévote. 
Saint Etienne le ressuscita. O'ii lui demanda ce qu'il 
avait vu dans l'autre monde. Messieurs ; dit-il , quand 
mon Ame eut quitté mon corps, elle rencontra une 
infinité d'àmes qui lui fesaient plus de questions sur 
ce monde -ci que vous ne m'en faites sur l'autre. J'al- 
lais je ne sais où, lorsque j'ai rencontré saint Etienne 
qui m'a dit : rendez ce que vous avez reçu. Je lui ai 
répondu : Que voulez-vous que je vous rende, vous 
ne m'avez jamais rien donné ? Il m'a répété trois foiss 
Rendez ce que vous avez reçu. Alors j'ai compris 
qu'il voulait parler du credo. Je lui ai récité mon 
credo, et soudain il m'a ressuscité. 

On cita surtout les histoires rapportées par SuF- 
pice Sévère dans la vie de saint Martin. On prouva 
que saint Martin avait entre autres ressuscité un 
damné. 

Mais toutes ces histoires, quelque vraies qu'elles 
puissent être, n'avaient rien de commun avec Ici 



VAMPIRES. 353 

Vampires qui allaient sucer le sang de leuis voisins, 
et venaient ensuite se replacer dans leurs bières. On 
chercha si on ne trouverait pas dans l'ancien Testa- 
ment ou dans la mythologie quelque vampire qu'on 
put donner pour exemple ; on n'en trouva point. Mais 
il fut prouvé que les morts buvaient et mangeaient, 
puisque chez tant de nations anciennes on mettait des 
vivres sur leurs tombeaux. 

La difficulté était de savoir si c'était Tâine oi ie 
corps du mort qui mangeait, il fut décidé que c'était 
l'un et l'autre. Les mets délicats et peu substantiels, 
comme les meringues, la crème fouettée, et les fruits 
fondans, étaient pour l'âme; les rots-bif étaient pour 
le corps. 

Les rois de Perse furent, dit-on, les premiers qui 
se firent servir à manger après leur mort. Presque 
tous les rois d'aujourd'hui les imitent; mais ce sont 
les moines qui mangent leur dîner et leur souper, et 
qui boivent le vin. Ainsi les rois ne sont pas, à pro- 
prement parier, des vampires. Les vrais vampires 
sont les moines, qui mangent aux dépens des rois et 
des peuples. 

Il est bien vrai que saint Stanislas , qui avait acheté 4 , 
une terre considérable d'un gentilhomme polonais, 
et qui ne l'avait point payée, étant poursuivi devant 
le roi BolesSas par les héritiers, ressuscita le gentil- 
homme ; mais ce fut uniquement pour se faire donner 
quittance. Et il n'est point dit qu'il ait donne seule- 
ment un pot de vin au vendeur, lequel s'en retourna 
dans l'autre monde sans avoir ni bu, ni mangé. 

On agite ensuite la grande question, si l'on peut 

3o. 



354 VELE TRI U VELITRI 

absoudre un vampire cjui est mort excommunie. Gela 
va plus au fait. 

Je ne suis pas assez profond dans la théologie 
pour dire mon avis sur cet article; mais je serais vo- 
lontiers pour l'absolution , parce que , dans toutes les 
affaires douteuses, il faut toujours prendre le parti le 
plus doux. 

Odia restringenda , foyorzs ampliandi. 

Le résultat de tout ceci est qu'une grande partie 
de l'Europe a été infestée de vampires pendant cinq 
ou six ans, et qu'il ny en a plus; que nous avons eu 
des convulsionnaircs en France pendant plus de 
vingt ans, et qu'il n'y en a pi us; que nous avons eu 
des possédés pendant dix-sept cents ans, et qu'il n'y 
en a plus; qu'on a toujours ressuscité «les morts de- 
puis Hippoiyte,etqu'onn 7 enrcssr»3citcplus; que nous 
avons eu des jésuites en Espagne , en Portugal , en 
France, dans les Deux - Sicilcs, et que nous n'eu 
avons plus. 

VELETRÏ ou VELITRI, 

Petite ville d'Ombrie, à neuf lieues de Rome; 
et par occasion, de la divinité d'Auguste. 

Ceux qui aiment l'histoire sont bien aises de savoir 
à quel titre un bourgeois de Veletri gouverna un em- 
pire qui s'étendait du mont Taurus au mont Atlas, et 
de l'Euplirate à l'océan Occidental. Ce ne fut point 
comme dictateur perpétuel; ce litre avait été trop fu- 
neste à Jules- César. Auguste ne le porta que onze 
jours. La crainte de pé^ir comme son prédécesseur, 



Y E L E T 311 OU VELITRI. 355 

et les conseils d'Agrippa, lui firent prendre d'autre* 
mesures. Il accumula insensiblement sur sa tête toutes 
les dignités de la république : treize consulats, le tri- 
bunat renouvelé en sa faveur de dix en dix ans , le 
nom de prince du sénat, celui d'empereur, qui d'abord 
ne signifiait que général d'armée, mais auquel il sut 
donner une dénomination plus étendue ; ce sont là 
les titres qui semblèrent légitimer sa puissance. 

Le sénat ne perdit rien de ses honneurs ; il con- 
serva même toujours de très-grands droits. Auguste 
partagea avec lui toutes les provinces de l'empire^ 
mais il retint pour lui les principales. Enfin, maître 
de l'argent et des troupes, il fut en effet souverain. 

Ce qu'il y eut de plus étrange, c'est que Jules- 
César, ayant été mis au rang des dieux après sa mort, 
Auguste fut dieu de son vivant. Il est vrai qu'il n'était 
pas tout-à-fait dieu à Rome, mais il Tétait dans les 
provinces : il y avait des temples et des prêtres. L'ab- 
baye d'Ainay à Lyon était un beau temple d'Auguste. 
Horace lui dit : 

Jurandasque tuUm per nomen ponimus aras. 

Cela veut dire qu'il y avait chez les Romains même 
d'assez bons courtisans pour avoir dans leurs maisons 
de petits autels qu'ils dédiaient à Auguste. Il fut donc 
canonisé de son vivant; et le nom de dieu devint le 
titre ou le sobriquet de tous les empereurs suivans. 
Caligula se fit dieu sans difficulté ; il se fit adorer dans 
le temple de Castor et de Pollux. Sa statue était posée 
entre ces deux gémeaux ; on lui immolait des paons , 
des faisans, des poules de Nuruidie , jusqu'à ce qu'eu- 



35G VELE TRI OU VELU'ïlï. 

fin on l'immola lui-même. Néron eut Je nom de dieu 
avant qu'il fut condamné par le sénat a mourir par le 
supplice des esclaves. 

Ne nous imaginons pas que ce nom de dieu signi- 
fiât chez ces monstres ce qu'il signifie parmi nous : le 
blasphème ne pouvait être porte jusque-là. Divus 
voulait dire précisément satictu*. De la liste des pro- 
scriptions, et de répigramme ordurière contre Fulvie, 
il y a loin jusqu'à la divinité. 

Il y eut onze conspirations contre ce dieu , si Ton 
compte la prétendue conjuration de Cinna ; mais 
aucune ne réussit; et, de tous ces misérables qui 
usurpèrent les honneurs divins , Auguste fut sans 
doute le plus fortuné. Il Tut véritablement celui, par 
lequel la république romaine périt; car César n'avait 
été dictateur que dix mois, et Auguste régna plus de 
quarante années. Ce fut dans cet espace de temps quo 
les mœurs changèrent avec le gouvernement. Les ar- 
mées, composées autrefois de légions romaines et des 
peuples d'Italie, furent dans la suite formées de tous 
les peuples barbares. Elles mirent sur le trône des 
empereurs de leurs pays. 

Dès le troisième siècle, il s'éleva trente tyrans 
presqifà la fois, dont les uns étaient de la Transi] va- 
lue , les autres des Gaules, d'Angleterre ou d'Alle- 
magne. Diocîétien était le fils d'un esclave de Dal- 
matie; Maximien Hercule était un villageois de Sir- 
mik; Théodose était d'Espagne 7 qui n'était pas alor ; 
un pays fort policé. 

On sait assez comment l'empire romain fut enfin 
détruit, comment les Turcs eu ont subjugué la moi- 



VÉNALITÉ. 35«T 

tîé, et comment le nom de l'autre moitié subsiste en- 
core sur les rives du Danube, chez les Marcomans. 
Mais la plus singulière de toutes les révolutions, el 
le plus étonnant de tous les spectacles, c'est de voi* 
par qui le Capitole est habité aujourd'hui. 

VÉNALITÉ. 

Ce faussaire dont nous avons tant parlé, qui fît le 
Testament du cardinal de Richelieu, dit au cha- 
pitre IV, a qu'il vaut mieux laisser la vénalité et le 
droit annuel, que d'abolir ces deux établissemens dif- 
ciles à changer tout d'un coup sans ébranler l'état. » 

Toute la France répétait, et croyait répéter apre» 
le cardinal de Richelieu, que la vénalité des offices 
de judicaturc était très-avantageuse. 

L'abbé de Saint-Pierre fut le premier qui, croyant 
encore que le prétendu testament était du cardinal, 
osa dire dans ses observations sur le chapitre IV : 
«Le cardinal s'est engagé dans un mauvais pas, en 
soutenant que quant à présent la vénalité des charges 
peut être avantageuse à l'état. Il est vrai qu'il n'est 
pas possible de rembourser toutes les charges. » 

Ainsi non-seulement cet abus paraissait à tout le 
monde indéformable, mais utile : on était si accou- 
tumé à cet opprobre qu'on ne le sentait pas; il sem- 
blait éternel; un seul homme en peu de mois l'a sa 
anéantir. 

Répétons donc qu'on peut tout faire, tout corri- 
ger; que le grand défaut de presque tous ceux qui 
gouvernent est de n'avoir que des demi -volontés 
ol des demi-moyens. Si Pierre le Grand n'avait pat 



voulu fortement, de.u\ mille lieues de pays seraient 
eaucore barbares. 

Comment donner de l'eau dans Paris à trente mille 
maisons qui en manquent ? comment payer les dettes 
de l'état? comment se soustraire à la tyrannie révérée 
d'une puissance étrangère qui n "est pas une puis- 
sance , et à laquelle on paye en tribut les premiers 
fruits? Osez le vouloir, et vous en viendrez à bout 
plus aisément que vous n'avez extirpé les jésuites, et 
purgé le théâtre de petits-maîtres. 

VENISE, " 

Et par occasion de la liberté. 

Nulle puissance ne peut reprocher aux Vénitiens 
d'avoir acquis leur liberté par la révolte; nulle ne 
peut leur dire : Je vous ai affranchis, voilà le diplôme 
de votre manumission. 

Ils n'ont point usurpé leurs droits comme les Cé- 
sars usurpèrent l'empire , comme tant d'évêques, à 
commencer par celui de Rome, ont usurpe les droits 
régaliens; ils sont seigneurs de Venise ( si Ton ose se 
servir de cette audacieuse comparaison) comme Dieu 
est seigneur de la terre, parce qu'il l'a fondée. 

Attila, qui ne prit jamais le titre de (Icau de Vieil) 
va ravageant l'Italie. Il en avait autant de droit qu'en 
eurent depuis Charlemagnel'Austrasicn, et Arnould le 
bâtard carinthien, et Gui duc de Spolète, et Bérenger 
marquis de Frioul, et les évêques qui voulaient ss 
faire souverains. 

Dans ce temps de brigandages militaires et eccle*- 



VE1USE. 359 

sîasûques, Attila passe comme un vautour, et les 
Vénitiens se sauvent dans la mer comme des alcyons. 
Nul ne les protège qu'eux-mêmes ; ils font leur nid 
au milieu des eaux; ils l'agrandissent, ils le peuplent, 
ils le défendent, ils l'enrichissent. Je demande s'il est 
possible d'imaginer une possession plus juste ? Notre 
p::re Adam, qu'on suppose avoir vécu dan~ le beau 
pays de la Mésopotamie, n était pas à plus juste titre 
seigneur et jardinier du paradis terrestre. 

J'ai lu le Squittinio délia libertà di Venezia , et j'en 
ai été indigné. 

Quoi! Venise ne serait pas originairement libre, 
parce que les empereurs grecs, superstitieux, et mé- 
dians, ci faibles, et barbares, disent : Cette nouvelle 
ville a été bâtie sur notre ancien territoire; et parce 
que des Allemands, ayant le titre d'empereur d'oc- 
cident , disent : Cette ville étant dans l'occident est 
de notre domaine? 

Tl me semble voir un poisson volant ? poursuivi à 
la fois par un faucon et par un requin , et qui échappe 
à l'un et à Fautre. 

Sannazar avait bien raison de dire j en comparant 
Rome et Venise : 

Illam liomines dîces, hanc possuisse Dccs* 

Piome perdit par César, au bout de cinq cents arts, 
sa liberté acquise par Brutus. Venise a conservé la 
sienne pendant onze siècles, et je me flatte qu'elle La 
conseivcra toujours. 

Gènes, pourquoi fais tu gloire de montrer un di- 
plôme d'un Bérengcr qui te donna des privilèges eu 



86o VENTRES PARESSEUX. 

l'an 958? On sait que des concessions de privilèges 
ne sont que des titres de servitude. Et puis voilà un 
beau titre qu'une charte d'un tyran passager qui ne 
fut jamais bien reconnu en Italie, et qui fut chassé 
deux ans après la date de cette charte ! 

La véritable charte de la liberté est l'indépendance 
soutenue par la force. C'est avec la pointe de l'énée 
qu'on signe les diplômes qui assurent cette préroga- 
tive naturelle. Tu perdis plus d'une fois ton privilège 
et ton colïie-fort. Garde l'un et l'autre depuis iyi\S. 

Heureuse Ilelvétie ! à quelle pancarte dois-tu ta li- 
berté ? à ton courage , à ta fermeté , à tes montagnes. 
«—Mais je suis ton empereur. — Mais je ne veux 
plus que tu le sois. — Mais tes pères ont été esclave* 
de mon père. — C'est pour cela même que leurs en- 
fans ne veulent point te servir, -»— Mais j'avais le droit 
attaché à ma dignité. — Et nous, nous avons le droit 
de la nature. 

Quand les sept Provinces-Unies eurent -elles c« 
droit incontestable? au moment même où elles furent 
unies ; et dès-lors ce fut Philippe II qui fut le rebelle. 
Quel grand homme que ce Guil aume prince d"0* 
range ! il trouva des esclaves, et il en fit des hommô* 
libres. 

Pourquoi la liberté est-eîle si rare? 

Parce qu'elle est le premier des biens. 

VENTRE PARESSEUX. 

5aint Paul a dit que les Cretois sont toujours 
menteurs P de méchantes betes, et des ventres paresseux. 
Le médecin Ilequet entendait par ventre paresseux f 



VENTRES PARESSEUX. 3Gl 

que les Cretois allaient rarement à la selle ; et qu'ainsi 
la matière fécale, refluant dans leur sang, les rendait 
de mauvaise humeur, et en fesait de méchantes bêtes. 
Il est très-vrai qu'un homme qui n'a pu venir à Lout 
de pousser sa selle, sera plus sujet à la colère qu'un 
autre; sa bile ne coule pas, elle est recuite, son sang 
est ad uste. 

Quand vous avez le matin une grâce à demander à 
un ministre ou à un premier commis de ministre, in- 
formez vous adroitement s'il a le ventre libre. Il faut 
toujours prendre mollia fandi tempora. 

Personne n'ignore que notre caractère et notre 
Cour d'esprit dépendent absolument de la garde robe, 
Le cardinal de Richelieu n'était sanguinaire que parce 
qu'il avait des hémorrhoïdes internes qui occupaient 
son intestin rectum, et qui durcissaient ses matières. 
La reine Anne d'Autriche l'appelait toujours cul pourL 
Ce sobriquet redoubla l'aigreur de sa bile, et coûta 
probablement la vie au maréchal de Marillac, et la 
liberté au maréchal de Bassompierre. Mais je ne vois 
pas pourquoi les gens constipés seraient plus men- 
teurs que d'autres; il n'y a nulle analogie entre !e 
sphincter de l'anus et le mensonge, comme il y en a 
une très-sensible entre les intestins et nos passions, 
notre manière de penser, notre conduite. 

Je suis donc bien fondé à croire que saint Paul en- 
tendait par ventres paresseux des gens voluptueux, 
des espèces de prieurs, de chanoines, d'abbés com- 
mendataires, de prélats fort riches, qui restaient au 
lit tout le matin pour se refaire des débauches de la 
veille, comme dit Marot (épig, 86) ; 

Dict. ph. 8. 3i 



362 VENTRES PARESSEUX. 

Un gros prieur son pctit-fi!s baisait 

Et mignardai't au matin dins sa couche," 

Tandis rôtir sa perdrix on faisait, etc. , etc. 

Mais on peut fort bien passer le matin au lit , et 
iretre ni menteur, ni méchante bète. Au contraire, 
les voluptueux indoîcns sont pour la plupart très- 
doux dans la société, et du meilleur commerce du 
monde. 

Quoi qu'il en soit, je suis très-fa clié que, saint Paul 
injurie toute une nation : il ji'y a dans ce passage 
(humainement parlant) ni politesse, ni habileté, ni 
vérité. On ne gagne point les hommes en leur disant 
qu'ils sont de méchantes bètes;, et sûrement il aurait 
trouvé en Crète des hommes de mérite. Pourquoi ou- 
trager ainsi la patrie de Minos, dont l'archevêque 
Fénélon (bien plus poli que saint Paul) fait un si 
pompeux éloge dans son Télémaque? 

Saint Paul nYlait-iJ pas difficile à vivre? d'une hu- 
meur brusque, d'un esprit fier, d'un caractère dur et 
impérieux? Si j'avais été l'un des apôtres, ou seule- 
ment disciple , je me serais infailliblement brouillé 
avec lui. 11 me semble que tout le tort était de son 
côté , dans sa querelle avec Pierre Simon Barjjone. Il 
avait la fureur de la domination; il se vante toujours 
d'être apôtre, et d ? étre plus apôtre que ses confrères; 
lui qui avait servi à lapider saint Etienne! lui qui avait 
été un valet persécuteur sous Gamalicl , et qui aurait 
dû pleurer ses crimes bien plus long- temps que saint 
Pierre ne pleura sa faiblesse (toujours humainement 
parlant 1 . ) 

Il se vante d'être citoyen romain, né à Tharsis; et 



VENTRES PARESSEUX. 363 

saint Jérôme prétend qu'il était un pauvre Juif de 
province, né à Giscale dans la Galilée («). Dans ses 
lettres au petit troupeau de ses frères, il parle tou- 
jours en maître très-dur. «Je viendrai, écrit-il à 
quelques Corinthiens, je viendrai à vous, je jugerai 
tout par deux ou trois témoins; je ne pardonnerai ni 
à ceux qui ont poché , ni aux autres. Ce ni aux autres 
est un peu dur. 

Bien des gens prendraient aujourd'hui le parti de 
saint Pierre contre saint Paul , n'était l'épisode d'À- 
nanie et de Saphire, qui a intimidé les âmes enclines 
à faire l'aumône. 

Je reviens à mon texte des Cretois menteurs, mé- 
chantes bétes, ventres paresseux; et je conseille à 
tous les missionnaires de ne jamais débuter avec au- 
cun peuple par lui dire des injures. 

Ce n'est pas que je regarde les Cretois comme les 
plus justes et les plus respectables des hommes, ainsi 
que le dit la fabuleuse Grèce. Je ne prétends point 
concilier leur prétendue vertu avec leur prétendu 
taureau dont la belle Pasiphaé fut si amoureuse, ni 
avec Part dont le fondeur Dédale fit une vache d'ai- 
rain dans laquelle Pasiphaé se posta si habilement 
que son tendre amant lui fit un minotaure, auquel le 
pieux et équitable Minos sacrifiait tous les ans (et 
non pas tous les neuf ans) sept grands garçons et 
sept grandes filles d'Athènes. 

Ce n'est pas que je croie aux cent grandes villes 

(a) J\ T ous l'avons déjà dit ailleurs, et nous le répétons ici : Poor- 
■quoi? parce que les jeunes welclies, pour l'édification de qui 
nous écrivons, lisent en courant et oublient ce qu'ils lisent. 



3G4 VERGE. 

de Crète; passe pour cent mauvais villages établis 
sur ce rocher long et étroit, avec deux ou trois villes. 
Ou est toujours fâché que Rollin, dans sa compila- 
tion élégante de l'Histoire ancienne, ait répété tant 
d'anciennes fables sur l'île de Crète et sur Minos 
comme sur le reste. 

A l'égard des pauvres Grecs et des pauvres Juifs 
qui habitent aujourd'hui les montagnes escarpées de 
cette île, sous le gouvernement d'un bâcha, il se peut 
qu'ils soient des menteurs et de méchantes bêtes. 
J'ignore s'ils ont le ventre paresseux, et je souhaite 
qu'ils aient à manger. 

VERGE, 

Baguette divinatoire. 

Les théurgites, les anciens sages, avaient tous une 
verge avec laquelle ils opéraient. 

Mercure passe pour le premier dont la verge ait 
fait des prodiges. On tient que Zoroastre avait une 
grande verge. La verge de i antique Baccbus était son 
thyrse, avec lequel il sépara les eaux de POronte, de 
l'Hydaspe et de la mer Rouge. La verge d'Hercule 
éta:t son bâton, sa massue. Pythagore fut toujours 
représenté avec sa verge. On dit qu'elle était d'or; il 
n'est pas étonnant qu'ayant une cuisse d'or, il eut une 
verge du même métal. 

Âbaris, prêtre d'Apollon hyperboréen, qu'on pré- 
tend avoir été contemporain de Pythagore, fut bien 
plus fameux par sa verge; elle n'était que de bois; mais 
il traversait les airs à califourchon sur elle. Porphyre 



VERGE. 365 

et Jamblique affirment que ces deux grands théur- 
gîtes, Abasis et Pythagore, se montrèrent amicale- 
ment leur verge. 

La verge fut en tout temps l'instrument des sages 
et le signe de leur supériorité. Les conseillers sorciers 
de Pharaon firent d'abord autant de prestiges avec 
leur verge que Moïse fit de prodiges avec la sienne» 
Le judicieux Calmet nous apprend, dans sa Disserta- 
tion sur l'Exode, <c que les opérations de ces mages 
n'étaient pas des miracles proprement dits, mais une 
métamorphose fort singulière et fort difficile, qui 
néanmoins n'est ni contre ni au-dessus des lois de la 
nature. » La verge de Moïse eut la supériorité qu'elle 
devait avoir sur celle de ces chotims d'Egypte. . 

Non- seulement la verge d'Aaron partagea l'hon- 
neur des prodiges de son frère Moïse, mais elle en 
fit en son particulier de très- admirables. Personne 
n'ignore comment de treize verges celle d'Aaron fut 
la seule qui fleurit, qui poussa des boutons, des fleurs 
et des amandes. 

Le diable, qui, comme on sait, est un mauvais 
singe des œuvres des saints, voulut avoir aussi &a 
verge, sa baguette, dont il gratifia tous les sorciers. 
Médée et Circée furent toujours armées de cet instru- 
ment mystérieux. De là vient que jamais magicienne 
ne paraît à l'Opéra sans cette verge , et qu'on appelle 
ces rôles des rôles à baguette, 

Aucun joueur de gobelets ne fait ses tours d« 
passe-passe sans sa verge, sans sa baguette. 

On trouve les sources d'eau , les trésors, au moye» 
d'une verge, d'une baguette de coudrier, qui ne niai*- 

3rt. 



366 VERGE. 

que pas de forcer un peu la main à un imbécile qui la 
serre trop j el qui tourne aisément dans celle d'un fri- 
pon. M. Formey, secrétaire de l'académie de Berlin , 
explique ce phénomène par celui de l'aimant dans le 
grand Dictionnaire encyclopédique. Tous les sorciers 
du siècle passé croyaient aller au sabbat sur une verge 
magique , ou sur un manche à balai qui en tenait lieu ; 
et les juges, qui n'étaient pas sorciers, les brûlaient. 

Les verges de bouleau sont une poignée de scions 
dont on frappe les malfaiteurs sur le dos. Il est hon- 
teux et abominable qu'on inflige un pareil châtiment 
sur les fesses à de jeunes garçons et à de jeunes ^Ues, 
C'était autrefois le supplice des esclaves. J'ai vu, dans 
des collèges, des barbares qui fesaient dépouiller 
des enfans presque entièrement; une espèce de bour- 
reau, souvent ivre, les déchirait avec de longues 
verges, qui mettaient en sang leurs aines et les fe- 
saient enfler démesurément. D'autres les fesaient frap- 
per avec douceur, et il en naissait un autre inconvé- 
nient. Les deux nerfs qui vont du sphincter au pubis , 
étant irrités , causaient des pollutions ; c'est ce qui est 
arrivé souvent à de jeunes filles. 

Par une police incompréhensible, les jésuites dit 
Paraguai fouettaient les pères et les mères de famille 
sur leurs fesses nues (a). Quand ii n'y aurait eu que 
cette raison pour chasser les jésuites ? elle aurait 
suffi (i). 

(a) Voyez le Voyage de M. le colonel de Kougainville^ et les 
Lettres sur le Paraguai. 

(i) Dans le temps de la révocation de ledit de Nantes, tes 



VÉRITÉ. 36j 

VERITE. 

<( Pilate lui dit alors : Vous êtes donc roi? Jésus 
lui répondit : Vous dites que je suis roi, c'est pour 
cela que je suis né et que je suis venu au monde , 
afin de rendre' témoignage à la vérité ; tout homme 
qui -est de vérité écoute ma voix. 

<( Pilate lui dit : Qu'est-ce que vérité ? et , ayant dit 
cela, il sortit, etc. » (Jean, chap. XVIII.) 

Il est triste pour le genre humain que Pilate sortît 
sans attendre la réponse; nous saurions ce que c'est 
que la vérité. Pilate était bien peu curieux. L'accusé 
amené devant lui dit qu'il est roi, qu'il est né pour 
être roi ; et il ne s'informe pas comment cela peut 
être. Il est juge suprême au nom de César; il a la 
puissance du glaive; son devoir était d'approfondir 
le sens de ces paroles. Il devait dire : Apprenez-moi 
ce que vous entendez par être roi ? comment êtes- 
vous né, pour être roi et pour rendre témoignage à la 
vérité ? on prétend qu'elle ne parvient que difficile- 
ment à l'oreille des rois. Moi qui suis juge, j'ai tou- 
jours eu une peine extrême à la découvrir. Instruisez- 
moi pendant que vos ennemis crient là dehors contre 
vous y vous me rendrez le plus grand service qu'on ait 

religieuses chez qui l'on enfermait les filles arrachées des hras de 
leurs parens, ne manquaient pas de 1rs fouetter vigoureusement 
lorsqu'elles ne voulaient pas assister à la messe le dimanche : 
quand les religieuses n'étaient pas assez fortes , elles deman- 
daient du secours à la garnison , et l'exécution se fesait par des 
grenadiers , en présence d'un officier major. ( Voyez l'Histoire 'de 
la révocation de Tédit de Nantes») 



368 VÉRITÉ. 

jamais rendu à un juge; et j'aime bien mieux ap- 
prendre à connaître le vrai, que de condescendre à 
la demande tumultueuse des Juifs qui veulent que je 
vous fasse pendre. 

Nous n'oserons pas sans doute rechercher ce que 
fauteur de toute vérité aurait pu dire à Pilate. 

Aurait-il dit : « La vérité est un mot abstrait que 
la plupart des hommes emploient indifféremment 
dans leurs livres et dans leurs jugemens , pour erreur 
et mensonge. » Cette définition aurait merveilleuse- 
ment convenu à tous les feseurs de systèmes. Ainsi le 
mot sagesse est pris souvent pour folie, et esprit pour 
sottise. 

Humainement parlant, définissons la vérité, en 
attendant mieux , ce qui est énonce tel qu'il est. 

Je suppose qu'on eût mis seulement six mois à 
enseigner à Pilate les vérités de la logique, il eût fait 
sans doute ce syllogisme concluant. On ne doit point 
ôtçr la vie à un homme qui n'a prêché qu'une bonne 
morale; or, celui qu'on m'a déféré a, de l'avis de ses 
ennemis même, prêché souvent une morale excel- 
lente ; donc on ne doit point le punir de mort. 

Il aurait pu encore tirer cet autre argument. 

Mon devoir est de dissiper les attroupemens d'im 
peuple séditieux qui demande la mort d'un homme, 
sans raison et sans forme juridjque; or, tels sont les 
Juifs dans cette occasion; donc je dois les renvoyer 
et rompre leur assemblée. 

Nous supposons que Pilate savait l'arithmétique ; 
ainsi nous ne parlerons pas de ces espèces de vérités. 

Pour les vérités mathématiques, je crois qu'U 



VÉRITÉ. 36f) 

aurait fallu trois ans pour le moins, avant qu'il pût 
être au fait de la géométrie transcendante. Les vérités 
de la physique, combinées avec celles de ia géomé- 
trie, auraient exigé plus de quatre ans. Nous en con^ 
sumons six, d'ordinaire, à étudier la théologie; j'en 
demande douze pour Pilate , attendu qu'il était païen, 
et que six ans n'auraient pas été trop pour déraciner 
toutes ses vieilles erreurs, et six autres années pouï 
te mettre en état de recevoir le bonnet de docteur. 

Si Pilate avait eu une tête Lien organisée, je n'au- 
rais demandé que deux ans pour lui apprendre les 
vérités métaphysiques; et comme ces vérités sont 
nécessairement liées avec celles de la morale, je rno 
flatte qu'en moins de neuf ans Pilate serait devenu un 
vrai savant et parfaitement honnête homme. 

Vérités historiques. 

J'aurais dit ensuite a Pilate : Les vérités histori- 
ques ne sont que des probabilités. Si vous avez com- 
battu à la bataille de Philippes, c'est pour vous une 
vérité que vous connaissez par intuition, par senti- 
ment. Mais, pour nous qui habitons tout auprès du 
désert de Syrie, ce n'est qu'une chose très -probable 
que nous connaissons par ouï -dire. Combien faut -il 
de ouï-dire pour former une persuasion égale k celle 
d'un homme qui, ayant vu la chose, peut se vanter 
d'avoir une espèce de certitude ? 

Celui qui a entendu dire la chose à douze mille 
témoins oculaires, n'a que douze mille probabilités 
égales à une forte probabilité, laquelle tfest pas égala 
à la certitude. 



370 VÉRITÉ. 

Si vous ne tenez la chose que d'un seul des té- 
moins, vous ne savez rien, vous devez douter. Si le 
témoin est mort, vous devez douter encore plus, car 
vous ne pouvez plus vous éclaircir. Si de plusieurs 
témoins morts, vous êtes dans le même cas. 

Si de ceux à qui les témoins ont parlé, le doute 
doit encore augmenter. 

De génération en génération le doute augmente, 
et la probabilité diminue; et bientôt la probabilité 
est réduite à zéro. 

Ves degrés de vérité suivant lesquels on juge les 
accusés* 

On peut être traduit en justice ou pour des faits, 
ou pour des paroles. 

Si pour des faits, il faut qu'ils soient aussi certains 
que le sera le supplice auquel vous condamnerez le 
coupable : car si vous n'avez, par exemple, que vingt 
probabilités contre lui , ces /ingt probabilités ne 
peuvent équivaloir à la certitude de sa mort. Si vous 
voulez avoir autant de probabilités qu'il vous en faut 
pour être sûr que vous ne répandez point le sang 
innocent, il faut qu'elles naissent de témoignages 
unanimes de déposans qui n'aient aucun intérêt à dé- 
poser. De ce concours de probabilités, il se formera 
une opinion très-forte qui pourra servir à excuser 
votre jugement. Mais comme vous n'aurez jamais de 
certitude entière , vous ne pourrez vous flatter de 
connaître parfaitement la vérité. Par conséquent vous 
devez toujours pencher vers la clémence plus que 
\ors la rigueur. 



VERS ET POÉSIE. 3*71 

S'il ne s'agit que de faits dont il n'ait résulté ni 
mort d'homme, ni mutilation, il est évident que vous 
ne devez faire mourir ni mutiler l'aceusé. 

S'il n'est question que de paroles, il est encore 
plus évident que vous ne devez point faire pendre un 
de vos semblables pour la manière dont il a remué la 
langue; car toutes les paroles du monde n'étant que 
de l'air battu, à moins que ces paroles n'aient excité 
au meurtre 9 il est ridicule de condamner un homme 
à mourir pour avoir battu l'air. Mettez dans une 
alance toutes les paroles oiseuses qu'on ait jamais 
dites, et dans l'autre balance le sang d'un homme, ce 
sang l'emportera. Or celui qu'on a traduit devant 
vous n'étant accusé que de quelques paroles que ses 
ennemis ont prises en un certain sens, tout ce que 
vous pourriez faire serait aussi de lui dire des paroles 
qu'il prendra dans le sens qu'il voudra; mais livrer 
un innocent au plus cruel et au plus ignominieux sup- 
plice pour des mots que ses ennemis ne comprennent 
pas, cela est trop barbare. Vous ne faites pas plus de 
cas de la vie d'un homme que de celle d'un lézard, eC 
trop de juges vous ressemblent. 

VERS ET POÉSIE. 

Il est aisé d'être prosateur, très-difficile et très- 
rare d'être poète. Plus d'un prosateur a fait semblant 
de mépriser la poésie. Il faut leur rappeler souvent 
le mot de Montaigne : «Nous ne pouvons y atteindre t 
vengeons-nous par en médire. 

Nous avons déjà remarqué que Montesquieu, 
n'ayant pu réussir en vers, s'avisa, dans ses Lettres 



^7 2 VERS ET POÉSIE. 

persanes, de n'admettre nul mérite dans Virgile et 
dans Horace. L'éloquent Bossuet tenta de foire quel- 

ques vers et les fit détestables; mais il se garda bien 
de déclamer contre les grands poètes. 

Fénéion ne fil guère de meilleurs vers crue Bossuet; 
mais il savait par cœur toutes les belles poésies de 
l'antiquité : son esprit en est plein; il les cite souvent 
dans ses lettres. 

Il me semble qu'il n'y a jamais eu d'homme vé- 
ritablement éloquent qui n'ait aimé la poésie. Je n'en 
citerai pour exemples que César et Cicéron. L'un fît 
la tragédie d'OEdipe. Nous avons de l'autre des mor- 
ceaux de poésie qui pouvaient passer pour les meil- 
leurs avant que Lucrèce, Virgile et Horace parussent. 
Rien n'est plus aisé que de faire de mauvais vers 
en français; rien de plus difficile que d'en faire de 
bons. Trois choses rendent cette difficulté presque 
insurmontable; la gène de la rime, le trop petit nom- 
bre de rimes nobles et heureuses, la privation de ces 
inversions dont le grec et le latin abondent. Aussi 
nous avons très-peu de poètes qui soient toujours éié- 
gans et toujours corrects. Il n'y a peut-être en France 
que Racine et Boileau qui aient une élégance con- 
tinue. Mais remarquez que les beaux morceaux de 
Corneille sont toujours bien écrits, à quelques petites 
fautes près. On en peut dire autant des meilleures 
scènes en vers de Molière, des opéras de Quinauït, 
des bonnes fables de Lafontaine. Ce sont là les seuls 
génies qui ont illustré. la poésie en France dans le 
grand siècle. Presque tous les autres ont manqué de 
naturel, de variété, d'éloquence, d'élégance, de jus 



VERS ET P0ÊSIE S 3y3 

fesse , de cette logique secrète qui doit guider toutes 
les pensées sans jamais paraître; presque tous ont 
péché contre la langue. 

Quelquefois au théâtre on est ébloui d'une tirade 
de vers pompeux, récités avec emphase. L'homme 
sans discernement applaudit-, l'homme de goût con- 
damne. Mais comment l'homme de goût fera-t-il 
comprendre à l'autre que les vers applaudis par hii 
ne valent rien? Si je ne me trompe, voici la méthode 
la plus sûre. 

Dépouillez les vers de la cadence et de la rime, 
sans y rien changer d'ailleurs. Alors la faiblesse et la 
fausseté de la pensée, ou l'impropriété des termes, 
ou le solécisme, ou le barbarisme, ou l'ampoulé se 
manifeste dans toute sa turpitude. 

Faites cette expérience sur tous les vers de la tra- 
ge'die d'ïphigénie, ou d'Armide, et sur ceux de l'Art 
poétique, vous n'y trouverez aucun de ces défauts, 
pas un mot. vicieux, pas un mot hors de sa place. 
Vous verrez que l'auteur a toujours exprimé heureu- 
sèment sa pensée, et que la gene de la rime n'a rien 
coûté au sens. 

Prenez au hasard toute autre pièce de vers; par 
exemple, la tragédie de Didon, qui me tombe ac- 
tuellement sous la main. Voici le discours que tient 
Iarbe à la première scène : 

« Tous mes ambassadeurs , irrités et confus , 
Trop souvent de la reine ont subi les refus. 
Voisin de ses états , faibles dans leur naissance , 
Je croyais que Didon , redoutant ma vengeance , 
Se résoudrait sans peine à l'hymen glorieux 
Dict. pli. 8. 32 



374 VERS ET POESIE. 

D'un monarque puissant, fils du maître des dieux. 

Je contiens cependant la fureur qui m'anime; 

Et , déguisant enror mon dépit légitime, 

Pour la dcrniîre fois en proie à ses 1 auteurs, 

Je viens sous 1 • faux nom de mes àmbas a leurs, 

Au milieu de la cour d'une reine étrangère, 

D'un refus obstiné pénétrer le mystère; 

Que sais je!.... n'écouter qu'un transport amoureux, 

Me découvrir moi-même, et déclai\r mes feux. » 

Oicz la rime, et vous serez révolté de voir subir 
de, rc k<; parée qu'on essuie un refus, et qu'en subit 
une peine. &ubir< un refus est un barbarisme. 

«Je croyais que Bidon, redoutant ma vengeance, 
5e résoudrait sans peine. » Si elle ne se résolvait que 
par crainte de la vengeance, il est bien clair qu'alors 
elle ne se résoudrait pas sans peine, mais avec beau- 
coup de peine et de douleur. Elle se résoudrait mal- 
gré elle; elle prendrait un parti forcé. Iarbe, en 
parlant ainsi, fait un contre-sens. 

Il dit « qu'il est en proie aux hauteurs de la reine.» 
On peut être exposé à des hauteurs, mais on ne peut 
y être en proie, comme on Test à la colère, à la ven- 
geance, cala cruauté. Pourquoi? c'est que la cruauté, 
la vengeance, la colère, poursuivent en effet l'objet 
d? leur ressentiment; et cet objet est regardé comme 
leur proie : mais des bauleurs ne poursuivent per- 
sonne; les hauteurs n'ont point de proie. 

u il vient sous le faux nom de ses ambassadeurs. 
Tous ses ambassadeurs ont subi des refus. » Il est 
impossible qu'il vienne sous le nom de tant d'ambas- 
sadeurs à la fois. Un homme ne peut porter qu'un 
nom; et ; s'il prend le nom d'un ambassadeur 3 il un 



VERS ET POESIE. 3?5 

peut prendre le faux nom de cet ambassadeur, il 
prend le véritable nom de ce ministre. ïarbe dit donc 
tout le contraire de ce qu'il veut dire, et ce qu'il dit 
ne forme aucun sans. 

« Il veut pénétrer les mystères d'un refus. » Mais, 
s'il a été refusé avec tant de hauteur, il n'y a nul 
mystère à ce refus. 11 veut dire qu'il cherche à en 
pénétrer les raisons. Mais il y a grande différence 
entre raison et mystère. Sans le mot propre, on n'ex- 
prime jamais bien ce qu'on pense. 

« Que sais-je! n'écouter qu'un transport 

amoureux , me découvrir moi-même , et déclarer mes 
feux. » 

Ces mots que sais-jc! font entendre que Iarbe va se 
livrer à la fureur de sa passion. Point du tout : il dit 
qu'il parlera peut-être d'amour à sa maîtresse; ce qui 
n'est assurément ni extraordinaire, ni dangereux, ni 
tragique, et ce qu'il devrait avoir déjà fait. Observez 
encore que, s'il se découvre, il faut bien qu'il se dé- 
couvre lui-même : ce lui-même est un pléonasme. 

Ce n'est pas ainsi que, dans l'Andromaque, Racine 
fait parler Oreste , qui se trouve à peu près dans la 
même situation. 

Il dit : 

Je me livre en aveugle au transport qui m'entraîne. 
J'aime, je viens chercher Hermione en ces lieux, 
La fléchir, l'enlever, ou mourir à ses yeux. 

(Racine, Andromaque , acte I, scène I.) 

Voilà comme devait s'exprimer un caractère fou- 
gueux et passionné, tel qu'on peint Iarbe. 

Que de fautes dans ce peu de vers des la première 



3j6 VERS ET POÉSIE. 

scène! presque chaque mot est un défaut. Et, si on 
voulait examiner ainsi tous nos ouvrages drama- 
tiques, yen a-t-il un seul qui pût tenir contre une 
critique sévère ? 

L'Inès de La Motte est certainement une pièce 
touchante; on ne peut voir le dernier acte sans verser 
des larmes. L'auteur avait infiniment d'esprit; il l'avait 
juste, éclaire, délicat et fécond", mais, dès le com- 
mencement de la pièce, quelle versification faible, 
languissante, décousue, obscure, et quelle impro- 
priété de termes! 

a Mon fils ne me suit point : il a craint , je le vois, 
D'être ici le témoin du bruit de ses exploits. ~. 

Vous, Rodrigue, le sang vous attache à sa gloire; 
Votre valeur, Henrique, eut part à sa victoire; 
Ressentez avec moi sa nouvelle grandeur. 
Reine, de Ferdinand voici l'ambassadeur. » 

D'abord on ne sait quel est le personnage qui 
parle, ni à qui il s'adresse, ni dans quel lieu il est, ni 
de quelle victoire il s'agit. Et c'est pécher contre la 
grande règle de Boileau et du bon sens. 

Le sujet n'est jamais assez tôt expliqué : 
Que le lieu de la scène y soit fixe et marque' ; 

(Boileau, Art poétique; chant III, vers 3 y et 38.) 



Que dès les premiers vers l'action préparée , 
Sans peine du sujet aplanisse l'entrée. 

( Idem x chant III , vers 27 et 28. ) 

Ensuite, remarquez qu'on n'est point témoin d'un 
bruit d'exploits. Cette expression est vicieuse, L'au- 



VERS ET POÉSIE. 377 

leur entend que peut-être ce fils trop modeste craint 
de jouir de sa renommée, qu'il veut se dérober aux 
honneurs qu'on s'empresse à lui rendre. Ces expres- 
sions seraient plus justes et plus nobles. Il s'agit d'une 
ambassade envoyée pour féliciter le prince. Ce n'est 
pas là un bruit d'exploits. 

« Vous, Rodrigue. — Vous, Henrîque.» Il semble 
que le roi aille donner ses ordres à ce Rodrigue et à 
ce Henrique : point du tout; il ne leur ordonne rien, 
il ne leur apprend rien. Il s'interrompt pour leur dire 
seulement : « Ressentez avec moi la nouvelle gran- 
deur de mon fils. » On ne ressent point une grandeur. 
Ce terme est absolument impropre ; c'est une espèce 
de barbarisme. L'auteur aurait pu dire : « Partagez 
son triomphe, ainsi que son bonheur. ». 

Le roi s'interrompt encore pour dire : « Reine, de 
Ferdinand voici l'ambassadeur, » sans apprendre au 
public quel est ce Ferdinand, et de quel pays cet am- 
bassadeur est venu. Aussitôt l'ambassadeur arrive. 
On apprend qu'il vient de Castille ; que le personnage 
qui vient de parler est roi de Portugal, et qu'il vient 
le complimenter sur les victoires de l'infant son fils. 
Le roi de Portugal répond au compliment de cet am- 
bassadeur de Castille, qu'il va enfin marier son fils à 
la sœur de Ferdinand, roi de Castille. 

« Allez ; de mes desseins instruisez la Castille; 
Faites savoir au roi cet hymen triomphant * 

Dont je vais couronner les exploits de l'infant, n 

(c Faire savoir un hymen » est sec et sans élégance» 
« Un hymen triomphant » est très-impropre et très- 
vicieux y parée que cet hymen ne triomphe pas, 

32. 



$j8 VERS ET POÉSIE. 

« Couronner les exploits d'un hymen » est trop 
trivial et n'est point à sa place , parce que ce mariage 
était conclu avant les triomphes de l'infant. Une plus 
grande faute est celle de dire sèchement à l'ambassa- 
deur : Allez-vous-en > comme si on parlait à un cour- 
rier* C'est manquer à la bienséance. Quand Pyrrhus 
donne audience à Oreste dans l'Andromaque, et lors- 
qu'il refuse ses propositions, il lui dit : 

Vous pouvez cependant voir la fille d'Hélène. 
Du sang qui vous unit je sais l'étroite chaîne. 
Après cela, seigneur, je ne vous retiens plus. 

(Racine, Andromaque. acte I, scène III. J 

Toutes les bienséances sont observées dans les dis- 
cours de Pyrrhus; c'est une règle qu'il ne faut jamais 
violer. 

Quand l'ambassadeur a été congédié, le roi de 
Portugal dit à sa femme : 

« . . - Mon fils est enfin dijine que la princesse 
Lui donne avec sa main l'estime et la tendresse. » 

Voilà un solécisme intolérable, ou plutôt un' bar- 
barisme. On ne donne point l'estime et la tendresse 
comme on donne le bonjour. Le pronom était absolu- 
ment nécessaire; les esprits les plus grossiers sentent 
cette nécessité. Jamais le bourgeois le plus mal élevé 
n'a dit à sa maîtresse, accordez-moi l'estime, mais 
votre estime, La raison en est que tous nos senti- 
mens nous appartiennent. Vous excitez ma colère, et 
non pas la colère; mon indignation, et non pas l'in- 
dignation, à moins qu'on n'entende l'indignation, la 
colère du public. On dit , vous ayez l'estime et l'a- 



VERS ET POÉSIE. 3;;<J 

mour du peuple ; vous avez mon amour et mou 
estime. Le vers de La Motte n 1 est pas français; et rien 
n'est peut-être plus rare que de parier français dans 
notre poésie. 

Mais, me dira-t-on, malgré cette mauvaise versi- 
fication, Inès réussit: oui; elle réussirait cent fois 
davantage , si elle était bien écrite. Elle serait au rang 
des pièces de Racine, dont le stvie est sans contredit 
le principal mérité. 

Il ny a de vraie réputation que celle qui est formée 
à la longue par le suffrage unanime des connaisseurs 
sévères. Je ne parle ici que d'après eux ; je ne critique 
aucun mot, aucune phrase, sans en rendre une raison 
évidente. Je me garde bien d'en user comme ces re- 
gratliers insoie n s de la littérature, ces fescurs d'ob- 
servations à tant la feuille, qui usurpent le nom d« 
journalistes , qui croient flatter la malignité du public 
en disant : Cela est ridicule, cela est piloyable, sans 
rien discuter, sans rien éprouver. Ils débitent pour 
tou:e raison des injures, des sarcasmes, des calom- 
nies. Ils tiennent bureau ouvert de médisance, au lieu 
d'ouvrir une école où Ton puisse s'instruire. 

Celui qui dit librement son avis ; sans ouvrage ci 
sans raillerie amère; qui raisonne avec son lecteur; 
qui cherche sérieusement à épurer la langue et h) 
goût, mérite au moins l'indulgence de ses conci- 
toyens. Il y a plus de soixante ans que j'étudie Pari 
des vers, et peut-êlre suis-je en droit de dire ttupji 
sentiment. Je dis donc qu'un vers, pour être bon, 
doit être semblable à Tor, en avoir le poids, le titre ? 
et le son. Le poids, c'est la pensée; le titre, c'est la 



380 VERS ET POÉSIE. 

pureté élégante du style;- le son, c'est l'harmonie. Si 
Tune de ces trois qualités manque, le vers ne vaut rien. 

J'avance hardiment , sans crainte d'être démenti 
par quiconque a du goût, qu'il y a plusieurs pièces, 
de Corneille où l'on ne trouvera pas six vers irrépré- 
hensibles de suite. Je mets de ce nombre Théodore, 
don Sanche, Attila, Bérénice, Agésilas; et je pour- 
rais augmenter beaucoup cette liste. Je ne parle pas 
ainsi pour dépriscr le maie et puissant génie de Cor- 
neille; mais pour faire voir combien la versification 
française est difficile, et plutôt pour excuser ceux 
qui l'ont imité dans ses défauts , que pour les con- 
damner. Si vous lisez; le Cid , les Horaces , Cinna , 
Pompée ? Polycuctc , avec le même esprit de critique ? 
vous y trouverez souvent douze vers de suite ; je ne 
dis pas seulement bien faits, mais admirables. 

Tous les gens de lettres savent que, lorsqu'on ap- 
porta au sévc.'c Boileau la tragédie de Rhadamiste^ 
ii n'en put achever la lecture, et qu'il jeta le livre à 
la moitié du second acte. « Les Praoons, dit-il , dont 
nous nous sommes tant moqués , étaient des soleils 
en comparaison de ces gens-ci. » L'abbé Fraguier et 
l'abbé Gédouin étaient présens avec le Verrier , qui 
lisait la pièce. Je les entendis plus d'une fois raconter 
cette anecdote ; et Racine le fils en fait mention dans 
la vie de son père. L'abbé Gédouin nous disait que 
Ce qui les avait d abord révoltés taus ? était l'obscu- 
rité de l'exposition faite en mauvais vers. En effet y 
disait-il, nous ne pûmes jamais comprendre ces Yers 
de Zénobie ; 



VERS ET POÉSIE. 38 1 

« A peine je touchais à mon troisième lustré, 
Lorsque tout fut conclu pour cet hymen illustre". 
Rhadamiste déjà s'en croyait assuré, 
Quand son père cruel , contre nous conjure'. 
Entra dans nos états suivi de Tyridate, 
Qui brûlait de s'unir au sang de Mithridate ; 
Et ce Parthe, indigné qu'on lui ravît ma foi, 
Sema partout l'horreur, le désordre et l'effroi. 
Mithridate , accable' par son perfide frère , 
Fit tomber sur le fils les cruautés du père. » 

(Geébillon, Rhadamiste et Zéuobie, act. I, se. ï. ) 

Nous sentîmes tous , dit l'abbé Gédouin , que 
« l'hymen illustre n'était que pour rimer à troisième 
lustre : » Que « le père cruel contre nous conjuré, et 
entrant dans nos états suivi de Tyridate, qui brûlait 
de s'unir au sang de Mithridate, » était inintelligible 
à des auditeurs qui ne savaient encore ni qui était ce 
Tyridate , ni qui était ce Mithridate : Que « ce Parthe , 
semant partout lhorrcur, le désordre et l'effroi, ». 
soiic des expressions vagues , rebattues , qui n'ap- 
prennent rien de positif: Que «les cruautés du père, 
tombant sur le fils, » sont une équivoque; qu'on ne 
sait si c'est le père qui poursuit le fils , ou si c'est Mi- 
thridate qui se venge sur le fils des cruautés du père. 

Le reste de l'exposition n'est guère plus clair. Ce 
défaut devait choquer étrangement Boileau et ses 
élèves, Boileau surtout qui avait dit dans sa Poétique : 

Je me ris d'un auteur qui , lent à s'exprimer, 
De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m 'informer. 
Et qui , débrouillant mal une pénible intrigue , 
D'un divertissement me fait une fatigue. 

(Boileau, Art poétique, III, 29 et suïv.) 



332 VERS ET POÉSIE. 

L'abbé Gédouin ajoutait que Boileau avait arraché 
la pièce des mains de Le Verrier, et Pavait jetée par 
terre à ces vers : 

Eh ! que sais-je , Hiéron ? furieux , incertain , 
Criminel sans penchant, vertueux sans dessein, 
Jouet infortune de ma douleur extrême, 
Dans l'état où je suis me connais-je moi-même?, 
Mon cœur de soins divers sans cesse combattu, 
Ennemi du forfait sans aimer la vertu, etc. 

(Crébillon, Rhadamiste et Ze'nobie, act. Iï, se. T. ) 

Ces antithèses en effet ne forment qu'un contre- 
sens inintelligible. Que signifie « criminel sans pen- 
chant? » Il fallait au moins dire, sans penchant au 
crime. Il fallait jouter contre ces beaux vers de Qui- 
nauld : 

Le destin de Me'de'e est d'être criminelle*; 
Mais son cœur était fait pour aimer la vertu. 
(The'sce , acte II, scène I. ) 

« Vertueux sans dessein, » sans quel dessein? Est- 
ce sans dessein d'etre vertueux? il est impossible de 
tirer de ces vers un sens raisonnable. 

Comment le même homme, qui vient de dire qu'il 
est vertueux, quoique sans dessein, peut-il dire qu'il 
n'aime point la vertu? Avouons que tout cela est un 
étrange galimatias, et que Boileau avait raison. 

Par un don de César je suis roi d'Arménie, 
Parce qu'il croit par moi détruire llbérie. 

( Crébil. , Rhadamiste et Zénobie , act. II , se, ï. ) 

Boileau avait dit : 

Fuyez des mauvais sons le concours odieux. 

(Art poétique, chant I 3 vers 1 1 (h) 



VERS ET POÉSIE. 383 

Certes , ce vers : «Parce qu'il croit par moi, » do*- 
vait révolter son oreille. 

Le dégoût et l'impatience de ce grand critique 
étaient donc très-excusables. Mais, si! avait entendu 
le reste de la pièce, il y aurait trouvé des beautés, do 
l'intérêt , du pathétique , du neuf, et plusieurs vers 
dignes de Corneille. 

Il est vrai que dans un ouvrage de longue haleine 
on doit pardonner à quelques vers mal faits, à quel- 
ques fautes contre la langue; mais en général un style 
pur et châtié est absolument nécessaire. Ne nous las- 
sons point de citer l'Art poétique ; il est le code , non- 
seulement des poètes, mais même des prosateurs. 

IVÎon esprit n'admet point un pompeux barbarisme, 
Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme. 
Sans la langue, en un mot, Fauteur le plus divin 
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain. 

(Bon eau, Art poétique, ch. I, v. ibg et suiv.) 

On peut être sans doute très-ennuyeux en écrivant 
Lien; mais on l'est bien davantage en écrivant ma!. 

N'oublions pas de dire qu'il© style froid, languis- 
sant, décousu, sans grâces et sans force, dépourvu 
de génie et de variété, est encore pire que mille solé- 
cismes. Voilà pourquoi sur cent poètes il s'en trouve 
à peine un qu'on puisse lire. Songez à toutes les pièces 
de vers dont nos mercures sont surchargés depuis 
cent ans, et voyez si de dix mille il y en a deux dont 
on se souvienne. Nous avons environ quatre mille 
pièces de théâtre : combien peu sont échappées à un 
éternel oubli! 

Est-il possible qu'après les vers de Hacine , des 



384 VERS ET POÉSIE. 

barbares aient osé forger des vers tels que ceux-ci : 

« Le lac , où vous avez cent barques toutes prêtes 

Lavant le pied des murs du palais où vous êtes , 

Vous peut faire aisément regagner Tetsuco ; 

Ses ports nous sont ouverts. D'ailleurs à Tabasco. .... 

Vous le savez, seigneur, l'ardeur étant nouvelle, 

Et d'un premier butin l'espérance étant belle.... 

Ne les bravons donc point, risquons moins, et que Charie 

pu maître désormais se présente et lui parle. — 

Ce prêtre d'un grand deuil menace Tlascala ; 

Est-ce assez? Sa fureur n'en demeure pas là. 

Nous saurons les serrer. Mais dans un temps plus calme 

Le myrte ne se doit cueillir qu'après la palme. 

Il apprit que le trône et l'autel eminent 

D'où part au roi des rois l'oracle dominant. 

Que le sceptre est la verge , etc. » 

Est-ce sur le théâtre d'Iphigénie et de Phèdre, 
est-ce chez les Hurons, chez les Illinois, qu'on a fait 
ronfler ces vers et qu'on les a imprimés? 

Il y a quelquefois des vers qui paraissent d'abord 
moins ridicules, mais qui le sont encore plus, pour 
peu qu'ils soient examinés par uîî sage critique. 



«Quoi ! madame, aux autels vous devancez l'aurore! 
Hé ! quel soin si pressant vous y conduit encore ? 
"Qu'il m'est doux cependant de revoir vos beaux yeux , 
Et de pouvoir ici rassembler tous mes dieux I 

TULLIE. 

Si ce sont là les dieux à qui tu sacrifies , 
Apprends qu'ils ont toujours abhorré les impies; 
Et que, si leur pouvoir égalait leur courroux, 
La foudre deviendrait le moindre de leurs coups. 



VERS ET POÉSIE. 385 

CATILINA. 

Tullie , expliquez-moi ce que je viens d'entendre, 

(Crébillon, Catilina, acte I, scène IV.) 

Il a bien raison de demander à Tullie l'explication 
de tout ce galimatias. 

Une femme qui devance l'aurore aux autels , 

Et qu'un soin pressant y conduit encore. 

Ses beaux yeux qui s'y rassemblent avec tous les dieux, 

Ces beaux yeux qui abhorrent les impies , 

Ces yeux dont la foudre deviendrait le moindre coup , 

Si leur pouvoir égalait le courroux de ces yeux, etc. 

De telles tirades (et qui sont en très-grand nom- 
bre ) sont encore pires que le lac qui peut faire 
aisément regagner Tetsuco, et dont les ports sonï 
ouverts d'ailleurs à Tabasco. Et que pouvons-nous 
dire d'ailleurs d'un siècle qui a vu représenter des 
tragédies écrites tout entières dans ce style barbare ? 

Je le répète; je mets ces exemples sous les yeux ; 
pour faire voir aux jeunes gens dans quels excès 
incroyables on peut tomber quand on se livre à la 
fureur de rimer sans demander conseil. Je dois exhor- 
ter les artistes à se nourrir du style de Racine et de 
Boileau, pour empêcher le siècle de tomber dans la 
plus ignominieuse barbarie. 

On dira, si l'on veut, que je suis jaloux des beaux 
yeux rassemblés avec les dieux , et dont la foudre est 
le moindre coup. Je répondrai que j'ai les mauvais 
vers en horreur, et que je suis en droit de le dire. 

Un abbé Trublet a imprimé qu'il ne pouvait lire un 
poëme tout de suiîe. Hé ! M. l'abbé, que peut-on lire, 
okt vh. 8. 33 



386 VERTU. 

que peut-on entendre , que peut-on faire long-temps 
et lout de suite ? 

VERTU. 

SECTION PREMIÈRE. 

On dit de Marcus Brutus, qu'avant de se tuer il 
prononça ces paroles : O vertu î j'ai cru que tu étais 
quelque chose ; mais tu n'es qu'un vilain fantôme ! 

Tu avais raison, Brutus, si tu mettais la vertu à 
être chef de parti et l'assassin de ton bienfaiteur, de 
ton père Jules-César; mais, si tu avais fait consister la 
vertu à ne faire que du bien à ceux aui dépendaient 
de toi, tu ne l'aurais pas appelée fantôme, et tu ne te 
serais pas tué de désespoir. 

Je suis très -vertueux, dit cet excrément de théo- 
logie, car j'ai les quatre vertus cardinales, et les trois 
théologales. Un honnête homme lui demande : Qu'est- 
ce que vertu cardinale ? l'autre répond : C'est force , 
prudence, tempérance et justice. 
l'honnête homme. 

Si tu es juste, tu as tout dit; ta force, ta prudence f 
ta tempérance, sont des qualités utiles. Si tu les as, 
tant mieux pour toi ; mais, si tu es juste, tant mieux 
pour les autres. Ce n'est pas encore assez d'être juste, 
il faut être bienfesant; voilà ce qui est véritablement 
cardinal. Et tes théologales, qui sont-elles ? 
l'excrément. 

Foi, espérance, charité. 

l'honnête homme. 

Est-ce vertu de croire ? ou ce que tu crois te semble 



VERTU. 387 

vraî, et en ce cas il n'y a nul mérite à le croire ; ou il 
te semble faux, et alors il est impossible que tu le 
croies. 

L'espérance ne saurait être plus vertu que la 
crainte; on craint et on espère, selon qu'on nous 
promet ou qu'on nous menace. Pour la charité, n'est- 
ce pas ce que les Grecs et les Romains entendaient 
par humanité, amour du prochain ? cet amour n'est 
rien s'il n'est agissant; la bienfesance est donc la seule 
vraie vertu. 

l'excrément* 

Quelque sot ! vraiment oui, j'irai me donner bien 
du tourment pour servir les hommes, et il ne m'en 
reviendrait rien ! chaque peine mérite salaire. Je ne 
prétends pas faire la moindre action honnête, à moins 
que je ne sois sûr du paradis. 

Quîs enim virtutem amplectitur ipsam 
Prœmia si tollas? 

(Juvénal, sat. X, y. if^i et 1/I2.) 

Qui pourra suivre la vertu 
Si vous ôtez la récompense? 

l'honnête HOMME, 
Ah! maître, c'est-à-dire que, si vous n'espériez pas 
le paradis , et si vous ne redoutiez pas 1 enfer , vous 
ne feriez jamais aucune bonne œuvre. Vous me citez 
des vers de Juvénal , pour me prouver que vous 
n'avez que votre intérêt en vue. En voici de Racine 
qui pourront vous faire voir au moins qu'on peut 
trouver dès ce monde sa récompense en attendant 
mieux. 



388 vertu. 

Quel plaisir de penser et de dire en vous-même \ 

Partout en ce moment on me bénit, on m'aime ! 

On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer; 

Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer. 

Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage , 

Je vois voler partout les cœurs à mon passage ! 

Tels étaient vos plaisirs. 

( Racine , Britannicus , acte IV, scène IL ) 

Croyez-moi, maître, il y a deux ehoses qui mé- 
ritent d'être aimées pour elles-mêmes, Dieu et la 
vertu. 

l'excrément. 

Ah ! monsieur, vous êles fenéloniste. 

L'HONNÊTE HOMME. 

Oui, maître. 

l'excrément. 
J'irai vous dénoncer ta Foiïieial de Meau\. 



L HONNETE HOMME. 



Va, dénonce. 



SECTION II. 



Qu'est-ce que vertu ? Bicnfesance envers le pro- 
chain. Puis -je appeler vertu autre chose que ce qui 
me fait du bien? Je suis indigent, tu es libéral. Je 
suis en danger, tu me secours. On me trompe, tu me 
dis la vérité. On me néglige, tu me consoles. Je suis 
ignorant, tu m'instruis. Je t'appellerai sans difficulté 
vertueux. Mais que deviendront les vertus cardinales 
et théologales? Quelques-unes resteront dans \qs 
écoles. 

Que m'importe que tu sois tempérant ? c'est un 
précepte de santé que tu observes ; tu t'en porteras 



V^RTU. 38q 

mieux, et je t'en félicite. Tu as la foi et l'espérance, 
je t'en félicite encore davantage; elles te procureront 
la vie éternelle. Tes,vertus théologales sont des dons 
célestes; tes cardinales sont d'excellentes qualités 
qui servent à te conduire : mais elles ne sont point 
vertus par rapport à ton prochain. Le prudent se fait 
du bien, le vertueux en fait aux hommes. Saint Paul 
a eu raison de te dire que la charité l'emporte sur la 
foi, sur l'espérance. 

Mais quoi, n'admettra -t- on de vertus que celles 
qui sont utiles au prochain ? Hé comment puis- je en 
admettre d'autres ? Nous vivons en société ; il n'y a 
donc de véritablement bon pour nous que ce qui fait 
ie bien de la société. Un solitaire sera sobre, pieux, 
il sera revêtu d'un cilice ; hé bien , il sera saint : mais 
je ne l'appellerai vertueux que quand il aura fait 
quelque acte de vertu dont les autres hommes auront 
profité. Tant qu'il est seul, il n'est ni bienfesant, ni 
malfesant; il n'est rien pour nous. Si saint Bruno a 
mis la paix dans les familles, s'il a secouru l'indi- 
gence, il a été vertueux; s'il a jeûné, prié cfcâns la 
solitude , il a été un saint. La vertu entre les hommes 
est un commerce de bienfaits ; celui qui n'a nulle part 
à ce commerce ne doit point être compté. Si ce saint 
était dans le monde, il ferait du bien sans doute; 
mais, tant qu'il n'y sera pas, le monde aura raison de 
ne lui pas donner le nom de vertueux; il sera bon 
pour lui et non pour nous. 

Mais, me dites-vous, si un solitaire est gourmand^ 
ivrogne, livré à une débauche secrète avec lui-même^ 
il est vicieux; il est donc vertueux s'il a les qualités 

33 



3qo yiANj^g 

contraires. C'est de quoi je ne peux convenir : c'est 
un très-vilain homme s'il a les défauts dont vous par- 
lez; mais il n'est point vicieux, méchant, punissable 
par rapport à la société à qui ses infamies ne font 
aucun mal. Il est à présumer que, s'il rentre dans la 
société, il y fera du mal, qu'il y sera très-vicieux; et 
il est même bien plus probable que ce sera un mé- 
chant homme, quïl n'est sûr que l'autre solitaire 
tempérant et chaste sera un homme de bien, car dans 
la société les défauts augmentent, et les .bonnes qua- 
lités diminuent. 

On fait une objection bien plus forte; Néron, le 
pape Alexandre VI, et d/autrcs monstres de cette 
espèce, ont répandu des bienfaits; je réponds har- 
diment qu'ils furent vertueux ce jour-là. 

Quelques théologiens disent que le divin empe- 
reur Antonin n'était pas vertueux ; que c'était un 
stoïcien entêté, qui, non content de commander aux 
hommes, voulait encore être estimé d'eux; qu'il rap** 
portait à lui-même le bien qu'il fesait au genre humain; 
qu'il fut toute sa vie juste, laborieux, bienfesant par 
vanité, et qu'il ne fit que tromper les hommes par ses 
vertus; je m'écrie alors : Mon Dieu, donnez -nous 
souvent de pareils fripons ! 

VIANDE, 

VIANDE DÉFENDUE, VIANDE DANGEREUSE. 

Court examen des préceptes juifs et chrétiens ? 

et de ceux des anciens philosophes. 

Viande vient sans doute devictus, ce qui nourrit, ce 
qui soutient la vie; de vicias on fit vwentia, de vwen- 



VIANDE. 3gi 

tia 1 viande. Ce mot devrait s'appliquer à tout ce qui 
se mange; mais, par la bizarrerie de toutes les lan- 
gues, l'usage a prévalu de refuser cette dénomination 
au pain, au laitage, au riz, aux légumes, aux fruits, 
au poisson, et de ne le donner qu'aux animaux ter- 
restres. Cela semble contre toute raison, mais c'est 
l'apanage de toutes les langues et de ceux qui les ont 
faites. 

Quelques premiers chrétiens se tirent un scrupule 
de manger de ce qui avait été offert aux dieux, de 
quelque nature qu'il fût. Saint Paul n'approuva pas 
ce scrupule. Il écrit aux Corinthiens : « Ce qu'on 
mange n'est pas ce qui nous rend agréables à Dieu. 
Si nous mangeons, nous n'aurons rien de plus devant 
lui, ni rien de moins si nous ne mangeons pas (a). » 
11 exhorte seulement à ne point se nourrir de viandes 
immolées aux dieux , devant ceux des frères qui 
pourraient en être scandalisés. On ne voit pas après 
cela pourquoi il traite si mal saint Pierre, et le re- 
prend d'avoir mangé des viandes défendues avec les 
gentils. On voit d'ailleurs dans les Actes des apôtres 
que Simon Pierre était autorisé à manger de tout in- 
différemment. Car il vit un jour le ciel ouvert, et une 
grande nappe descendant par les quatre coins du 
ciel en terre; elle était couverte de toutes sortes 
d'animaux terrestres à quatre pieds, de toutes les es- 
pèces d'oiseaux et de reptiles ( ou animaux qui na- 
gent), et une voix lui cria : a Tue et mange » (b). 

Vous remarquerez qu'alors le carême et les jours 

[a) l re aux Coriudi., cliap. VIII.— (b) Actes, chap. X, 



of)2 VIANDE. 

de jeune n'étaient point institués. Rien ne s'est jamais 
fait que par degrés. Nous pouvons dire ici, pour la 
consolation des faibles, que la querelle de saint Pierre 
et de saint Paul ne doit point nous effrayer. Les saints 
sont hommes. Paul avait commencé par être le geô- 
lier et même le bourreau des disciples de Jésus. 
Pierre avait renié Jésus, et nous avons vu que l'église 
naissante, souffrante, militante, triomphante, a tou- 
jours été divisée depuis les ébionites jusqu'aux jé- 
suites. 

Je pense bien que les bracmanes, si antérieurs aux 
Juifs, pourraient bien avoir été divisés aussi; mais 
enfin ils furent les premiers qui s'imposèrent la loi de 
ne manger d'aucun animal. Comme ils croyaient que 
les âmes passaient et repassaient des corps humains 
dans ceux des bêtes , ils ne voulaient point manger 
leurs parens. Peut-être leur meilleure raison était la 
crainie d'accoutumer les hommes au carnage, et de 
leur inspirer des mœurs féroces. 

On sait que Pythagore, qui étudia chez eux la 
géométrie et la morale, embrassa cette doctrine hu- 
maine et la porta en Italie. Ses disciples la suivirent 
très-long-temps : les célèbres philosophes Plotin, 
Jamblique et Porphyre la recommandèrent, et même 
la pratiquèrent, quoiqu'il soit assez rare de faire ce 
qu'on prêche. L'ouvrage de Porphyre sur l'abstinence 
des viandes, écrit au milieu de notre troisième siècle, 
très-bien traduit en notre langue par M. de Burigni, 
est fort estimé des savans; mais il n'a pas fait plus de 
disciples parmi nous que le livre du médecin Héquet. 
C'est en vain que Porphyre propose pour modèles les 



viande» 3g3 

bracmanes et les mages persans de la première classe, 
qui avaient en horreur la coutume d'engloutir dans 
nos entrailles les entrailles des autres créatures; il 
n'est suivi aujourd'hui que par les pères de la Trappe. 
L'écrit de Porphyre est adressé à un de ses anciens 
disciples nommé Firmus, qui se fit, dit-on, chrétien 
pour avoir la liberté de manger de la viande et de 
boire du vin. 

Il remontre à Firmus qu'en s'abstenant de la viande 
el des liqueurs forles, on conserve la santé de l'âme 
et du corps; qu'on vit plus long-temps et avec plus 
d'innocence. Toutes ses réflexions sont d'un théolo- 
gien scrupuleux, d'un philosophe rigide, et d'une 
âme douce et sensible. On croirait, en le lisant, que 
ce grand ennemi de l'église est un père de l'église. 

Il ne parle point de métempsycose, mais il regarde 
les animaux comme nos frères, parce qu'ils sont ani- 
més comme nous, qu'ils ont les mêmes principes de 
vie, qu'ils ont ainsi que nous des idées, du sentiment } 
de la mémoire, de l'industrie. Il ne leur manque que 
la parole; s'ils l'avaient, oserions-nous les tuer et les 
manger ? oserions-nous commettre ces fratricides ? 
Quel est le barbare qui pourrait faire rôtir un agneau, 
si cet agneau nous conjurait par un discours atten- 
drissant de n'être point à la fois assassin et anthropo- 
phage ? 

Ce livre prouve du moins qu'il y eut chez les gen- 
tils des philosophes de la plus austère vertu ; mais ils 
ne purent prévaloir contre les bouchers et les gour- 
mands. 

Il est à remarquer que Porphyre fait un très-bel 



3g4 vie. 

éloge des esséniens. ïl est rempli de vénération pour 
eux, quoiqu'ils mangeassent quelquefois de la viande. 
C'était alors à qui serait le plus vertueux, des essé- 
niens, des pythagoriciens, des stoïciens et des chré- 
tiens. Quand les sectes ne forment qu'un petit trou- 
peau, leurs mœurs sont pures; elles dégénèrent dès 
qu'elles deviennent puissantes. 

La cjola, il dado e Votiose piume 
Hanno daV mondo ogni virtà sbandita t 

VIE. 

On trouve ces paroles dans le Système de la na- 
ture, page 84? édition de Londres : « 11 faudrait dé- 
finir la vie avant de raisonner de l'âme; mais c'est ce 
que j'estime impossible. » 

C'est ce que j'ose estimer très-possible. La vie est 
organisation avec capacité de sentir. Ainsi on dit que 
tous les animaux sont en vie. On ne le dit des plantes 
que par extension, par une espèce de métaphore ou 
de catachrèse. Elles sont organisées, elles végètent; 
mais, n'étant point capables de sentiment, elles n'ont 
point proprement la vie. 

On peut être en vie sans avoir un sentiment actuel; 
car on ne sent rien dans une apoplexie complète, 
dans une léthargie, dans un sommeil plein et sans 
rêves, mais on a encore le pouvoir de sentir. Plu- 
sieurs personnes, comme on ne le sait que trop, ont 
été enterrées vives comme des vestales, et c'est ce qui 
arrive dans tous les champs de bataille, surtout dans 
les pays froids; un soldat est sans mouvement et sans 



vie. 3p,5 

haleine; s'il était secouru, il lés reprendrait; mais, 
pour avoir plus tôt fait, on l'enterre. ' 

Qu'est-ce que cette capacité de sensation ? Autre- 
fois vie et âme c'était même chose, et l'une n'est pas 
plus connue que l'autre, le fond en est-il mieux connu 
aujourd'hui ? 

Dans les livres sacrés juifs, âme est toujours em- 
ployée pour vie. 

(a) Dixit etiam Deus, producant aquœ reptile animœ viventis, 

Et Dieu dit 2 que les eaux produisent des reptiles d'âme vi- 
vante. 

Creavit Deus cetô grandia et omnem animam viventem atque 
motabilem cjuam produxerant aquœ. 

Il cre'a aussi de grands dragons ( tannitim ) , tout animal ayant 
rie et mouvement, que les eaux avaient produits. 

Il est difficile d'expliquer comment Dieu créa cei 
dragons produits par les eaux; mais la chose est ainsi, 
et c'est à nous de nous soumettre. 

(h) Producat terra anipiam viventem in génère suo, jumenta 
et reptilia. 

Que la terre produise âme vivante en son genre , des behô- 
moths et des reptiles. 

(c) Et in quibus est anima vwens, ad vescendum. 
Et à toute âme vivante pour se nourrir. 

Et inspiravit in faciem ejus spiraculum^ vitœ , et factus est 
homo in animam viventem. 

(d) Et il souffla dans ses narines souffle de vie, et l'homme 
eut souffle de vie (selon l'IiébréU). 

(a) Genèse, ch,I,v. 20. — {b) Ch.ï,?. 21.^ — (c) Gh.I,v.3o. 
~~ (^)Chap. II, y. 7, 



3q6 vie. 

Sancjuincm enim animarum vestrarum recjuiram d& manu 
cunctarum bestiarum, et de manu hominis, etc. 

Je redemanderai vos âmes aux mains des bêtes et des hommes. 

Ames signifie ici vies évidemment. Le texte sacré 
ne peut entendre que les bêtes auront avalé l'âme 
des hommes, mais leur sang, qui est leur vie. Quant 
aux mains que ce texte donne aux bêtes > il entend 
leurs griffes. 

En un mot, il y a plus de deux cents passages ou 
Tâme est prise pour la vie des bêtes ou des hommes ; 
mais il n'en est aucun qui vous dise ce que c'est que 
la vie et l'âme. 

Si c'est la faculté de la sensation , d'où vient cette 
faculté? A cette question tous les docteurs répondent 
par des systèmes, et ces systèmes sont détruits les 
uns par les autres. Mais pourquoi voulez-vous savoir 
d'où vient la sensation? il est aussi difficile de conce- 
voir la cause qui fait tendre tous les corps à leur 
commun centre, que de concevoir la cause qui rend 
Tanimal sensible. La direction de l'aimant vers le pôle 
arctique, les routes des comètes, mille autres phéno- 
mènes sont aussi incompréhensibles. 

II y a des propriétés évidentes de la matière , dont 
le principe ne sera jamais connu de nous. Celui de la 
sensation, sans laquelle il n'y a point dévie, est et 
sera ignoré comme tant d'autres. 

Peut-on vivre sans éprouver des sensations? non. 
Supposez un enfant qui meurt après avoir été toujours 
en léthargie ; il a existé, mais il n'a point vécu. 

Mais supposez un imbécile qui n'ait jamais eu 
d'idées complexes, et qui ait eu du sentiment; cer- 



VISION. 3q7 

tainement il a vécu sans penser; il n'a eu que les idées 
simples de ses sensations. 

La pensée est-elle nécessaire à la vie? non, puisque 
cet imbécile n'a point pensé, et a vécu. 

De là quelques penseurs pensent que la pensée 
n'est point l'essence de l'homme ; ils disent qu'il y a 
beaucoup d'idiots non pcnsans qui sont hommes, et 
si bien hommes qu'ils font des hommes, sans pouvoir 
jamais faire un raisonnement. 

Les docteurs qui croient penser répondent que ces 
idiots ont des idées fournies par leurs sensations. 

Les hardis penseurs leur répliquent qu'un chien 
de chasse, qui a bien appris son métier, a des idées 
beaucoup plus suivies, et qu'il est fort supérieur à ces 
idiots. De là naît une grande dispute sur Pâme. Nous 
n'en parlerons pas; nous n'en avens que trop parlé à 
Particle Ame, 

VISION. 

Quand je parle de vision, je n entends pas la ma- 
nière admirable dont nos yeux aperçoivent les objets, 
et dont les tableaux de tout ce que nous voyons se 
peignent dans la rétine : peinture divine, dessinée 
suivant toutes les lois des mathématiques, et qui par 
conséquent est, ainsi que tout le reste, de la main de 
l'éternel géomètre, en dépit de ceux qui font les en- 
tendus, et qui feignent de croire que Pœil n'est pas 
destiné à voir, l'oreille à entendre, et le pied à mar- 
cher. Cette matière a été traitée si savamment par 
tant de grands génies, qu'il n'y a plus de grains à ra- 
masser après leurs moissons. 

Dict. ph. 8. 34 



39$ VISION 

Je ne prétends point parler de l'hérésie dont fut 
accusé le pape Jean XXII , qui prétendait que les 
saints ne jouiraient de la vision béatlfique qu'après le 
jugement dernier, Je laisse là cette vision. 

Mon objet est cette multitude innombrable de 
visions dont tant de saints personnages ont été favo- 
risés ou tourmentés , que tant d'imbéciles ont cru 
avoir, et avec lesquels tant de fripons et de friponnes 
ont attrapé le monde , soit pour se faire une réputa^ 
tion de béats, de béates, ce qui est très-flatteur; soit 
pour gagner de l'argent, ce qui est encore plus ÛaU 
leur pour tous les charlatans, 

Calmet et Langlet ont fait d'amples recueils de ces 
visions. La plus intéressante à mon gré, celle qui a 
produit les plus grands effets, puisqu'elle a servi à la 
réforme des trois quarts de la Suisse, est celle de ce 
jeune jacobin Yetzer , dont j'ai déjà entretenu mon 
cher lecteur. Ce Yetzer vit, comme vous savez, plu- 
sieurs fois la sainte Vierge et sainte Barbe qui lui im- 
primèrent les stigmates de Jésus-Christ. Vous n'ignorez 
pas comment il reçut d'un prieur jacobin une hostie 
saupoudrée d'arsenic , et comment l'évêque de Lau- 
sanne voulut le faire brûler pour s'être plaint d'avoir 
été empoisonné. Vous avez vu que ces abominations 
furent une des causes du malheur qu'eurent les Ber- 
nois de cesser d'être catholiques, apostoliques et 
romains. 

Je suis fii c hé de n'avoir point à vous parler de 
visions de cette force. 

Cependant vous m'avouerez que la vision des révé- 
rends pères cordeliers d'Orléans, en 1 534 ? est cel * e 



VISION. 3$Q 

qui en approche le plus, quoique de fort loin. Le 
procès criminel qu'elle occasiona est encore en 
manuscrit dans la bibliothèque du roi de France f . 
n' 1770. 

L'illustre maison de Saint-Mémin avait fait de 
grands biens au couvent des cordcliers, et avait sa 
sépulture dans leur église. La femme d'un seigneur de 
Saint-Mémin \ prévôt d Orléans , étant morte , son 
mari, croyant que ses ancêtres s'étaient assez appau- 
vris en donnant aux moines, fit un présent à ces 
frères qui ne leur parut pas assez considérable. Ces 
bons franciscains s'avisèrent de vouloir déterrer la 
défunte , pour forcer le veuf à faire réenterrer sa 
femme en leur terre sainte, en les payant mieux. Le 
projet n'était pas sensé; car le seigneur de Saint- 
Mémin n'aurait pas manqué de la faire inhumer ail- 
leurs. Mais il entre souvent de la folie dans la fri- 
ponnerie. 

D'abord Famé de la dame de Saint-Mémin n'appa- 
rut qu'à deux frères. Elle leur dit (tv) : « Je suis 
damnée comme Judas, parce que mon mari n'a pas 
donné assez. » Les deux petits coquins qui rappor- 
tèrent ces paroles ne s'aperçurent pas qu'elles devaient 
nuire au couvent plutôt que lui profiter. Le but du' 
couvent était d'extorquer de l'argent du seigneur de 
Saint-Mémin pour le repos de l'àme de sa femme. 
Or, si madame de Saint Mémin était damnée, tout 
l'argent du monde ne pouvait la sauver; on n'avait 

(a) Tiré d'un manuscrit de la bibliothèque de Tévègue dff 
Blois , Caumartin. 



400 VISION. 

rien à donner ; les cordeliers perdaient leur rétri- 
bution. 

11 y avait dans ce temps-là très-peu de bon sens 
en France. La nation avait été abrutie par l'invasion 
des Francs, et ensuite par l'invasion de la théologie 
scolastique; mais il se trouva dans Orléans quelques 
personnes qui raisonnèrent. Elles se doutèrent que, 
si le grand Être avait permis que l'âme de madame de 
Saint-Mémin apparût à deux franciscains, il n'était 
pas naturel que cette âme se fût déclarée damnée 
comme Judas. Cette comparaison leur parut hors 
d'œuvre. Cette dame n'avait point vendu notre Sei- 
gneur Jésus-Christ trente deniers; elle ne s'était point 
pendue; ses intestins ne lui étaient point sortis du 
ventre 1 il n y avait aucun prétexte pour la comparer 
à Judas. 

Cela donna du soupçon; et la rumeur fut d'autant 
plus grande dans Orléans, qu'il y avait déjà des héré- 
tiques qui ne croyaient pas à certaines visions, et qui, 
en admettant des principes absurdes, ne laissaient 
pas pourtant d'en tirer d'assez bonnes conclusions. 
Les cordeliers changèrent donc de batterie, et mirent 
la dame en purgatoire. 

Elle apparut donc encore , et déclara que le pur- 
gatoire était son partage; mais elle demanda d'être 
déterrée. Ce n'était pas l'usage qu'on exhumât les 
purgatoriés, mais on espérait que M. de Saint-Mémin 
préviendrait cet affront extraordinaire en donnant 
quelque argent. Cette demande d'être jetée hors de 
l'église augmenta les soupçons. On savait bien que 



v .- vision. 4o* 

les âmeV apparaissaient souvent, mais elles ne de- 
mandent point qu'on les déterre. 

L'âme, depuis ce temps, ne parla plus; mais elle 
lutina tout le monde dans le couvent et dans l'église. 
Les frères cordeliers l'exorcisèrent. Frère Pierre 
d'Arras s'y prit, pour la conjurer, d'une manière qui 
n'était pas adroite. Il lui disait : Si tu est Pâme de feu 
madame de Saint-Mémin, frappe quatre coups; et on 
entendit les quatre coups. Si tu es damnée, frappe six 
coups ; et les six coups furent frappés. Si tu es encore 
plus tourmentée en enfer parce que ton corps est 
enterré en terre sainte, frappe six autres coups; et 
ces six autres coups furent entendus encore plus 
distinctement (£). Si nous déterrons ton corps, et si 
nous cessons de prier Dieu pour toi , seras -tu moins 
damnée ? frappe cinq coups pour nous le certifier; et 
l'âme le certifia par cinq coups. 

Cet interrogatoire de l'âme, fait par Pierre d'Arras, 
fut signé par vingt-deux cordeliers , à la tête desquels 
était le révérend père provincial. Ce père provincial 
lui fit le lendemain les mômes questions, et il lui fut 
répondu de même. 

On dira que l'âme ayant déclaré qu'elle était en 
purgatoire, les cordeliers ne devaient pas la supposer 
en enfer; mais ce n'est pas ma faute si des théologiens 
se contredisent. 

Le seigneur de Saint-Mémin présenta requête au 
roi contre les pères cordeliers. Us présentèrent re- 

(b) Toutes ces particularités sont détaillées dans l'histoire des 
apparitions et visions de l'abbé Langlet. 

34. 



402 VISION DE CONSTANTIN. 

quête de leur côté; le roi délégua des jugera, la tête 
desquels était Adrien Fumée, maître des requêtes. 

Le procureur général de la commission requit que 
lesdits cordeliers fussent brûlés; mais l'arrêt ne les 
condamna qu'à faire tous amende honorable la torche 
au poing, et à être bannis du royaume. Cet arrêt est 
du 18 février 1 534- 

Apres une telle vision , il est inutile d'en rapporter 
d'autres : elles sont toutes ou du genre de la fripon- 
nerie, ou du genre de la foiie. Les visions du premier 
genre sont du ressort de la justice; celles du second 
genre sont ou des visions de fous malades, ou des 
visions de fous en bonne santé. Les premières appar- 
tiennent à la médecine, et les secondes aux petites 
maisons. 

VISION DE CONSTANTIN. 

De graves théologiens n'ont pas manqué d'alléguer 
deS raisons spécieuses pour soutenir la vérité de 
l'apparition de la croix au ciel ; mais nous allons voir 
que leurs argumens ne sont point assez convaincans 
pour exclure le doute; les témoignages qu'ils citent 
en leur faveur n'étant d'ailleurs ni persuasifs , ni 
d'accord entre eux. 

Premièrement , on ne produit d'autres témoins 
que des chrétiens, dont la déposition peut être sus- 
pecte, dans ce cas où il s'agit d'un fait qui prouverait 
la divinité de leur religion. Comment aucun auteur 
païen n'a -t- il fait mention de cette merveille, que 
toute l'armée de Constantin avait également aperçue? 
Que Zosime, qui semble avoir pris à tâche de dimi- 



VrSION DE CONSTANTIN. 4o3 

nuer la gloire de Constantin , n'en ait rien dif, cela 
n'est pas surprenant; mais ce qui paraît étrange, est 
le silence de l'auteur du panégyrique de Constantin, 
prononcé en sa présence, à Trêves, dans lequel ce 
panégyriste s'exprime en termes magnifiques sur 
toute la guerre contre Maxencc, que cet empereur 
avait vaincu. 

Nasaire, autre rhéteur, qui, dans son panégyri- 
que , disserte si éloquemment sur la guerre contre 
Maxence, sur la clémence dont usa Constantin après 
la victoire , et sur la délivrance de Rome , ne dit pas 
un mot de cette apparition, tandis qu'il assure que 
par toutes les Gaules on avait yu des armées célestes 
qui prétendaient être envoyées pour secourir Con- 
stantin. 

Non - seulement cette vision surprenante a été 
inconnue aux auteurs païens, mais à trois écrivains 
chrétiens qui avaient la plus belle occasion d'en 
parler. Optatien Porphyre fait mention plus d'une fois 
du monogramme de Christ, qu'il appelle le signe 
céleste, dans le panégyrique de Constantin qu'il 
écrivit en vers latins; mais on n'y trouve pas un mot 
sur l'apparition de la croix au ciel. 

Lactance n'en dit rien dans son Traité de la mort 
des persécuteurs, qu'il composa vers l'an 3 1 4? deux 
ans après la vision dont il s'agit. Il devait .cependant 
être parfaitement instruit de tout ce qui regarde Con- 
stantin, ayant été précepteur de Crispus, fils de ce 
prince. Il rapporte seulement (a) que Constantin fut 
" ■ - ' ■ — ■ ■ ■ . ■ ■■ — . « ■ -■ » 

(a) Gliap. XLIV. 



4 °4 VISION DE CONSTANTIN. 

averti en songe de mettre sur les boucliers de ses 
soldats la divine image de la croix, et de livrer 
bataille; mais, en racontant un songe dont la vérité 
n'avait d'autre appui que le témoignage de l'empereur, 
il passe sous silence un prodige qui avait eu toute 
l'armée pour témoin. 

II y a plus; Eusèbe de Césarée lui-même, qui a 
donné le ton à tous les autres historiens chrétiens sur 
ce sujet, ne parle point de cette merveille dans tout 
le cours de son Histoire ecclésiastique, quoiqu'il s'y 
étende fort au long sur les exploits de Constantin 
contre Maxence. Ce n'est que dans la vie de cet em- 
pereur qu'il s'exprime en ces termes (b) : « Constan- 
tin, résolu d'adorer le dieu de Constance, son père, 
Jjnplora la protection de ce dieu contre Maxence. 
Pendant qu'il lui fesait sa prière, il eut une vision 
merveilleuse, et qui paraîtrait peut-être incroyable 
si elle était rapportée par un autre; mais puisque ce 
victorieux empereur nous l'a racontée lui-même, à 
nous, qui écrivons cette histoire long -temps après , 
lorsque nous avons été connus de ce prince , et que 
nous avons eu part à ses bonnes grâces, confirmant 
ce qu'il disait par serment, qui pourrait en douter, 
surtout l'événement en ayant confirmé la vérité ? 

« ïl assurait qu'il avait vu dans l'après-midi , lors- 
que le soleil baissait, une croix lumineuse au-dessus 
du soleil, avec cette inscription en grec : Vainquez 
par ce signe; que ce spectacle l'aurait extrêmement 
étonné , de même que tous les soldats qui le suivaient, 

(b) Uv. I, chap. XXVIII, XXXI et XXII. 



VISION DE CONSTANTIN. Iyo5 

qui furent témoins du miracle ; que, tandis qu'il avait 
l'esprit tout occupé de cette vision et qu'il cherchait, 
à en pénétrer le sens, la nuit étant survenue, Jésus- 
Christ lui était apparu pendant son sommeil , avec le 
même signe qu'il lui avait montré le jour dans l'air, et 
lui avait commandé de faire un étendard de la même 
forme, et de le porter dans les combats pour se 
garantir du danger. Constantin, s'étant levé dès la 
pointe du jour, raconta à ses amis le songe qu'il avait 
eu ; et , ayant fait venir des orfèvres et des Irpidaires , 
il s'assit au milieu, leur expliqua la figure du signe 
qu'il avait vu, et leur commanda d'en faire un sem- 
blable d'or et de pierreries : et nous nous souvenons 
de l'avoir vu quelquefois* » 

Eusèbe ajoute ensuite que Constantin , étonné 
d'une si admirable vision, fit venir les prêtres chré- 
tiens ; et qu^instruit par eux, il s'appliqua à la lecture 
de nos livres sacrés, et conclut qu'il devait adorer 
avec un profond respect le Dieu qui lui était apparu. 

Comment concevoir qu'une vision si admirable , 
vue de tant de milliers de personnes, et si propre à 
justifier la vérité de la religion chrétienne, ait été in- 
connue à Eusèbe , historien si soigneux de rechercher 
tout ce qui pouvait contribuer à faire honneur au 
christianisme , jusqu'à citer à faux des monumens 
profanes, comme nous l'avons vu à l'article Eclipse? 
et comment se persuader qu'il n'en ait été informé que 
plusieurs années après, par le seul témoignage de 
Constantin ? N'y avait-il donc point de chrétiens dans 
l'armée qui fissent gloire publiquement d'avoir vu un 
pareil prodige? auraient-ils eu si peu d'intérêt à leur 



4o6' VISION DE CONSTANTIN. 

Cause , que de garder le silence sur un si grand mi- 
racle? Doit-on après cela s'étonner que Gélase de 
Cisique, un des successeurs d'Eusèbe dans le siège de 
Césarée au cinquième siècle, ait dit que Lien des 
gens soupçonnaient que ce n'était là qu'une fable in- 
ventée en faveur de la religion chrétienne (c) ? 

Ce soupçon sera bien plus fort, si l'on fait atten- 
tion combien peu les témoins sont d'accord entre eux 
sur les circonstances de cette merveilleuse appari- 
tion. Presque tous assurent que la croix fut vue de 
Constantin et de toute son armée; et Gélase ne parie 
que de Constantin seul. Ils diffèrent sur le temps de 
la vision. Philostorge , dans son Histoire ecclésias- 
tique, dont Phoiius nous a conservé l'extrait, dit ( /) 
que ce fut lorsque Constantin remporta la victoire 
sur Maxence; d'autres prétendent que ce fut aupara- 
vant, lorsque Constantin fesait des préparatifs pour 
attaquer le tyran , et qu'il était en marche avec son 
armée. Arthémius, cité par Métaphraste et Surius, 
sur le 20 octobre, dit que c'était à midi; d'autres 
l'après midi, lorsque le soleil baissait. 

Les auteurs ne s'accordent pas davantage sur la 
vision même, le plus grand nombre n'en reconnais- 
sant qu'une, et encore en songe; il n'y a qu'Eusèbe, 
suivi par Philostorge et Socrate (c) , qui parlent de 
deux; l'une que Constantin vit le jour, et l'autre qu'il 
vit en songe, servant à confirmer la première; Nicé- 
phore Calliste (f) en compte trois. 

(c) Hist. des act. du conc. de Nicée, ch. IV. — [d) Liv. I, ch. VI. 
fe) Hist. eccl., liv. I, ch. II. — (f) Idem, liv. VHI, chap. III. 



VISION DE CONSTANTIN. 4°7 

L'inscription offre de nouvelles différences. Eusèbe 
dit qu'elle était en grec, d'autres ne parlent point 
d'inscription. Selon Philostorgc et Nicéphore, elle 
était en caractères latins; les autres n'en disent rien, 
et semblent par leurrécit supposer que les caractères 
étaient grecs, Philostorge assure que l'inscription 
était formée par un assemblage d'étoiles ; Arthémius 
dit que les lettres étaient dorées. L'auteur cité par 
Pkotius (g) les représente composées de la même ma- 
tière lumineuse que la croix ; et selon Sosomène (A) , 
il n'y avait point d'inscription; et ce furent les anges 
qui dirent à Constantin : « Remportez la victoire par 
oc signe. » 

Enfin le rapport des historiens est opposé sur les 
suites de cette vision. Si l'on s'en tient à Eusèbe , 
Constantin, aidé du secours de Dieu, remporta sans 
peine la victoire sur Maxence. Mais , selon Lactance 
la victoire fut fort disputée. Il dit même que les 
troupes de Maxence eurent quelque avantage avant 
que Constantin eût fait approcher son armée des 
portes de Piome. Si l'on en croit Eusèbe et Sosomène, 
depuis cette époque, Constantin fut toujours victo- 
rieux , et opposa le signe salutaire de la croix à ses 
ennemis , comme un rempart impénétrable. Cepen- 
dant un auteur chrétien , dont M. de Valois a rassem- 
blé des fragmens à la suite d'Ammien Marcellin (i) , 
rapporte que , dans les deux batailles livrées à Licinius 
par Constantin, la victoire fut douteuse , et que Con- 
' — ■' ' ■■ ' ■ ■ ' .,,.,, . % — 

fj) Bibl., cahier a56. — (h) Histoire eccl. , liv. I, chap. III. 
(i) Page 473 et 4j5. 



4oS VISION DE CONSTANTIN. 

stantin fut même blessé légèrement à la cuisse; et 
Nicéphore (/r) dit que depuis la première apparition 
il combattit deux fois les Byzantins sans leur oppo- 
ser la croix , et ne s'en serait pas même souvenu s'il 
n'eût perdu neuf mille hommes, et s'il n'eût eu en- 
core deux fois la même vision. Dans la première, les 
étoiles étaient arrangées de façon qu'elles formaient 
ces mots d un psaume (/) : a Invoque-moi au jour de 
ta détresse, je t'en délivrerai, et tu m honoreras; » 
et l'inscription de la dernière, beaucoup plus claire 
et plus nette encore, portait : « Par ce signe tu vain- 
cras tous tes ennemis. » 

Philostorge assure que la vision de la croix et la 
victoire remportée sur Maxence déterminèrent Con- 
stantin à embrasser la foi chrétienne ; mais Rufin , qui 
a traduit en latin l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, 
dit qu il favorisait déjà le christianisme et honorait le 
vrai Dieu. L'on sait cependant qu'il ne reçut le bap- 
tême que peu de jours avant de mourir, comme le 
disent expressément Philostorge (m) , saint Atha- 
nase (h) , saint Ambroise (o) , saint Jérôme (p) , So- 
crate (7) , Théodoret (/) , et l'auteur de la chronique 
d'Alexandrie (5). Cet usage, commun alors, était 
fondé sur la croyance que le baptême effaçant tous 
les péchés de celui qui le reçoit, on mourait assuré 
de son salut. 

Nous pourrions nous borner à ces réflexions gêné- 

(Je) Liv. VII, chap. XLVH. — (0 Ps. XLIX, v. 16. 
(m) Liv. VI, chap. VI. — (n) Page 9 7, sur le synode. 
(o) Oraison sur la mort de Théodose. — (p) Chron. , année 337. 
**if4) Liv. II, ch. XLVH. — (r) Chap. XXXII. — (s) Pag. 684. 



VISION DE CONSTANTIN. 4°9 

raies; mais, par surabondance de droit, discutons 
l'autorité dEusèbe comme historien; et celle de Con-r 
stantin et d'Arthéniius comme témoins oculaires. 

Pour Arlhémius, nous ne pensons pas qu'on doive 
le mettre au rang des témoins oculaires, son discours 
n'étant fondé que sur ses Actes, rapportés par Méta- 
phraste, auteur fabuleux , Actes que Baronius prétend 
à tort de pouvoir défendre , en môme temps qu'il 
avoue qu'on les a interpolés. 

Quant au discours de Constantin rapporté par Eu- 
sebe , c'est sans contredit une chose étonnante que 
cet empereur ait craint de n'en être pas cru à moins 
qu'il ne fit serment, et qu'Eusèbe n'ait appuyé son 
témoignage par celui d'aucun des officiers ou des 
soldats de l'armée. Mais, sans adopter ici l'opinion 
de quelques savans , qui doutent qu'Eusèbe soit l'au- 
teur de la vie de Constantin, îvest-ce pas un témoin 
qui dans cet ouvrage revêt partout le caractère de pa- 
négyriste plutôt que celui d historien? N'est-ce pas un 
écrivain qui a supprimé- soigneusement tout ce qui pou- 
vait être désavantageux et peu honorable à son héros? 
En un mot, ne montre-t-il pas sa partialité, quand 
il dit dans son Histoire ecclésiastique (f ) , en parlant 
de Maxence , qu'ayant usurpé à Rome la puissance 
souveraine, il feignit d'abord , pour flatter le peuple, 
de faire profession de la religion chrétienne; comme 
s'il eût été impossible à Constantin de se servir d'une 
feinte pareille, et de supposer cette vision , de même 
que Licinius quelque temps après, pour encourager 

(tj • iv. VIII, chap. XIV. 



4 ï VISION DE CONSTANTIN. 

ses soldats contre Maximin, supposa qu'un ange lui 
avait dicté en songe une prière qu'il devait réciter 
avec son armée ? 

Comment en effet Eusèbe a-t-il le front de donner 
pour chrétien un prince qui fit rebâtir à ses dépens le 
temple de la Concorde, comme il est prouvé par une 
inscription qui se lisait du temps de LélioGiraldi dans 
la basilique de Latran? Un prince qui fit périr Crispus 
son fils, déjà décoré du titre de césar, sur un léger 
soupçon d'avoir commerce avecFausta sa belle-mère, 
qui fit étouffer, dans un bain trop chauffé, cette 
morne Fausta son épouse, à laquelle il était redevable 
de la conservation de ses jours ; qui fit étrangler l'em- 
pereur Maximien Herculius son père adoptif; qui ôta 
la vie au jeune Licinius son neveu, qui fesait paraître 
de fort bonnes qualités; qui enfin s'est déshonoré par 
tant de meurtres, que le consul Ablavius appelait ces 
temps-là néroniens ? On pourrait ajouter qu'il y a 
d'autant moins de fond à faire sur le serment de Con- 
stantin, qu'il n'eut pas le moindre scrupule de se parju- 
rer, en fesant étrangler Licinius à qui il avait promis 
la vie par serment. Eusèbe passe scus silence toutes 
ces actions de Constantin qui sont rapportées par 
Euirope (u), Zosimc (r), Orose (jf), saint Jérôme (; ) 
et Aurélius Victor («). 

N'a-t-on pas lieu de penser après cela que l'appa- 
rition prétendue de la croix dans le ciel n'est qu'une 
fraude que Constantin imagina pour favoriser le succès 

(u) Liv. X , ch. IV. — (;r) Liv. II, eh. XXUL — (y) Li VII^ 
ch. XXVIII. — (s) Chron,, année 3a i. — (a) Epitome , ch. I. 



VISION DE CONSTANTIN. 4 11 

de ses entreprises ambitieuses? Les médailles de ce 
prince et de sa famille, que Ton trouve dans Banduri 
et dans l'ouvrage intitulé Numismata imperatorum 
romanorum; Tare de triomphe dont parle Bavo- 
nius (fr), dans l'inscription duquel le sénat et le 
peuple romain disaient que Constantin , par Tin* 
stinct de la Divinité, avait vengé la république du 
tyran Maxence et de toute sa faction; enfin, la statue 
que Constantin lui-même se fit ériger à Rome, tenant 
une lance terminée par un travers en forme de croix, 
avec cette inscription que rapporte Eusèbe (c) : 
« Par ce signe salutaire , j'ai délivré votre ville du 
joug de la tyrannie; » tout cela, dis-je, ne prouve 
que l'orgueil immodéré de ce prince artificieux, qui 
voulait répandre partout le bruit de son prétendu 
songe, et en perpétuer la mémoire. 

Cependant , pour excuser Eusèbe , il faut lui 
comparer un évêque du dix-septième siècle que Lt 
Bruyère n'hésitait pas d'appeler un père de l'église. 
Bossuet, en même temps qu'il s'élevait avec un achar- 
nement si impitoyable contre les visions de l'élégant 
et sensible Fénélon , commentait lui-même, dans 
Y oraison funèbre d'Anne de Gonzague de Clèves, les 
deux visions qui avaient opéré la conversion de cette 
princesse Palatine. Ce fut un songe admirable, dit ce 
prélat; elle crut que, marchant seule dans une foret, 
elle y avait rencontré un aveugle dans une petite 
loge. Elle comprit qu'il manque un sens aux incré- 
dules comme à l'aveugle ; et en même temps, au milieu 

(b) Torr.e HI, page 296. — (c) Liv. I, chap. IV. 



4l2 VŒUX. 

d'un songe si mystérieux, elle fît l'application de la 
belle comparaison de l'aveugle aux vérités de la reli- 
gion et de l'autre vie. 

Dans la seconde vision, Dieu continua de l'in- 
struire comme il a fait Joseph et Salomon; et, durant 
l'assoupissement que l'accablement lui causa, il lui 
mit dans l'esprit cette parabole si semblable à celle 
de l'Évangile. Elle voit paraître ce que Jésus-Christ 
ira pas dédaigné de nous donner comme l'image de sa 
tendresse (.7) ; une poule devenue mère , empressée 
autour des petits qu'elle conduisait. Un d'eux s'étant 
écarté, notre malade le voit englouti par un chien 
avide. Elle accourt, elle lui arrache cet innocent ani- 
mal. En même temps on lui crie d'un autre côté qu'il 
le fallait rendre au ravisseur. Non, dit-elle, je ne le 
rendrai jamais. En ce moment elle s'éveilla, et l'ap- 
plication de la figure qui lui avait été montrée se fit 
en un instant dans son esprit. 

VOEUX. 

Faire un vœu pour toute sa vie, c'est se faire 
esclave. Comment peut-on souffrir le pire de tous les 
esclavages dans un pays où l'esclavage est proscrit ? 

Promettre à Dieu par serment qu'on sera, depuis 
l'âge de quinze ans jusqu'à sa mort, jacobin, jésuite, 
ou capucin, c'est affirmer qu'on pensera toujours en 
capucin, en jacobin ou en jésuite. Il est plaisant de 
promettre pour toute sa vie ce que nul homme n'est 
sûr de tenir du soir au matin. 



(d) Matt., chap. XXIII, v. 37. 



vœux. 413 

Comment les gouvcrncmens ont-ils été assez eiir 
nemis d'eux-mêmes, assez absurdes, pour autoriser 
les citoyens à faire l'aliénation de leur liberté dans un 
âge où il n'est pas permis de disposer de la moindre 
partie de sa fortune ? Comment tous les magistrats 
étant convaincus de l'excès de cette sottise n'y met- 
tent-ils pas ordre? 

N'est-on pas épouvanté quand on fait réflexion 
qu'on a plus de moines que de soldats ? 

N'est-on pas attendri quand on découvre les se- 
crets des cloîtres, les turpitudes, les horreurs, les 
tourmens auxquels se sont soumis de malheureux 
enfans qui détestent leur état de forçat quand ils sont 
hommes, et qui se débattent avec un désespoir inutile 
contre les chaînes dont leur folie les a chargés ? 

J'ai connu un jeune homme que ses parens enga- 
gèrent à se faire capucin A quinze ans et demi; il ai- 
mait éperdument une fille à peu près de cet âge. Dès 
que ce malheureux eut fait ses vœux à François 
d'Assise, le diable le fît souvenir de ceux qu'il avait 
faits à sa maîtresse, à qui il avait signé une promesse 
de mariage. Enfin le diable étant plus fort que saint 
François, le jeune capucin sort de son cloître, et 
court à la maison de sa maîtresse; on lui dit qu'elle 
s'est jetée dans un couvent, et qu'elle a fait pro- 
fession. 

Il vole au couvent, il demande à la voir, il ap- 
prend qu'elle est morte de désespoir. Cette nouvelle 
lui ôte l'usage de ses sens, il tombe presque sans vie. 
On le transporte dans un couvent d'hommes voisin, 
non pour lui donner les secours nécessaires qui ne 

35. 



4l 4 VŒUX. 

peuvent tout au plus que sauver le corps, mais pour 
lui procurer la douceur de recevoir avant sa mort 
l'extrême-onction qui sauve infailliblement l'âme. 

Cette maison où l'on porta ce pauvre garçon éva- 
noui, était justement un couvent de capucins. Ils le 
laissèrent charitablement à leur porte pendant plus 
de trois heures; mais enfin il fut heureusement re- 
connu par un des révérends pères, qui l'avait vu dans 
le monastère d'où il était sorti. Il fut porté dans une 
cellule, et Ton y eut quelque soin de sa vie, dans le 
dessein de la sanctifier par une salutaire pénitence. 
Dès qu'il eut recouvré ses forces, il fut conduit 
bien garrotté à son couvent, et voici très-exactement 
comme il y fut traité. D'abord on le descendit dans 
une fosse profonde, au bas de laquelle est une pierre 
très-grosse, à laquelle une chaîne de fer est scellée. 
Il fut attaché à cette chaîne par ur> pied; on mit au- 
près de lui un pain d'orge et une cruche d'eau; après 
quoi on referma la fosse, qui se bouche avec un large 
plateau de grès, qui ferme l'ouverture par laquelle 
on l'avait descendu. 

Au bout de trois jours on le tira de sa fosse pour 
le faire comparaître devant la tournelle des capucins. 
Il fallait savoir s'il avait des complices de son éva- 
sion; et, pour l'engager à les révéler, on l'appliqua a 
la question usitée dans le couvent. Cette question 
préparatoire est infligée avec des cordes qui serrent 
les membres du patient, et qui lui font souffriivûne 
espèce d'estrapade. 

Quand il eut subi ces tournons, il fut condamné 
à être enfermé pendant deux ans dans son cachot, et 



VŒUX. 4 IC) 

à en sortir trois fois par semaine pour recevoir sur 
son corps entièrement nu la discipline avec des 
chaînes de fer. 

Son tempérament résista seize mois entiers à co 
supplice. Il fut enfin assez heureux pour se sauver, à 
la faveur d'une querelle arrivée entre les capucins. 
Ils se battirent les uns contre les autres, et le prison- 
nier échappa pendant la mêlée. 

S'étant caché pendant quelques heures dans des 
broussailles, il se hasarda de se mettre en chemin au 
déclin du jour, pressé par la faim et pouvant «à peine 
se soutenir. Un samaritain qui passait eut pitié de ce 
spectre*, il le conduisit dans sa maison, et lui donna 
du secours. C'est cet infortuné lui-même qui m'a 
conté son aventure en présence de son libérateur. 
Voilà donc ce que les vœux produisent. 

C'est une question fort curieuse de savoir si les 
horreurs qui se commettent tous les jours chez les 
moines mendians sont plus révoltantes que les ri- 
chesses pernicieuses des autres moines qui réduisent 
tant de familles à l'état de mendian.s. 

Tous ont fait vœu de vivre à. nos dépens, d'être un 
fardeau à leur patrie, de nuire à la population, de 
trahir leurs contemporains et la postérité. Et nous le 
souffrons ! 

Autre question intéressante pour les officiers. 

On demande pourquoi on permet à des moines de 
reprendre un de leurs moines qui s'est fait soldat, et 
pourquoi un capitaine ne peut reprendre un déserteur 
qui s'est fait moine ? 



4*6 VOLONTÉ. 

VOLONTE. 

Des Grecs fort subtils consultaient autrefois le 
pape Honorius I, pour savoir si Jésus, lorsqu'il était 
au monde, avait eu une volonté ou deux volontés, 
lorsqu'il se déterminait à quelque action; par exem- 
ple, lorsqu'il voulait dormir ou veiller, manger ou 
aller à la garde-robe, marcher ou s'asseoir. 

Que vous importe? leur répondait le très -sage 
évéque de Rome, Honorius. Il a certainement aujour- 
d'hui la volonté que vous soyez gens de bien, cela 
vous doit suffire; il n'a nulle volonté que vous soyez 
des sophistes babillards , qui vous battez continuelle- 
ment pour la chappe à Févêque, et pour l'ombre de 
làne. Je vous conseille de vivre en paix, et de ne 
point perdre en disputes inutiles un temps que vous 
pourriez employer en bonnes œuvres. 

Saint père, vous avez beau dire, c'est ici la plus importante 
affaire du monde. Nous avons déjà mis ÏEurope, l'Asie et VA- 
frique en feu pour savoir si Jésus avait deux personnes et une 
nature, ou une nature et deux personnes, ou bien deux per- 
sonnes et deux natures, ou bien une personne et une nature. 

Mes chers frères, vous avez très-mal fait : il fal- 
lait donner du bouillon aux malades, du pain aux 
pauvres. 

Il s'agit bien de secourir les pauvres ! voilà-t-il pas le pa- 
triarche Sercjius qui vient de faire décider dans un concile à 
Constantinople, que Jésus avait deux natures et unev.olonté! et 
l'empereur qui n'y entend rien est de cet avis. 

Eh bien, soyez-en aussi; et surtout défendez-vous 
mieux contre les mahométans qui vous donnent tous 



VOLONTE. 4 ! 7 

les jours sur les oreilles , et qui ont une très-mauvaise 
volonté contre vous. 

C'est hien dit; mais voilà les êvêques de Tunis, de Tripoli, 
d'Alqer, de Maroc qui tiennent fermement pour les deux volon- 
tés. Il faut avoir une opinion ; quelle est la vetre? 

Mon opinion est que vous êtes des fous qui per- 
drez la religion chrétienne que nous avons établie 
avec tant de peine. Vous ferez tant par vos sottises, 
que Tunis, Tripoli, Alger, Maroc, dont vous me 
parlez, deviendront musulmans, et qu'il n'y aura pas 
une chapelle chrétienne en Afrique. En attendant, je 
suis pour l'empereur et le concile, jusqu'à ce que 
vous ayez pour vous un autre concile et un autre 
empereur. 

Ce ri est pas nous satisfaire. Croyez-vous deux volontés ou 
une? 

Ëcautez; si ces deux volontés sont semblables , 
c'est comme s'il n'y en avait qu'une seule; si elles 
sont contraires, celui qui aura deux volontés à la 
fois fera deux choses contraires à la fois, ce qui est 
absurde; par conséquent, je suis pour une seule vo- 
lonté. 

Ah! saint père, vous êtes monothêlite. A Vhêrêsie! au diahlc ! 
à l'excommunication, à la déposition; un concile, vite un autre 
concile; un autre empereur, un autre evèque de Rome, un autre 
patriarche. 

Mon Dieu! que ces pauvres Grecs sont fous avec 
toutes leurs vaines et interminables disputes , et que 
mes successeurs feront bien de songer à être puissans 
et riches! 



4l8 VOYAGE DE SAINT PIERRE 

A peino Honorius avait proféré ces paroles, qu'il 
apprit que l'empereur Héraciius était mort après avoir 
été bien battu par les mahométans. Sa veuve Martine 
empoisonna son beau-fils; le sénat fit couper la langue 
à Martine et le nez à un autre fils de l'empereur. Tout 
l'empire grec nagea dans le sang. 

N'eût-il pas mieux valu ne point disputer sur les 
deux volontés? Et ce pape Honorius, contre lequel 
les jansénistes ont tant écrit, n'était-il pas un homme 
très-sensé ? 

VOYAGE DE SAINT PIERRE A ROME. 

La fameuse dispute, si Pierre fît le voyage de Rome, 
n'est-elle pas au fond aussi frivole que la plupart des 
autres grandes disputes ? Les revenus de l'abbaye de 
Saint-Denis en France ne dépendent ni de la vérité 
du voyage de Saint- Denis l'Aréopagite d'Athènes au 
milieu des Gaules, ni de son martyr à Montmartre, 
ni de l'autre voyage qu'il fit après sa mort, de Mont- 
martre à Saint -Denis, en portant sa tète entre ses 
bras , et en la baisant à chaque pause. 

Les chartreux ont de très-grands biens, sans qu'il 
y ait la moindre vérité dans l'histoire du chanoine 
de Paris, qui se leva de sa bière à trois jours con- 
sécutifs, pour apprendre aux assistans qu'il était 
damné. 

De même, il est bien sûr que les revenus et les 
droits du pontife romain peuvent subsister, soit que 
Simon Barjone, surnommé Céphas, ait été à Rome, 
soit qu'il n'y ait pas été. Tous les droits des métropo- 
litains de Rome et de Constantinople furent établis au 



AROME. 4^9 

concile de Chalcédoine, en 45 1 Je notre ère vulgaire, 
et il ne fut question dans ce concile d'aucun voyage 
fait par un apôtre à Byzance ou à Rome. 

Les patriarches d'Alexandrie et de Constantinople 
suivirent le sort de leurs provinces. Les chefs ecclé- 
siastiques des deux villes impériales et de l'opulente 
Egypte devaient avoir naturellement plus de privi- 
lèges, d'autorités, de richesses, que les évêques des 
petites villes. 

Si la résidence d'un apôtre dans une ville avait 
décidé de tant de droits, l'évêque de Jérusalem aurait 
sans contredit été le premier évêque de la chrétienté. 
Il était évidemment le successeur de saint Jacques, 
frère de Jésus -Christ, reconnu pour fondateur de 
cette église, et appelé depuis le premier de tous les 
évêques. Nous ajouterions que par le même raison- 
nement, tous les patriarches de Jérusalem devaient 
être circoncis, puisque les quinze premiers évêques 
de Jérusalem, berceau du christianisme et tombeau 
de Jésus-Christ , avaient tous reçu la circoncision (a) . 

11 est indubitable que les premières largesses faites 
à l'église de Rome par Constantin , n'ont pas le 
moindre rapport au voyage de saint Pierre. 

i°. La première église élevée à Rome fut celle de 
saint Jean : elle en est encore la véritable cathédrale. 

(a) ce II fallut que quinze évêques de Jérusalem fassent cir- 
concis, et que tout le monde pensât comme eux, coopérât avec 
eux. » (Saint Épipliane, Hérés. LXX.) 

«J'ai appris, par les monumens des anciens, que jusqu'au 
siège de Jérusalem par Adrien, il y eut quinze évoques de suite 
n:tifs de cette ville. » (Eusèbe, liv. IV.) 



4^0 VOYAGE DE SAINT PIERRE 

[J est sur qu'elle aurait été dédiée à saint Pierre s'il 
eu avait été le premier évêque; c'est la plus forte de 
toutes les présomptions; elle seule aurait pu finir la 
dispute. 

a\ A cette puissante conjecture se joignent des 
preuves négatives convaincantes. Si Pierre avait été 
à Rome avec Paul , les Actes des apôtres en auraient 
parlé, et ils n'en disent pas uri mot. 

3°. Si saint Pierre était ailé prêcher l'évangile à 
Rome, saint Paul n'aurait pas dit dans son épître aux 
Galates : « Quand ils virent que l'évangile du prépuce 
m'avait été confié , et à Pierre celui de la circonci- 
sion , ils me donnèrent les mains à moi et à Barnabe ; 
ils consentirent que nous allassions chez les gentils, 
et Pierre chez les circoncis. » 

4 • Dans les lettres que Paul écrit de Rome , il ne 
parle jamais de Pierre; donc il est évident que Pierre 
n'y était pas. 

5°. Dans les lettres que Paul écrit à ses frères de 
Pvome, pas le moindre compliment à Pierre, pas la 
moindre mention de lui; donc Pierre ne lit un voyage 
à Rome, ni quand Paul était en prison dans cette 
capitale, ni quand il en était dehors. 

6°. On n'a jamais connu aucune lettre de saint 
Pierre datée de Rome. 

7°. Quelques-uns, comme Paul-Orose, Espagnol 
du cinquième siècle, veulent qu'il ait été à Rome les 
premières années de Claude; et les Actes des apôtres 
disent qu'il était alors à Jérusalem, et les Épîtres de 
Paul disent qu'il était à Antioche. 

8\ Je ne prétends point apporter en preuve qu'à 



r A ROME. Jfcll 

parler humainement et selon les règles de la critique 
profane , Pierre ne pouvait guère aller de Jérusalem 
à Rome, ne sachant ni la langue latine, ni même la 
langue grecque, laquelle saint Paul parlait, quoique 
assez mal. Il est dit que les apôtres parlaient toutes 
les langues de l'univers, ainsi je me tais. 

9 . Enfin, la première notion qu'on ait jamais eue 
du voyage de saint Pierre à Rome , vient d'un nommé 
Papias, qui vivait environ cent ans après saint Pierre. 
Ce Papias était Phrygien; il écrivait dans la Phrygie, 
et il prétendit que saint Pierre était allé à Rome, sur 
ce que dans une de ses lettres il parle de Babylone. 
Nous avons en effet une lettre attribuée à saint Pierre 
écrite en ces temps ténébreux, dans laquelle il esl 
dit : « L'église qui est à Babylone, ma femme et mon 
fils Marc vous saluent. » Il a plu à quelques transla- 
teurs de traduire le mot qui veut dire ma femme, par 
la conchoisie, Babylone la cenchoisie; c'est traduire 
avec un grand sens. 

Papias, qui était ( il faut l'avouer) un des grands 
visionnaires de ces siècles, s'imagina que Babylone 
voulait dire Rome. Il était pourtant tout naturel que 
Pierre fût parti d'Antioche.pour aller visiter les frères 
de Babylone. Il y eut toujours des Juifs à Babylone; 
ils y firent continuellement le métier de courtiers et 
de porte-balles; il est bien à croire que plusieurs 
disciples s'y réfugièrent , et que Pierre alla les encou- 
rager. Il n'y a pas plus de raison à imaginer que 
Babylone signifie Rome, qu'à supposer que Rome 
signifie Babylone. Quelle idée extravagante de sup- 
poser que Pierre écrivait une exhortât en à ses 
viu pu. 8. 30 



4'22 VOYAGE DE SAINT PIERRE 

camarades, comme on écrit aujourd'hui en chiffre! 
craignait-il qu'on ouvrît sa lettre à la poste ? pourquoi 
Pierre aurait -il craint qu'on eût connaissance de ses 
lettres juives, si inutiles selon le monde, et auxquelles 
il eût été impossible que les Romains eussent fait la 
moindre attention ? qui l'engageait à mentir si vaine- 
ment ? dans quel rêve a-t-on pu songer que lorsqu'on 
écrivait Babyione cela signifiait Rome ? 

C'est d'après ces preuves assez concluantes, que le 
judicieux Calmet conclut que le voyage de saint 
Pierre à Rome est prouvé par saint Pierre lui-même, 
qui marque expressément qu'il a écrit sa lettre de 
Babyione, c'est-à-dire de Rome, comme nous l'ex- 
pliquons avec les anciens. Encore une fois, c'est 
puissamment raisonner ; il a probablement appris 
cette logique chez les vampires. 

Le savant archevêque de Paris Marca , Dupin , 
Blondel, Spanheim, ne sont pas de cet avis; mais 
enfin c'était celui de Papias qui raisonnait comme 
Calmet, et qui fut suivi d'une foule d'écrivains si atta- 
chés à la sublimité de leurs principes, qu'ils négligè- 
rent quelquefois la saine critique et la raison. 

C'est une très-mauvaise défaite des partisans du 
voyage , de dire que les Actes des apôtres sont des- 
tinés à l'histoire de Paul et non pas de Pierre, et que, 
s'ils passent sous silence le séjour de Simon Barjone 
à Rome, c'est que tes faits et gestes de Paul étaient 
l'unique objet de l'écrivain. 

Les Actes parlent beaucoup de Simon Barjone sur- 
nommé Pierre; c'est lui qui propose de donner un 
successeur à'Judas. On le voit frapper de mort subite 



A ROME. 4^3 

Ànanie et sa femme qui lui avaient donne leur Lien j 
mais qui malheureusement n'avaient pas tout donné* 
On le voit ressusciter sa couturière Dorcas chez le 
corroyeur Simon à Joppë. Il a une querelle dans 
Samarie avec Simon surnommé le Magicien; il va à 
Lippa, à Césarée, à Jérusalem : que coûtait-il de le 
faire aller à Rome ? 

Il est Lien difficile que Pierre soit allé à Rome, 
soit sous Tibère, soit sous Caligula, ou sous Claude, 
ou sous Néron. Le voyage du temps de Tibère n'est 
fondé que sur de prétendus fastes de Sicile apo- 
cryphes (/;). 

Un autre apocryphe , intitulé Catalogues â r éç$» 
que*, fait au plus vite Pierre évoque de Pvomc immé- 
d'atement après la mort de son maître. 

Je ne sais quel conte arabe l'envoie à Rome, sou? 
Caîiguîa. Eusèbe, trois cents ans aprèsj le fait con- 
duire à Rome sous Claude par une main divine, sans 
dire en quelle année. 

Lactance, qui écrivait du temps de Constantin, est 
le premier auteur bien avéré qui ait dit que Pierre 
alla à Rome sous Néron, et qu'il y fut crucifié. 

On avouera que, si dans un procès une partie ne 
produisait que de pareils titres, elle ne gagnerait pas 
sa cause j on lui conseillerait de s'en tenir à la pres- 
cription, à Vuti possidetis; et c'est le parti que Rome 
a pris. 

Mais, dit -on, avant Eusèbe, avant Lactance, 
l'exact Papias avait déjà conté l'aventure de Pierre et 
— i» .. — ' * • • ■ — — — ■ » 

(b) Voyez Spanlieim, Sacrœ antiq., lib. ÏII. 



4^4 XAVIER. 

de Simon, vertu de Dieu, qui se passa en présence 
de Néron; le parent de Néron, à moitié ressuscité 
par Simon, vertu-Dieu, et entièrement ressuscité par 
Pierre; les complimens de leurs chiens; le pain donné 
par Pierre aux chiens de Simon; le magicien qui vole 
dans les airs; le chrétien qui le fait tomber par un 
signe de croix, et qui lui casse les jambes; Néron qui 
fait couper la tête à Pierre pour payer les jambes de 
son magicien, etc., etc. Le grave Marcel répète cette 
histoire authentique, et le grave Hégésippe la répète 
encore, et d'autres la répètent après eux; et moi je 
vous répète que, si jamais vous plaidez pour un pré , 
fût-ce devant le juge de Yaugirard, vous ne gagnerez 
jamais votre procès sur de pareilles pièces. 

Je ne doute pas que le fauteuil épiscopal de saint 
Pierre ne soit encore à Rome, dans la belle église. Je 
ne doute pas que saint Pierre n'ait joui de l'évêché de 
Rome vingt cinq ans un mois et neuf jours, comme 
on le rapporte. Mais j'ose dire que cela n'est pas 
prouvé démonstrativement , et j'ajoute qu'il est à 
croire que les évêques romains d'aujourd'hui sont 
plus à leur aise que ceux de ces temps passés, temps 
un peu obscurs, qu'il est fort difficile de bien dé- 
brouiller. 

X. 

XAVIER. 

Saint Xavier, surnommé l'apôtre des Indes, fut 

un des premiers disciples de saint Ignace de Loyola. 

Quelques écrivains modernes ? trompés par Téqui- 



XAVIER. 4^5 

voque du nom, se sont imaginés que les apôtres saint 
Barthélemi et saint Thomas avaient prêché aux Indes 
orientales. Mais Ahdias («) remarque très-bien que 
les anciens font mention de trois Indes; la première 
située vers l'Ethiopie, la seconde proche des Mèdes, 
et la troisième à l'extrémité du continent. 

Les Indiens à qui saint Barthélemi prêcha sont 
les Arabes de l'Yémen, qui sont nommés par Phi- 
Iostorge (6) les Indiens intérieure, et par Sophro- 
uius (c) les Indiens fortunés. Ce sont les habitans de 
l'Arabie Heureuse. 

L'Inde qui est proche de Mèdes est évidemment 
(a Perse et les provinces voisines, qui furent d'abord 
soumises aux Parthes. Or, c'est dans ce pays-là, 
dans l'empire des Parthes, que les historiens ecclé- 
siastiques (rf) témoignent que saint Thomas alla prê- 
cher l'Évangile. Aussi le métropolitain de Perse se 
vante-t-il, depuis plusieurs siècles, d'être le succes- 
seur de saint Thomas. L'auteur des voyages de cet 
apôtre, et celui de l'histoire d'Abdias, s'accordent 
là-dessus avec nos autres écrivains. 

Enfin la troisième Inde , à l'extrémité du conti- 
nent, comprend les cotes de Coromandel et de Mala- 
bar, et c'est celle dont Xavier fut l'apôtre. Il arriva à 
Goa, l'an 154^, sous la protection de Jean III, roi 
de Portugal ; et, malgré les miracles qu'il y opéra , il 
prétendait, de l'aveu du missionnaire dominicain Na- 

(a) Liv. VIII, art. I. — (b) Iiist. eccl., liv, IT, ch. VI. 
(t) Saint Jérôme, dans le c atalog. — (a) Eusèbe, liv. III* 
chap. I : et Récognitions, liv, IX , art. I. 

36. 



4^6 XAVIER. 

varette (f), qu'on n'établirait jamais aucun christia- 
nisme de durée parmi les païens , à moins que les au- 
diteurs ne fussent à la portée d'un mousquet. Le jé- 
suite Tellez, dans son Histoire d'Ethiopie (/), fait le 
même aveu. C'a toujours été, dit-il^ le sentiment que 
nos religieux ont formé concernant la religion catho- 
lique , qu'elle ne pourrait être d'aucune durée en 
Ethiopie, à moins qu'elle ne fût appuyée par les 
armes. 

L'expérience, en effet, vient à l'appui de cette 
opinion. Ce fut par les armes que Ton convertit FÀ- 
mériquc ; et Barthélemi de las Casas, moine et évêquo 
de Chiapa , écrivit en langue castillane l'Histoire ad- 
mirable des horribles insolences, cruautés et tyran- 
nies exercées par les Espagnols aux Indes occiden- 
tales. Ce témoin oculaire affirme (g) que, dans les 
îles et sur la terre ferme , ils firent mourir en quarante 
ans plus de douze millions d'âmes. Ils fesaient cer- 
tains gibets longs et bas, de manière que les pieds 
touchaient quasi à la terre, chacun pour treize, à 
l'honneur et révérence de notre Rédempteur et de ses 
douze apôtres, comme ils disaient; et, y mettant le 
feu, bridaient ainsi tout vifs ceux qui y étaient atta- 
chés. Ils prenaient les petites créatures par les pieds , 
les arrachant des mamelles de leurs mères, et leur 
froissaient la tête contre les rochers. Las Casas oublia 
de remarquer que le Psalmiste (h) appelle heureux 
celui qui pourra traiter ainsi les petits enfans. 

(e) Traité VI, page 436, col. 6. — (f) Liv. IV, cliap. IH. 
(cj) Pages 6 et io de la traduction française de Jacques de 
Mig-rode.— (h) Ps. GXXXVI, v. 9. 



XÉNOPHANES. 4 2 7 

Au reste il faut redire ici comme à l'article Reli~ 
q tes : Jésus n'a condamné que l'hypocrisie des Juifs , 
en disant (i) : Malheur à vous, scribes et pharisiens 
hypocrites , parce que vous courez la mer et la terre 
pour foire un prosélyte! et, quand il l'est devenu, 
vous le rendez digne de la géhenne deux fois plus 
que vous. 

XÉNOPHANES. 

Bayle a pris le prétexte de l'article Xénophanes 
pour faire le panégyrique lu diable, comme autre- 
fois Simonide, à l'occasion d'un lutteur qui avait rem- 
porté le prix à coups de poing aux jeux olympiques, 
chanta dans une belle ode les louanges de Castor et 
de Pollux. Mais au fond , que nous importent les 
rêveries de Xénophanes ! Que saurons-nous en appre- 
nant qu'il regardait la nature comme un être infini, 
immobile, composé d'une infinité de petits corpus- 
cules, de petites monades douces, dune force mo- 
trice, de petites molécules organiques; qu'il pensait 
d'ailleurs à peu prés comme pensa depuis Spinosa , 
ou que plutôt il cherchait à penser, et qu'il se con- 
tredit plusieurs fois , ce qui étiit le propre des an- 
ciens philosophes ? 

Si Anaximène enseigna que l'atmosphère était 
Dieu ; si Thaïes attribua à l'eau la formation de toutes 
choses, parce que l'Egypte était fécondée par ses 
inondations; si Phérécide et Heraclite donnèrent au 
feu tout ce que Thaïes donnait à l'eau, quel bien nous 
revient-il de toutes ces imaginations chimériques? 

(i) MaU. 4 chop. XX1IÏ, v. i5. 



4'28 XÊNOPHÀNES. 

Je veux que Pythagore ait exprimé par Aes nom- 
bres des rapports très-mal connus , et qu'il ait cru 
que la nature avait bâti le monde par des règles d'a- 
rithmétique. Je consens quOcellus Lucanus et Em- 
pédocle aient tout arrangé par des forces motrices 
antagonistes, quel fruit en recueillerai - je ? quelle 
notion claire sera entrée dans mon faible esprit? 

Venez, divin Platon, avec vos idées archétypes, 
vos androgynes, et votre verbe; établissez ces belles 
connaissances en prose poétique dans votre républi- 
que* nouvelle, où je ne prétends pas plus avoir une 
maison que dans la Salente du Télémaque; mais au 
lieu d'être un de vos citoyens, je vous enverrai, pour 
bâtir votre ville , toute la matière subtile de Des- 
cartes , toute sa matière globuleuse et toute sa ra- 
meuse, que je vous ferai porter par Cyrano de Ber- 
gerac (a). 

Bayle a pourtant exercé toute la sagacité de sa 
dialectique sur vos antiques billevesées ; mais c'est 
qu'il en tirait toujours parti pour rire des sottises qui 
leur succédèrent. 

O philosophes! les expériences de physique bien 
constatées, les arts et métiers, voilà la vraie philo- 
sophie. Mon sage est le conducteur de mon moulin, 
lequel pince bien le vent, ramasse mon sac de blé, 
le verse dans la trémie , le moud également, et fournit 
à moi et aux miens une nourriture aisée. Mon sage 
est celui qui, avec la navette, couvre mes murs de 
tableaux de laine ou de soie, brillans des plus riches 

(a) Plaisant assez mauvais et un peu fou. ^.^.-J s 



XÉX0PH0N. 429. 

couleurs; ou bien celui qui met dans ma poche la 
mesure du temps en cuivre et en or. Mon sage est 
l'investigateur de l'Histoire naturelle. On apprend 
plus dans les seules expériences de l'abbé Nollet 
que dans tous les livres de l'antiquité. 

XÉNOPIION, 

Et la retraite des dix mille. 

Quand Xénophon n'aurait eu d'autre mérite que 
d'être l'ami du martyr Socrate, il serait un homme 
recommandable ; mais il êlalt guerrier , philosophe, 
poêle, historien , agriculteur, aimable dans la so- 
ciété ; et il y eut beaucoup de Grecs qui réunirent 
tous ces mérites. 

Mais pourquoi cet homme libre eut- il une com- 
pagnie grecque à la solde du jeune Cosrou, nommé 
Cyrus par les Grecs? Ce Cyrus était frère puîné et 
sujet de l'empereur de Perse Artaxerxe Mnémon , 
dont on a dit qu'il n'avait jamais rien oublié que les 
injures. Cyrus avait déjà voulu assassiner son frère 
dans le temple même où l'on fesait la cérémonie de 
son sacre (car les rois de Perse furent les premiers 
qui furent sacrés); non-seulement Artaxerxe eut la 
clémence de pardonner à ce scélérat, mais il eut la 
faiblesse de lui laisser le gouvernement absolu dune 
grande partie de l'Asie Mineure qu'il tenait de leur 
père, et dont il méritait au moins d'être dépouillé. 

Pour prix d'une si étonnante clémence, dès qu il 
put se soulever dans sa satrapie contre son frère, il 
ajouta ce second crime au premier. Il déclara , par un 



430 XÊNOPH0N. 

manifeste , « qu'il était plus digne du tronc de Perse 
que son frère, parce qu'il était meilleur magicien, et 
qu'il buvait plus de vin que lui. » 

Je ne crois pas que ce fussent ces raisons qui lui 
donnèrent pour alliés les Grecs. Il en prit à sa solde- 
treize mille, parmi lesquels se trouva le jeune Xéno- 
phon , qui n'était alors qu'un aventurier. Chaque 
soldat eut d'abord une darique de paye par mois. La 
darique valait environ une guinée ou un louis d'or 
de notre temps, comme le dit très-bien M. le cheva- 
lier de Jaucourt, et non pas dix francs, comme lé 
dit Rollin. 

Quand Gyrus leur proposa de ce mettre en marche 
avec ses autres troupes, pour aller combattre son 
frère vers FEuphrate, ils demandèrent" une darique 
et demie, et il fallut bien la leur accorder. C'était 
trente-six livres par mois, et par conséquent la plus 
forte paye qu'on ait jamais donnée. Les soldats de 
César et de Pompée n'eurent que vingt sous par jour 
dans la guerre civile. Outre cette solde exorbitante, 
dont ils se firent payer quatre mois d'avance, Gyrus 
leur fournissait quatre cents chariots chargés de fa- 
rine et de vin. 

Les Grecs étaient donc précisément ce que sont 
aujourd'hui les Hclvéticns, qui louent leur service et 
îcur courage aux princes leurs voisins , mais pour 
une solde trois fois plus modique que n'était la solde 
des Grecs. 

Il est évident, quoi qu'on en dise, qu'ils ne s'in- 
formaient pas si la cause pour laquelle ils combat- 
taient était juste ; il suffisait que Gyrus payât bien. 



XÉNOPHON. 43 1 

Les Lacédémoniens composaient la plus grande 
partie de ces troupes. Us violaient en cela leurs traités 
solennels avec le roi de Perse. 

Qu'était devenue l'ancienne aversion de Sparte 
pour l'or et l'argent? où était la bonne foi dans les 
traités ? où était leur vertu altière et incorruptible ? 
C'était Cléarque, un Spartiate, qui commandait le 
corps principal de ces braves mercenaires. 

Je n'entends rien aux manœuvres de guerre d'Ar- 
taxerxès et de Cyrus ; je ne vois pas pourquoi cet 
Artaxerxès, qui venait à son ennemi avec douze cent 
mille combattans, commence par faire tirer des lignes 
de douze lieues d étendue entre Cyrus et lui; et je ne 
comprends rien à l'ordre de bataille. J.'entends encore 
moins comment Cyrus, suivi de six cents chevaux seu- 
lement, attaque dans la mêlée les six mille gardes à 
cheval de l'empereur, suivi d'ailleurs d'une armée 
innombrable. Enfin, il est tué de la maind'Artaxerxès, 
qui apparemment ayant bu moins devin que le rebelle 
ingrat, se battit avec plus de sang-froid et d'adresse 
que cet ivrogne. Il est clair qu'il gagna complètement 
la bataille malgré la valeur et la résistance de treize 
mille Grecs, puisque la vanité grecque est obligée 
d avouer qu' Artaxerxès leur fit dire de mettre bas les 
armes. Ils répondent qu'ils n'en feront rien , mais que, 
si l'empereur veut les payer, ils se mettront à son ser- 
vice. Il leur était donc très-indifférent pour qui ils 
combattissent, pourvu qu'on les payât. Ils n'étaient 
donc que des meurtriers à louer. 

Il y a, outre la Suisse, des provinces d'Allemagne 
tmi en usent ainsi. Il n'importe à ces bons chrétiens 



432 XÉIS'OPHON. 

de tuer pour de l'argent des Anglais, ou des Français , 
ou des Hollandais, ou d'être tués par eux. Yous les 
voyez réciter leurs prières et aller au carnage comme 
des ouvriers vont à leur atelier. Pour moi , j'avoue 
que j'aime mieux ceux qui s'en vont en Pensilvanie 
cultiver la terre avec les simples et équitables qua- 
kers, et former des colonies dans le séjour de la paix 
et de l'industrie. Il n y a pas un grand savoir-faire à 
tuer et à être tué pour six sous par jour; mais il y en 
a beaucoup à faire fleurir la république desDunkards, 
ces thérapeutes nouveaux \ sur la frontière du pays le 
plus sauvage. 

Ariaxerxès ne regarda ces Grecs que comme des 
complices de la révolte de son frère, et franchement 
c'est tout ce qu'ils étaient. Ii se croyait trahi par eux, 
et il les trahit, à ce que prétend Xénophon. Car après 
qu'un de ses capitaines eut juré en son nom de leur 
laisser une retraite libre, et de leur fournir des vivres; 
après que Gléarquc et cinq autres commandans des • 
Grecs se furent mis entre ses mains pour régler la 
marche, il leur fit trancher la tête , et on égorgea tous 
les Grecs qui les avaient accompagnés dans cette en- 
trevue, s'il faut s'en rapporter à Xénophon. 

Cet acte royal nous fait voir que le machiavélisme 
n'est pas nouveau; mais aussi est-il bien vrai qu'Ar- 
taxerxès eût promis de ne pas foire un exemple des 
chefs mercenaires qui s'étaient vendus à son frère? 
ne lui était-il pas permis de punir ceux qu'il croyait 
si coupables? 

Cest ici que commence la fameuse retraite des dîx 



XÉNOPHON". 433 

mille. Si je n'ai rien compris à la bataille, je ne com- 
prends pas plus à la retraite. 

L'empereur, avant de faire couper la tête aux six 
généraux grecs et à leur suite, avait juré de laisser 
retourner en Grèce cette petite armée réduite à dix 
mille hommes. La bataille s'était donnée sur le chemin 
de l'Euphrate ; il eût donc fallu faire retourner les 
Grecs par la Mésopotamie occidentale, par la Syrie, 
par l'Asie Mineure, par l'Ionie. Point du tout; on les 
fesait passer à l'orient, on les obligeait à traverser le 
Tigre sur des barques qu'on leur fournissait ; ils 
remontaient ensuite par les chemins de l'Arménie 
lorsque leurs commandans furent suppliciés. Si quel- 
qu'un comprend cette marche , dans laquelle ou 
tournait le dos à la Grèce, il me fera plaisir de me 
l'expliquer. 

De deux choses l'une : ou les Grecs avaient choisi 
eux-mêmes leur route, et en ce cas ils ne savaient ni 
où ils allaient, ni ce qu'ils voulaient; ou Artaxerxès 
les fesait marcher malgré eux (^ ce qui est bien plus 
probable) , et en ce cas pourquoi ne les exterminait- 
il point ? 

On ne peut se tirer de ces difficultés qu'en suppo- 
sant que l'empereur persan ne se vengea qu'à demi; 
qu'il se contenta d'avoir puni les principaux chefs 
mercenaires qui avaient vendu les troupes grecques à 
Cyrus; qu'ayant fait un traité avec ces troupes fugi- 
tives, il ne voulait pas descendre à la honte de le vio- 
ler; qu'étant sûr que de ces Grecs errans il en péri- 
rait un tiers dans la route , il abandonnait ces malheu- 
reux à leur malheureux sort. Je ne vois pas d'autre 

Dlct. Pli. 3. OJ 



434 XÊNOPHON. 

jour pour éclairer l'esprit du lecteur sur les obscuri- 
tés de cette marche. 

On s'est étonné de la retraire des dix mille; mais 
on devait s'étonner bien davantage qu'Artaxerxès , 
vainqueur à la tête de douze cent mille combattans 
(du moins à ce qu'on dit), laissât voyager dans k 
nord de ses vastes états dix mille fugitifs 3 qu'il pou- 
vait écraser à chaque village, à chaque passage de 
rivière, à chaque défilé, ou qu'on pouvait faire périr 
de faim et de misère, 

Cependant on leur fournit , comme nous l'avons 
vu , vingt-sept grands bateaux vers la ville dltace 
pour leur faire passer le Tigre, comme si on voulait 
les conduire aux Indes. De là on les escorte en tirant 
vers le nord, pendant plusieurs jours, dans le désert 
où est aujourd'hui Bagdad. Ils passent encore la ri- 
vière de Zabate, et c'est là que viennent les ordres de 
l'empereur de punir les chefs. Il est clair qu'on pou- 
vait exterminer l'armée aussi facilement qu'on avait 
fait justice des commandans. Il est donc très-vrai- 
semblable qu'on ne le voulut pas. 

On ne doit donc plus regarder les Grecs perdus 
dans ces pays sauvages, comme des voyageurs éga- 
ras, à qui la bonté de l'empereur laissait achever leur 
roule comme ils pouvaient. 

Il y a une autre observation à faire , qui ne paraît 
pas honorable pour le gouvernement persan. Il était 
impossible que les Grecs n'eussent pas des querelles 
continuelles pour les vivres , avec tous les peuples 
chez lesquels ils devaient passer. Les pillages, les 
désolations, les meurtres étaient la suite inévitable 



XÉNOPHON. 435 

de ces désordres; et cela est si vrai, que dans une 
route de six cents lieues, pendant laquelle les Grecs 
marchèrent toujours au hasard, ces Grecs n'étant ni 
escortés, ni poursuivis par aucun grand corps de 
troupes persanes, perdirent quatre mille hommes , ou 
assommés par les paysans, ou morts de maladie. 
Comment donc Artaxerxès ne les fit-il pas escorter 
depuis leur passage de la rivière de Zabate , comme il 
l'avait fait depuis le champ de bataille jusqu'à cette 
rivière ? 

Comment un souverain si sage et si bon commit- 
il une faute si essentielle? Peut-être ordonna-t-il l'es- 
corte; peut-être Xénophon, d'ailleurs un peu dé- 
clamateur , la passe-t-il sous silence pour ne pas 
diminuer le merveilleux de la retraite des dix mille ; 
peut-être l'escorte fut toujours obligée de. marcher 
très-loin de la troupe grecque par la difficulté des 
vivres. Quoi qu'il en soit , il paraît certain qu'Ar- 
taxerxès usa d'une extrême indulgence , et que les 
Grecs lui dûreut la vie, puisqu'ils ne furent pas ex- 
termines. 

Il est dit dans le Dictionnaire encyclopédique, à 
l'article Retraite, que celle des dix mille se fît sous le 
commandement de Xénophon. On se trompe, il ne 
commanda jamais; il fut seulement sur la fin de la 
marche à la tête d'une division de quatorze cents 
hommes. 

Je vois que ces héros, à peine arrivés, après tant 
de fatigues, sur le rivage du Pont-Euxin, pillent 
indifféremment amis et ennemis pour se refaire. 
Xénophon embarque à Héraclée sa petite troupe, el 



436 XÉNOPH0N. 

va faire un nouveau marché avec un roi de Tlirace 
qu'il ne connaissait pas. Cet Athénien, au lieu daller 
secourir sa patrie accablée alors par les Spartiates, 
se vend donc encore une fois à un petit despote 
étranger. Il fut mal payé, je l'avoue; et c'est une 
raison de plus pour conclure qu'il eut mieux fait 
daller secourir sa patrie. 

Il résulte de tout ce que nous avons remarqué , 
que l'Athénien Xénophon n'étant qu'un jeune volon- 
taire, s'enrôla sous un capitaine lacédémonien, l'un 
des tyrans d'Athènes, au service d'un rebelle et d'un 
assassin ; et, qu'étant devenu chef de quatorze cents 
hommes, il se mit aux gages d'un barbare. 

Ce qu'il y a de pis, c'est que la nécessité ne le 
contraignait pas à cette servitude. Il dit lui-même 
qu'il avait laissé en dépôt, dans le temple de la fa- 
meuse Diane d'Éphèse, une grande partie de l'or 
gagné au service de Cyrus. 

Remarquons qu'en recevant la paye d'un roi, il 
s'exposait à être condamné au supplice^ si cet étran- 
ger n'était pas content de lui. Voyez ce qui est arrivé 
au major-général Doxat, homme né libre. Il se vendit 
à l'empereur Charles VI, qui lui fit couper le cou 
pour avoir rendu aux Turcs une place qu'il ne pou- 
vait défendre. 

Kollin, en pariant de la retraite des dix mille, dit 
« que cet heureux succès remplit de mépris pour 
Artaxerxès les peuples de la Grèce, en leur fesant 
voir que l'or, l'argent, les délices, le luxe, un nom- 
breux sérail , fesaient tout le mérite du grand roi, etc. » 

Roliin pouvait considérer que les Grecs ne de- 



XÉNOPHON. 437 

vaient pas mépriser un souverain qui avait gagné une 
bataille complète; qui, ayant pardonné en frère, avait 
vaincu en héros; qui, maître d'exterminer dix mille 
Grecs j les avait laissés vivre et retourner chez eux ; et 
qui , pouvant les avoir à sa solde , avait dédaigné de 
s'en servir. Ajoutez que ce prince vainquit depuis les 
Lacédémoniens et leurs alliés, et leur imposa des lois 
humiliantes; ajoutez que dans une guerre contre des 
Scythes nommés Caduciens, vers la mer Caspienne, 
il supporta comme le moindre soldat toutes les fati- 
gues et tous lés dangers. Il vécut et mourut plein de 
gloire; il est vrai qu'il eut un sérail, mais son courage 
n'en fut que plus estimable. Gardons-nous des dé- 
clamations de collège. 

Si j'osais attaquer le préjugé , j'oserais préférer la 
retraite du maréchal de Belle -Isle à celle des dix 
mille. Il est bloqué dans Prague par soixante mille 
hommes, il n'en a pas treize mille. Il prend ses me- 
sures avec tant d'habileté , qu'il sort de Prague , dans 
le froid le plus rigoureux, avec son armée, ses vivres, 
son bagage et trente pièces de canon, sans que les 
assicgeans s'en doutent. Il a déjà gagné deux marches 
avant qu'ils s'en soient aperçus. Une armée de trente 
mille combattans le poursuit sans relâche l'espace de 
trente lieues. Il fait face partout ; il n'est jamais 
entamé; il brave, tout malade qu'il est, les saisons, 
la disette et les ennemis. Il ne perd que les soldats qui 
ne peuvent résister à la rigueur extrême de la saison. 
Que lui a- 1- il manqué ? une plus longue course, et 
des éloges exagérés à la grecque» 

3 7 . 



438 YVETOT. 

Y. 

YVETOT. 

C'est le nom d'un bourg de France à six lieues de 
Rouen en Normandie, qu'on a qualifié de royaume 
pendant long-temps, d'après Robert Gaguin, historien 
du seizième siècle. 

Cet écrivain rapporte que Gautier ou Vautîer, sei- 
gneur d'Yvetot, chambrier du roi Clotaire ï, ayant 
perdu les bonnes grâces de son maître par des ca- 
lomnies dont on- n'est pas avare à la cour, s'en bannit 
de son propre mouvement , passa dans les climats 
étrangers où, pendant dix ans, il fit la guerre aux 
ennemis de la foi; qu'au bout de ce terme, se flattant 
que la colère du roi serait apaisée, il reprit le chemin 
delà France; qu'il passa par Rome où il vit le pape 
Àgapet , dont il obtint des lettres de recommandation 
pour le roi qui était alors à Soissons, capitale de ses 
états. Le seigneur d'Yvetot s'y rendit un jour de 
vendredi -saint, et prit le temps que Clotaire était à 
l'église pour se jeter à ses pieds, en le conjurant de* 
lui faire grâce par le mérite de celui qui , en pareil 
jour , avait répandu son sang pour lesalut des hommes* 
mais Clotaire, prince farouche et cruel, l'ayant re- 
connu, lui passa son épée au travers du corps. 

Gaguin ajoute que le pape Agapet, ayant appris- 
une action si indigne, menaça le roi des foudres de 
l'église, s'il ne réparait sa faute ; et que Clotaire jus- 
tement intimidé , et pour satisfaction du meurtre de 
son sujet, érigea la seigneurie d'Yvetot en royaume, 
en faveur des héritiers et dc£ successeurs de Gautier;. 



y veto t. 43g 

qu'il en fit expédier des lettres signées de lui, et 
scellées de son sceau; que c'est depuis ce temps -la 
que les seigneurs d'Yvetot portent le titre de rois : et' 
je trouve, par une autorité constante et indubitable, 
continue Gaguin, qu'un événement aussi extraordi- 
naire s'est passé en l'an de grâce 536. 

Rappelons, à propos de ce récit de Gaguin, l'ob- 
servation que nous avons déjà faite (*) sur ce qu'il 
dit de rétablissement de l'université de Paris. C'est 
qu'aucun des historiens contemporains ne fait men- 
tion de l'événement singulier qui, selon lui, fit ériger 
en royaume la seigneurie d'Yvetot; et, comme l'ont 
très -bien remarqué Claude Malingre et l'abbé de 
Vertot, Clotaire I, qu'on suppose souverain du bourg 
d'Yvetot, ne régnait point dans cette contrée; les fiefs 
alors n'étaient point héréditaires; l'en ne datait point 
les actes de l'an de grâce , comme le rapporte Robert 
Gaguin; enfmle pape Agapet était déjà mort. Ajoutons 
que le droit d'ériger un fief en royaume appartenait 
exclusivement à l'empereur. 

Ce n'est pas à dire cependant que les foudres de 
l'église ne fussent déjà usitées du temps d'Agapet. Ou 
sait que saint Paul (#) excommunia l'incestueux de 
Coriiiihe; on trouve aussi dans les lettres de saint 
Basile quelques exemples de censures générales dès 
le quatrième siècle. Une de ces lettres est contre un 
ravisseur. Le saint prélat y ordonne de faire rendre 
la fille à ses parens, d'exclure le ravisseur des prières, 
et de le déclarer excommunie', avec ses complices et 

(< ) I. Gorintli. „cLap. V 9 v. 5„ 



44° YVETOT. 

toute sa maison, pendant trois ans; il ordonne aussi 
d'exclure des prières tout le peuple de la bourgade 
qui a reçu la personne ravie. 

Auxilius, jeune évêque, excommunia la famille 
entière de Clacitien : et quoique saint Augustin ait 
désapprouvé cette conduite, et que le pape saint Léon 
ait établi les mêmes maximes que saint Augustin, 
dans une de ses lettres aux évêques de la province 
de Vienne; pour ne parler ici que de la France, Pré- 
textât, évêque de Rouen, ayant été assassiné Fan 586 
dans sa propre église, Lcudovalde, évêque de Bayeux r 
ne laissa pas de mettre en interdit toutes les églises 
de Rouen, défendant d'y célébrer le service divin y 
jusqu'à ce que l'on eût trouvé l'auteur du crime. 

L'an 1 1 4 1 ? Louis le Jeune ayant refusé de consen* 
tir à l'élection de Pierre de la Châtre que le pape avait 
fait nommer à la place d'Alberic , archevêque de 
Bourges, mort l'année précédente, Innocent II mit 
toute la France en interdit. 

L'an 1200, Pierre de Capoue, chargé d'obliger 
Philippe - Auguste à quitter Agnès , et à reprendre 
Ingerburge, et ny ayant pas réussi, publia le 1 5 jan- 
vier la sentence d'interdit sur tout le royaume, qui 
avait été prononcée par le pape Innocent III. Cet 
interdit fut observé avec une extrême rigueur. La 
chronique anglicane, citée par le bénédictin Mar- 
tenne (t>), dit que tout acte de christianisme, hormis 
le baptême des enfans, fut interdit en France; les 
églises fermées , les chrétiens en étaient chassés 

(b) Tome V, page 868. 



YVETOT. 44 * 

comme des chiens; plus d'office divin ni de sacrifice 
de la messe, plus de sépultures ecclésiastiques pour 
les défunts; les cadavres abandonnés au hasard ré- 
pandaient la plus affreuse infection , et pénétraient 
d'horreur ceux qui leur survivaient. 

La chronique de Tours fait la même description ; 
elle y ajoute seulement un trait remarquable cou^ 
firme par l'abbé Fleuri et l'abbé de Vertot (c) ; c'est 
que le saint viatique était excepté, comme le baptême 
des cnfans, de cette privation des choses saintes. Le 
royaume fut pendant neuf mois dans cette situation ; 
Innocent III permit seulement au bout de quelque 
temps les prédications et le sacrement de confirma- 
tion. Le roi fut si courroucé qu'il chassa les évêques 
et tous les autres ecclésiastiques de leurs demeures, 
et confisqua leurs biens. 

Mais ce qui est singulier, tes souverains eux- 
mêmes priaient quelquefois les évoques de prononcer 
un interdit sur les terres de leurs vassaux. Par des 
lettres du mois de février i356, confirmatives de 
celles de Guy, comte de Nevers, et de Mathilde sa 
femme, en faveur des bourgeois de Nevers, Charles V, 
régent du royaume, prie les archevêques de Lyon, 
de Bourges, et de Sens; et les évêques d'Autun, de 
Laugres, d'Auxerre, et de Nevers, de prononcer une 
excommunication contre le comte de Nevers, et un 
interdit sur ses terres, s'il n exécute pas l'accord qu'il 
avait fait avec ses habitans. On trouve aussi, dans le 
recueil des ordonnances de la troisième race, plu- 



[c)iÀv. I,page i48. 



44^ YVETOT. 

sieurs lettres semblables du roi Jean, qui autorisent 
les évoques à mettre en interdit les lieux dont Je sei- 
gneur tenterait d'enfreindre les privilèges. 

Enfin, ce qui semble incroyable, le jésuite Daniel 
rapporte que, l'an 998, le roi Robert fut excom- 
munié par Grégoire V pour avoir épousé sa parente 
au quatrième degré. Tous les évêques qui avaient as- 
sisté à ce mariage furent interdits de la communion 
jusqu'à ce qu'ils fussent allés à Rome faire satisfaction 
au saint-siége. Les peuples, les courtisans même se 
séparèrent du roi, il ne lui resta que deux domes- 
tiques qui purifiaient par le feu toutes les choses qu il 
avait touchées. Le cardinal Damien et Romualde ajou- 
tent même qu'un matin Robert, étant allé selon sa 
coutume, dire ses prières à la porte de l'église de 
Saint-Barthélemi, car il nosait pas y entrer, Abbon 
abbé de Fleuri, suivi de deux femmes du palais qui 
portaient un grand plat de vermeil couvert d'un linge, 
l'aborde, lui annonce que Eerthe vient daecoucher; 
et découvrant le .plat : Voyez, lui dit-il, les effets de 
votre désobéissance aux décrets de l'église, et le 
sceau de Panathème sur ce fruit de vos amours. Ro- 
bert regarde et voit un monstre qui avait le cou et la 
tête d'un canard. Berthe fut répudiée, et l'excommu- 
nication enfin levée. 

Urbain II, au contraire, excommunia l'an 1093 
Philippe I, petit-fils de Robert, pour avoir quitté sa 
parente. Ce pape prononça la sentence d'excommu- 
nication dans les propres états du roi à Clermont en 
Auvergne, où sa sainteté venait chercher un asile; 
dans ce même concile où fut prêchée la croisade, et 



ZÈLE. 443 

ou pour la première fois le nom de pape fut donné à 
Téveque de Rome, à l'exclusion des autres évêques 
qui le prenaient auparavant. 

On voit que ces peines canoniques furent d'abord 
plutôt médicinales que mortelles; mais Grégoire YII 
et quelques-uns de ses successeurs osèrent prétendre 
qu'un souverain excommunié était privé de ses états, 
et que ses sujets n'étaient plus obligés de lui obéir : 
supposé cependant qu'un roi puisse être excommunié 
en certains cas graves, l'excommunication, n'étant 
qu'une peine purement spirituelle, ne saurait dis- 
penser ses sujets de l'obéissance qu'ils lui doivent 
comme tenant son autorité de Dieu même. C'est ce 
qu'ont reconnu constamment les parlemens et même 
le clergé de France, dans les excommunications de 
Boniface VIII contre Philippe le Bel ; de Jules II 
contre Louis XII ; de Sixte V contre Henri III ; de 
Grégoire XIII contre Henri IV, et c'est aussi la doc- 
trine de la fameuse assemblée du clergé de 1682, 



ZSLE. 

Celui de la religion est un attachement pur et 
éclairé au maintien et au progrès du culte qu'on doit 
a la Divinité; mais quand ce zèle est persécuteur, 
aveugle et faux, il devient le plus grand fléau de 
Phumanité. 

Voici comme l'empereur Julien parle du zèle des 
chrétiens de son temps : LesGaliléens, dit-il (a), ont 



(a) Lettre LU. 



444 ZÈLE, 

souffert sous mon prédécesseur l'exil et les prisons^ 
on a massacré réciproquement ceux qui s'appellent 
tour à tour hérétiques. J'ai rappelé leurs exilés , 
ékrgi leurs prisonniers; j'ai rendu leurs biens aux 
proscrits, je les ai forcés de vivre en paix : mais telle 
est la fureur inquiète des Galiléens, qu'ils se plaignent 
de ne pouvoir plus se dévorer les uns les autres. 

Ce portrait ne paraîtra point outré, si l'on fait seu- 
lement attention aux calomnies atroces dont les chré- 
tiens se noircissaient réciproquement. Par exemple, 
saint Augustin (b) accuse les manichéens de con- 
traindre leurs élus à recevoir l'eucharistie après l'a- 
voir arrosée de semence humaine. Avant lui , saint 
Cyrille de Jérusalem (c) les avait accusés de la même 
infamie en ces termes : Je n'oserais dire en quoi ces 
sacrilèges trempent leur ischas qu'ils donnent à leurs 
malheureux sectateurs, qu'ils exposent au milieu de 
leur autel, et dont le manichéen souille sa bouche et 
sa langue. Que les hommes pensent à ce qui a cou- 
tume de leur arriver en songe et les femmes dans le 
temps de leurs règles. Le pape saint Léon, dans un 
de ses sermons (d) , appelle aussi le sacrifice des ma- 
nichéens la turpitude même. Enfin Suidas (c) et Ce- 
drenus (/') ont encore enchéri sur cette calomnie , en 
avançant que les manichéens fesaient des assemblées 
nocturnes, où, après avoir éteint les flambeaux, ils 
commettaient les plus énormes impudicités. 

(b) Ghap. XLVÏ, des Hérésies, — (c) IN. XIII de la sixième 
catéchèse. — j (d) Sermon cinquième, sur le- jeûne du dixième 
mois. — - (e) Sur Manès. — (f) Annales, page 260, 



ZÈLE. 445 

Observons d'abord que les premiers chrétiens fu- 
rent aocusés des mêmes horreurs qu'ils imputèrent 
depuis aux manichéens, et que la justification des 
uns peut également s'appliquer aux autres. Afin d'a- 
voir des prétextes de nous persécuter, disait Athcna- 
gore dans son apologie pour les chrétiens (#), on 
nous accuse de faire des festins détestables et de 
commettre des incestes dans nos assemblées. C'est un 
vieux artifice dont on a usé de tout temps pour faire 
périr la vertu. Ainsi Pythagore fut brûlé avec trois 
cents de ses disciples, Heraclite chassé par les Êphé- 
siens , Démocrite par les Abdéritains , et Sociale cou* 
damné par les Athéniens. 

Athénagore fait voir ensuite que les principes et 
les mœurs des chrétiens suffisaient seuls pour détruire 
les calomnies qu'on répandait contre eux ; les mômes 
raisons militent en faveur des manichéens. Pourquoi , 
d'ailleurs, saint Augustin, qui est si affirmatif dans 
son livre des Hérésies, est- il réduit dans celui des 
mœurs des manichéens, en parlant do l'horrible cé- 
rémonie dont il s'agit, à dire simplement (//) : On les 

en soupçonne.... Le monde a cette opinion d'eux 

S'ils ne font pas ce qu'on leur impute.... La renommée 
publie beaucoup de mal d'eux; mais ils soutiennent 
ajue ce sont des mensonges. 

Pourquoi ne pas soutenir en face cette accusation 
dans sa dispute contre Fortunat, qui len sommait eu 
publie et en ces termes ; Nous sommes accusés de 
faux crimes; et comme Augustin a assisté a notre 



(5) Pa- 35. — {h) Ch?p, *f f. 

»ict, Pli. 8. 33 



44^ ziiE. 

culte, je le prie de déclarer devant tout le peuple, si 
ces crimes sont véritables ou non. Saint Augustin 
répond : Il est vrai que j'ai assisté à votre culte ; mais 
autre est la question de la foi, autre est celle des 
mœurs; et c'est celle de la foi que j'ai proposée. Ce- 
pendant, si les personnes qui sont présentes aiment 
mieux que nous agitions celles de vos mœurs, je ne 
m'y opposerai pas. 

Fortunat, s'adressant à l'assemblée : Je veux , dit- 
il, avant toute chose, être justifié dans l'esprit des 
personnes qui nous croient coupables , et qu'Au- 
gustin témoigne à présent devant vous , et un jour de- 
vant le tribunal de Jésus- Christ, s'il a jamais vu, ou 
s il sait, de quelque manière que ce soit, que les 
choses qu'on nous impute se commettent parmi nous? 
Saint Augustin répond encore : Vous sortez de la 
question, celle que j'ai proposée roule sur la foi, et 
non sur les mœurs. Enfin, Fortunat continuant à pres- 
ser saint Augustin de s'expliquer, iP le fait en ces 
termes : Je reconnais que, dans la prière où j'ai as- 
sisté, je ne vous ai vus commettre rien d'impur. 

Le même saint Augustin , dans son livre de l'Utilité 
de la foi (/'), justifie encore les manichéens. Dans ce 
temps-là , dit-il à son ami Honorât , lorsque j'étais 
engagé dans le manichéisme, j'étais encore plein du 
désir et de l'espérance d'épouser une belle femme, 
d'acquérir des richesses, de parvenir aux honneurs, 
et de jouir des autres voluptés pernicieuses de la vie. 
Car, lorsque j'écoutais avec assiduité les docteurs ma- 

m 1 — , , ■ . _, . ■■ , - « » ■■ I ' - ■■ — r 

(0 Chap. I 



ZÈLE, 44? 

nichéens, je n'avais pas encore renoncé au désir et à 
l'espérance de toutes ces choses. Je n'attribue pas 
cela à leur doctrine ; car je dois leur rendre ce témoi- 
gnage, qu'ils exhortent soigneusement les hommes à 
se préserver de ces mêmes choses. C'est donc là ce 
qui m'empêchait de m'attacher tout-à-fait à la secte, 
et ce qui me retenait dans le rang de ceux qu'ils ap- 
pellent auditeurs. Je ne voulais pas renoncer aux 
espérances et aux affaires du siècle. Et dans le dernier 
chapitre de ce livre , où il représente les docteurs 
manichéens comme des hommes superbes, qui avaient 
l'esprit aussi grossier qu'ils avaient le corps maigre et 
décharné, il ne dit pas un mot de leurs prétendues 
infamies. 

Mais sur quelles preuves étaient donc fondées ces 
imputations ? La première qu'allègue saint Augustin , 
c'est que ces impudicités étaient une suite du système 
de Manichée, sur les moyens dont Dieu se sert pour 
arracher au prince des ténèbres les parties de sa sub- 
stance. Nous en avons parlé à l'article Généalogie; ce 
sont des horreurs que l'on se dispense de répéter. Il 
suffit de dire ici que le passage du septième livre du 
Trésor de Manichée, que saint Augustin cite en plu- 
sieurs endroiis, est évidemment falsifié. L'hérésiarque 
dit, si nous l'en croyons, que ces vertus célestes qui 
se transforment tantôt en beaux garçons et tantôt en 
belles filles, sont Dieu le père lui-même. Cela est 
faux. Manès n'a jamais confondu les vertus célestes 
avec Dieu le père. Saint Augustin n'ayant pas compris 
l'expression syriaque d'une vierge de lumière pour 
dire une lumière vierge, suppose que Dieu fait voir 



448 ZÈLE. 

au prince des ténèbres une belle fille vierge tiout 
exciter leur ardeur brutale; il ne s'agit point du tout 
de cela dans les anciens auteurs , il est question de 
la cause des pluies. 

Le grand prince, dit Tirbon , cité par saint Ëpi- 
plianc (A), fait sorlir de lui-même dans sa colère des 
nuages noirs qui obscurcissent tout le monde; il s'a- 
gite, se tourmente, se met tout en eau, et c'est là ce 
qui fait la pluie , qui n'est autre chose que la sueur 
du grand prince. Il faut que saint Augustin ait été 
trompé par une traduction ou plutôt par quelque 
extrait infidèle du Trésor de Manichée , dont il n'a 
cité que deux ou trois passages. Aussi le manichéen 
Secundinus lui reprochait-il de n'entendre rien aux 
mystères de Manichée , et de ne les combattre que 
par de privs paralogismes. Comment d'ailleurs, dit le 
savant M. de Bcausobre, que nous abrégeons ici (/), 
saint Augustin aurait -il pu demeurer tant d'années 
dans une secte où l'on enseignait publiquement de 
telles abominations? et comment aurait-il eu le front 
de la défendre contre les catholiques? 

De celte preuve de raisonnement , passons aux 
preuves de fuit et de témoignages alléguées par saint 
Augustin , et vovons si elles sont plus solides. On dit, 
continue ce père (m), que quelques-uns d'eux ont 
confessé ce fait dans des jugemens publics , non- 
seulement' dans la Paphlagonie, mais aussi dans les 

(k) Hër. LXVI, chap. XXVI. 

(/) Kist. du manich. , liv. IX , chap. VIII et IX. '(** ) 

(m) Cap. XLVII, de la Nature du bien. 



ïfeLE. 449 

Gaules, comme je l'ai ouï dire à Rome par un certain 
catholique. 

De pareils ouï-dire méritent si peu d'attention, 
que saint Augustin n'osa en faire usage dans sa con- 
férence avec Fortunat, quoiqu'il y eût sept à huit ans 
qu'il avait quitté Pvome ; il semble même avoir oublié 
le nom du catholique de qui il les tient. Il est vrai 
que , dans son livre des Hérésies , le même saint 
Augustin parle des confessions de deux filles , nom- 
mées l'une Marguerite et l'autre Eusébie, et de quel- 
ques manichéens qui, ayant été découvert s à Carthage 
et menés à l'église, avouèrent,, dit-on, l'horrible fait 
dont il s'agit. 

Il ajoute qu'un certain Viator déclara que ceux 
qui commettaient ces infamies s'appelaient catharistes 
ou purgateurs; et qu'interrogés sur quelle écriture 
ils appuyaient cette affreuse pratique, ils produisaient 
le passage du Trésor de Manichée, dont on a démon- 
tré la falsification. Mais nos hérétiques, bien loin de 
s'en servir , l'auraient hautement désavoué comme 
l'ouvrage de quelque imposteur qui voulait ïes perdre. 
Cela seul rend suspects tous ces actes de Carthage, 
que Quod-vult-Deus avait envoyés à saint Augustin; 
et ces misérables, découverts et conduits à l'église, 
ont bien la mine d'être des gens apostés pour avouer 
tout ce qu'on voulait qu'ils avouassent. 

Au chapitre XLYII de la Nature du bien , saint Au- 
gustin avoue que, lorsqu'on reprochait à nos héré- 
tiques les crimes en question, ils répondaient qu'un 
de leurs élus , déserteur de leur secte , et devenu leur 
ennemi, avait introduit cette énorme pratique. Sans 

33. 



45o ZÈLE. 

examiner si cette secte, que Yîator nommait des ca- 
tharistes, était réelle, il suffit d'observer ici que les 
premiers chrétiens imputaient de même aux gnosti- 
ques les horribles mystères dont ils étaient accusés 
parles Juifs et par les païens; et, si cette apologie 
est bonne dans leur bouche , pourquoi ne le serait- 
elle pas dans celle des manichéens ? 

C'est cependant ces bruits populaires que M. de 
Tillemont, qui se pique d'exactitude et de fidélité, 
ose convertir en faits certains. Il assure («) qu'on 
avait fait avouer ces infamies *aux manichéens dans 
desjugemenspublicsenPaphlagoniejdanslesGauleS) 
et diverses fois à Carthage. 

Pesons aussi le témoignage de saint Cyrille de Jé- 
rusalem, dont le rapport est tout différent de celui de 
saint Augustin; et considérons que le fait est si in- 
croyable et si absurde, qu'on aurait peine à le croire 
quand il serait attesté par cinq ou six témoins qui 
l'auraient vu , et qui l'affirmeraient avec serment. 
Saint Cyrille est seul, il ne l'a point vu, il l'avance 
dans une déclamation populaire, où il se donne la 
licence (o) de faire tenir à Manichée, dans la confé- 
rence de Cascar, un discours dont il n'y a pas un 
mot dans les actes d'Archélaûs , comme M. Zac- 
cagni (jy) est obligé d'en convenir; et l'on ne sau- 
rait alléguer, pour la défense de saint Cyrille, qu'il 
n'a pris que le sens d'Archélaûs et non les termes : 
car pi les termes, ni le sens, rien ne s^y trouve. D'à I- 
« ■ ■' ■ ■ » 

(n) Manich. , art. 12 , page 7$5. — fcj N. XV. 

(j>) Préface, n. XIII. 



ZÈLE. 45 ^ 

leurs , le tour que prend ce père paraît être celui d'urï 
historien qui cite les propres paroles de son auteur. 

Cependant , pour sauver l'honneur et la bonne foi 
de saint Cyrille, M. Zaccagni, et après lui M. de 
Tillemont, supposent, sans aucune preuve, que le 
traducteur ou le copisîe ont omis l'endroit des actes 
allégué par ce père; et les journalistes de Trévoux 
ont imaginé deux sortes d'actes d'Archélaùs, les uns 
authentiques, que Cyrille a copiés, les autres suppo- 
sés dans le cinquième siècle par quelque nestorien. 
Quand ils auront prouvé cette supposition , nous exa- 
minerons leurs raisons. 

Venons enfin au témoignage du pape Léon, tou- 
chant les abominations manichéennes* Il dit dans ses 
sermons (</) que les troubles survenus en d'autres 
pays, avaient jeté en Italie des manichéens, dont les 
mystères étaient si abominables, qu'il ne pouvait les 
exposer aux yeux du public sans blesser l'honnêteté ; 
que, pour les connaître , il avait fait venir des élus et 
des élues de cette secte dans une assemblée composée 
d'évêques,de prêtres, et de quelques hommes nobles; 
que ces hérétiques avaient découvert beaucoup Ée 
choses touchant leurs dogmes et les cérémonies de 
leur i&tëy et avaient avoué un crime qu'il ne pouvait 
leur dire, mais dont on ne pouvait douter après la 
confession des coupables; savoir, d'une jeune fille 
qui n'avait que dix ans ; de deux femmes qui l'avaient 
préparée pour l'horrible cérémonie de la secte ; du 
jeune homme qui en avait été complice, de lévêque 

(q) Sermon IV, sur la Nativité et sur l'Epiphanie. 



4^2 ZÉLÉ. 

qui Pavait ordonnée et qui y avait présidé. Il renvoie 
ceux de ses auditeurs qui en voudront savoir da- 
vantage aux informations qui avaient été faites, et 
qu'il communiqua aux évoques d'Italie dans sa se- 
conde lettre. 

Ce témoignage paraît plus précis et plus décisif 
que celui de saint Augustin; mais il n'est rien moins 
que suffisant, pour prouver un fait démenti par les 
protestations des accusés, et par les principes cer- 
tains de leur morale. En effet, quelles preuves a-t-on 
que les personnes infâmes , interrogées par Léon , 
n'ont pas été gagnées pour déposer contre leur 
secte ? 

On répondra que la piété et la sincérité de ce pape 
ne permettront jamais de croire qu'il ait procuré une 
telle fraude. Mais si , comme nous l'avons dit à 
l'article Reliques , le môme saint Léon a été capable 
de supposer que des linges, des rubans qu'on a mis 
dans une boîte , et que l'on a fait descendre dans le 
sépulcre de quelques saints, ont répandu du sang 
quand on les a coupés; ce pape dut-il se faire aucun 
scrupule de gagner ou de faire gagner des femmes 
perdues, et je ne sais quel évêque manichéen, les- 
quels, assurés de leur grâce, s'avoueraient coupables 
des crimes qui peuvent être vrais pour eux en parti- 
culier, mais non pour leur secte, de la séduction de 
laquelle saint Léon voulait garantir son peuple ? De 
tout temps les évêques se sont crus autorisés à user 
de ces fraudes pieuses, qui tendent au salut des âmes» 
Les écrits supposés et apocryphes en sont une preuve; 
et la facilité avec laquelle les pères ajoutaient foi à 



ZÈLE. ^53 

ces mauvais ouvrages, fait voir que, s'ils n'étaient pais 
complices de la fraude, ils n'étaient pas scrupuleux 
à en profiter. 

Enfin saint Léon prétend confirmer les crimes se- 
crets des manichéens , par un argument qui les 
détruit. Ces exécrables mystères, dit-il (r), qui plus 
ils sont impurs, plus on a soin de les cacher, sont 
communs aux manichéens et aux priscillianistes. 
C'est partout le même sacrilège, la même obscénité, 
la même turpitude. Ces crimes, ces infamies, sont les 
mêmes que l'on découvrit autrefois dans les priscil- 
Jianistcs et dont toute la terre a été informée. 

Les priscillianistes ne furent jamais coupables de 
ceux pour lesquels on les fit périr. On trouve dans les 
œuvres de saint Augustin (.s), le Mémoire instructif 
qui fut remis à ce père par Orose, et dans lequel ce 
prêtre espagnol proteste qu'il a ramassé toutes les 
plantes de perdition qui pullulent dans la secte des 
priscillianistes; <ju'il n'en a pas oublié la moindre 
branche, la moindre racine; qu'il expose au médecin 
toutes les maladies de cette secte, afin qu'il travaille 
à sa guéri sou. Orose ne dit pas un mot des mystères 
abominables dont parle Léon ; démonstration invin- 
cible qu'il ne doutait pas que ce ne fussent de pures 
calomnies. Saint Jérôme (/) dit aussi que Prisciiiien 
fut opprimé par la faction, par les machinations des 
evêques îthace et îdace. Parle-t on ainsi d'un homme 
coupable de profaner la religion par les plus infâmes 

{r) Lettre XCItl, ebap. XVI. — (s) Tome VIII, col. d3o. 
(t) Dans le catalogue^ 



454 ZÈLE. 

.cérémonies ? Cependant Orose et saint Jérôme n'i- 
gnoraient pas ces crimes, dont toute la terre a été 
informée. 

Saint Martin de Tours et saint Ambroise , qui 
étaient à Trêves quand Priscillien fut juge, devaient 
en être également informes. Cependant ils sollicitèrent 
instamment sa grâce; et, n'ayant pu l'obtenir, ils re- 
fusèrent de communiquer avec ses accusateurs et leur 
faction. Sulpice Sévère rapporte l'histoire des mal- 
heurs de Priscillien. Latronien, Euphrosine, veuve 
du poëte Delphidius, sa fille et quelques autres per- 
sonnes, furent exécutés avec lui à Trêves, par les 
ordres du tyran Maxime et aux instances d'Ithace et 
d'Idace, deux évêques vicieux, et qui, pour prix de 
leur injustice, moururent dans l'excommunication, 
chargés de la haine de Dieu et des hommes. 

Les priscillianistes étaient accusés, comme les ma- 
nichéens, de doctrines obscènes, de nudité et d'impu- 
dicité religieuses. Comment en furent-ils convaincus ? 
Priscillien et ses complices les avouèrent, à ce qu'on 
dit, crans les tourmens. Trois personnes viles, Ter- 
tulle, Potamius et Jean, les confessèrent sans attendre 
la question. Mais l'action intentée contre les priscil- 
lianistes devait être fondée sur d'autres témoignages 
qui avaient été rendus contre eux en Espagne. Cepen- 
dant les dernières informations furent rejetées par un 
grand nombre d'évêques, d'ecclésiastiques estimés; 
et le bon vieillard Higimis , évêque de Cordoue , qui 
avait été le dénonciateur des priscillianistes, les crut 
dans la suite si innocens des crimes qu'on leur im- 
putait, qu'il les reçut à sa communion, et se trouva 



ZÈLE. 455 

par-là enveloppé dans la persécution qu'ils essuyè- 
rent. 

Ces horribles calomnies dictées par un zèie aveu- 
gle sembleraient justifier la réflexion qu'Ammien 
Marcellin (u) rapporte de l'empereur Julien : Les 
bêtes féroces, dit-il } ne sont pas plus redoutables aux 
hommes, que les chrétiens le sont les uns aux autres 
quand ils sont divisés de croyance et de sentiment. 

Ce qu'il y a de plus déplorable en cela, c'est quand 
le zèle est hypocrite et faux> les exemples n'en sont 
pas rares. L'on tient d'un docteur de Sorbonne, qu'en 
sortant d'une séance de la faculté , Tourneli, avec 
lequel il était fort lié, lui dit tout bas : Vous voyez 
que j'ai soutenu avec chaleur tel sentiment pendant 
deux heures; eh bien ! je vous assure qu il n 7 y a pas 
un mot de vrai dans tout ce que j'ai dit. 

On sait aussi la réponse d'un jésuite, qui avait été 
employé vingt ans dans les missions du Canada, et 
qui, ne croyant pas en Dieu, comme il en convenait à 
l'oreille d'un ami, avait affronté vingt fois la mort 
pour la religion qu'il prêchait avec succès aux sau- 
vages. Cet ami lui représentant l'inconséquence de 
son zèle : Ah ! répondit le jésuite missionnaire, vous 
n'avez pas d'idée du plaisir qu'on goûte a se faire 
écouter de vingt mille hommes , à leur persuader ce 
qu'on ne croit pas soi-même. 

On est effrayé de voir que tant d'abus et de dés- 
ordres soient nés de l'ignorance profonde où l'Eu- 
rope a été plongée si long-temps ; et les souverains 

(u)Liv.XXII. 



456 ZOROASTRE. 

qui sentent enfin combien il importe d'être éclaire f 
deviennent les bienfaiteurs de l'humanité, en favori- 
sant le progrès des connaissances, qui sont le soutien 
de la tranquillité et du bonheur des peuples, et le plus 
solide rempart contre les entreprises du fanatisme. 

ZOROASTRE. 

Si c'est Zoroastre qui le premier annonça aux 
hommes cette belle maxime : «Dans le doute si une 
action est bonne ou mauvaise, abstiens - toi ; » Zo- 
roastre était le premier des hommes après Confucius 

Si cette belle leçon de morale ne se trouve que 
dans les cent portes du Sadder, long-temps après 
Zoroastre, bénissons l'auteur du Sadder. On peut 
avoir des dogmes et des rites très-ridicules avec une 
morale excellente. 

Qui était ce Zoroastre? ce nom a quelque chose 
de grec, et on dit qu'il était Mède. Les Parsis d'au- 
jourd'hui l'appellent Zerdust, ou Zerdast, ou Zara- 
dast, ou Zarathrust. Il ne passe pas pour avoir été le 
premier du nom. On nous parle de deux autres Zo- 
roastres, dont le premier a neuf mille ans d'antiquité ; 
c'est beaucoup pour nous, quoique ce soit très-peu 
pour le monde. 

Nous ne connaissons que le dernier Zoroastre. 

Les voyageurs français , Chardin et Tavernier , 
nous ont appris quelque chose de ce grand prophète } 
par le moyen des Guèbres ou Parsis, qui sont encore 
répandus dans l'Inde et dans la Perse, et qui sont 
excessivement ignorans. Le docteur Hyde, professeur 
en arabe dans Oxford, nous en a appris cent fois da- 



ZGROASTRE. 4^7 

vantage sans sortir de chez lui. Il a fallu que, dans 
l'ouest de l'Angleterre, il ait deviné la langue que 
parlaient les Perses du temps de Cyrus, et qu'il Tait 
confrontée avec la langue moderne des adorateurs 
du feu. 

C'est à lui surtout que nous devons ces cent portes 
du Sadder, qui contiennent tous les principaux pré- 
ceptes des pieux ignicoles. 

Pour moi, j'avoue que je n'ai rien trouvé sur leurs 
anciens rites de plus curieux que ces deux vers. per- 
sans de Sadi, rapportés par Hyde : 

Qu'un Perse ait conservé le feu sacré cent ans^ 

Le pauvre homme est brûlé qinnd il tombe dedans. 

Les savantes recherches de Hyde allumèrent, il y 
a peu d'années, dans le cœur d'un jeune Français le 
désir de s'instruire par lui-meme des dogmes des 
Guèbres. 

Il fit le voyage des grandes Indes, pour apprendre 
dans Surate, chez les pauvres Parsis modernes, la 
langue des anciens Perses, et pour lire dans cette 
langue les livres de ce Zoroastre si fameux, suppose 
qu'en effet il ait écrit. 

Les Pythagore , les Platon , les Apollonius do 
Thyane, allèrent chercher autrefois en orient la sa- 
gesse qui n'était pas là. Mais nul n'a couru après cette 
divinité cachée, à travers plus de peines et de périls 
que le nouveau traducteur français des livres attri- 
bués à Zoroastre. Ni les maladies, ni la guerre, ni les 
obstacles renaissans à chaque pas 3 ni la pauvreté 

Dict. Pi. 8. 39 



458 ZOROASTRE, 

même, le premier et le plus grand des obstacles, rien 
n'a rebuté son courage. 

Il est glorieux pour Zoroastre qu'un Anglais ait 
écrit sa vie au bout de tant de siècles, et qu'ensuite 
un Français l'ait écrite d'une manière toute différente* 
Mais ce qui est encore plus beau, c'est que nous 
avons parmi les biographes anciens du prophète, 
deux principaux auteurs arabes, qui précédemment 
écrivirent chacun son histoire; et ces quatre histoires 
se contredisent merveilleusement toutes les quatre» 
Cela ne s'est pas fait de concert; et rien n'est plus ca- 
pable de faire connaître la vérité. 

Le premier historien arabe, Abu -Mohammed 
Moustapha, avoue que le père de Zoroastre s'ap- 
pelait Espintaman;. mais il dit aussi qu'Espintaman 
n'était pas son père, mais son trisaïeul. Pour sa mère f 
il n'y a pas deux opinions; elle s'appelait Dogdu, ou 
Dodo, ou Dodu; c'était une très-belle poule d'Inde : 
elle est fort bien dessinée chez le docteur Hyde. 

Bundari, le second historien, conte que Zoroastre 
était Juif, et qu'il avait été valet de Jérémie *, qu'il 
mentit à son maître ; que Jérémie pour le punir lui 
donna la lèpre; que le valet pour se décrasser alla 
prêcher une nouvelle religion en Perse, et lit adorer 
le soleil au lieu des étoiles. 

Yoici ce que le troisième historien raconte, et ce 
que l'Anglais Hyde a rapporté assez au long : 

Le prophète Zoroastre étant venu du paradis prê- 
cher sa religion chez le roi de Perse Gustaph, le roi 
dit au prophète : Donnez-moi un signe. Aussitôt le 
prophète fit croître devant la porte du palais un cèdre 



Z0R0AS1RE. 4^9 

si gros, si haut, que nulle corde ne pouvait ni l'en- 
tourer, ni atteindre sa cime* Il mit au haut de cèdre 
un beau cabinet où nul homme ne pouvait monter. 
Frappé de ce miracle, Gustaph crut à Zoroastre. 

Quatre mages ou quatre sages ( c'est la même 
chose), gens jaloux et médians, empruntèrent du 
portier royal la clef de la chambre du prophète pen- 
dant son absence, et jetèrent parmi ses livres des os 
de chiens et de chats, des ongles et des cheveux de 
morts, toutes drogues, comme on sait, avec les- 
quelles les magiciens ont opéré de tout temps. Puis 
ils allèrent accuser le prophète d'être un sorcier et 
un empoisonneur. Le roi se fît ouvrir la chambre par 
son portier. On y trouva les maléfices, et voilà l'en- 
voyé du ciel condamné à être pendu. 

Comme on allait pendre Zoroastre , le plus beau 
cheval du roi tombe malade; ses quatre jambes ren- 
trent dans son corps, tellement qu'on n'en voit plus. 
Zoroastre l'apprend, il promet qu'il guérira le cheval 
pourvu qu'on ne le pende pas. L'accord étant fait , 
il fait sortir une jambe du ventre , et il dît : Sire , je ne 
vous rendrai pas la seconde jambe que vous n'ayez 
embrassé ma religion. Soit, dit le monarque. Le pro- 
phète , après avoir fait paraître la seconde jambe , 
voulut que les fils du roi se fissent zoroastriens ; et 
ils le furent. Les autres jambes firent des prosélytes 
de toute la cour. On pendit les quatre malins sages 
au lieu du prophète, et toute la Perse reçut la foi. 

Le voyageur français raconte à peu près les mêmes 
miracles, mais soutenus et embellis par plusieurs 
autres. Par exemple, l'enfance de Zoroastre ne po^- 



460 ZOROASTRE. 

vait pas manquer d'être miraculeuse ; Zoroastre se 
mit à rire dès qu'il fut né, du moins à ce que disent 
Pline et Solin. Il y avait alors, comme tout le monde 
le sait, un grand nombre de magiciens très-puissans; 
et ils savaient bien qu'un jour Zoroastre en saurait 
plus qu'eux , et qu'il triompherait de leur magie. Le 
prince des magiciens se fit amener l'enfant et voulut 
le couper en deux ; mais sa main se sécha sur-le- 
champ. On le jeta dans le feu, qui se convertit pour lui 
en bain d'eau rose. On voulut le faire briser sous les 
pieds des taureaux sauvages ; mais un taureau plus 
puissant prit sa défense. On le jeta parmi les loups; 
ces loups allèrent incontinent chercher deux brebis 
qui lui donnèrent à téter toute la nuit. Enfin il fut 
rendu à sa mère Dogdo , ou Dodo , ou Dodu, femme 
excellente entre toutes les femmes, ou fille admirable 
entre toutes les filles. 

Telles ont été dans toute la terre toutes les his- 
toires des anciens temps. C'est la preuve de ce que 
nous avons dit souvent, que la fable c. c t la sœur aînée 
de l'his'oire. 

Je voudrais que pour notre plaisir, et pour notre 
instruction, tous ces grands prophètes de l'antiquitéj 
les Zoroastres, les Mercures ïrismegistes, lesÀbaris, 
les Numa même, etc., etc., etc., revinssent aujour- 
d'hui sur la terre, et qu'ils conversassent avec Locke, 
Newton , Bacon, Shaftesbuiy, Pascal , Arnaud, Bavle; 
que dis-je, avec les philosophes les moins savans de 
nos jours qui ne sont pas les moins sensés. 

J'en demande pardon à l'antiquité; mais je crois 
qu'ils feraient une triste figure. 



ZOROASTRE, 46* 

Hëias , les pauvres charlatans ! ils ne vendraient 
pas leurs drogues sur le Pont-Neuf. Cependant, en- 
core une fois , leur morale est bonne. C'est que la mo- 
rale n'est pas de la drogue. Comment se pourrait-il 
que Zoroastre eut joint tant d'énormes fadaises à ce 
beau précepte de s'abstenir dans le doute si on fera 
Lien ou mal ? c'est que les hommes sont toujours pé- 
tris de contradictions. 

On ajoute que Zoroastre , ayant affermi sa reli- 
gion, devint persécuteur. Hélas! il n'y a pas de sa- 
cristain ni de balayeur d'église qui ne persécutât s'il 
le pouvait. 

On ne peut lire deux pages de l'abominable fatras 
attribué à ce Zoroastre, sans avoir pitié de la nature 
humaine. Nostradamus et le médecin des urines sont 
des gens raisonnables, en comparaison de cet éner- 
gumène. Et cependant on parle de lui, et on en par- 
lera encore. 

Ce qui paraît singulier, c'est qu'il y avait, du 
temps de ce Zoroastre que nous connaissons, et pro- 
bablement avant lui , des formules de prières publi- 
ques et particulières instituées. Nous avons au voya- 
geur français l'obligation de nous les avoir traduites. 
Il y avait de telles formules dans llnde; nous n'en 
connaissons point de pareilles dans le Pentateuque. 

Ce qui est bien plus fort, c'est que les mages, ainsi 
que les brames, admirent un paradis, un enfer, une 
résurrection, un diable («). Il est démontré que la 

(a) Le diable chez Zoroastre est Hariman , ou, si vous vou- 
lez, Arimantj il avait été crée'. C'était tout comme chez noua 

3 9 . 



462 ZO'RO ASTRE. 

loi des Juifs ne connut rien de tout cela. Ils ont été 
tardifs en tout. C'est une vérité dont on est convaincu, 
pour peu qu'on avance dans les connaissances orien- 
tales. 

originairement ; il n'était point principe ; il n'obtînt cette dignitq 
de mauvais principe qu'avec le temps. Ce diable, chezZoroastre, 
est un serpent qui produisit quarante - cinq mille envies. Le 
nombre s'en est accru depuis; et c'est depuis ce temps-là qu'à 
Rome , à Paris , chez les courtisans , dans les armées et chez le» 
moines, nous voyons tant d'envieux. 



DÉCLARATION DES AMATEURS. 4^3 

Déclaration des amateurs, questionneurs 5 et 
douteurs , qui se sont amusés à faire aux sa- 
vans les Questions ci -dessus en neuf vo- 
lumes (*'). 

Nous déclarons aux savans, qu'étant comme eux 
prodigieusement ignorans sur les premiers principes 
de toutes les choses , et sur le sens naturel , typique , 
mystique , allégorique , de plusieurs choses , nous 
nous en rapportons sur ces choses au jugement in- 
faillible de la sainte inquisition de Rome, de Milan , 
de Florence, de Madrid, de Lisbonne, et aux dé- 
crets de la Sorbonne de Paris, concile perpétuel des 
Gaules. 

Nos erreurs n'étant point provenues de malice, 
mais étant la suite naturelle de la faiblesse humaine, 
nous espérons qu'elles nous seront pardonnées en ce 
monde-ci et en l'autre. 

Nous supplions le petit nombre d'esprits célestes 
qui sont encore enfermés en France dans des corps 
mortels, et qui, de là, éclairent l'univers à trente sous 
la feuille, de nous communiquer leurs lumières pour 
le tome dixième, que nous comptons publier à ïa fin 
du carême de 1772, ou dans l'avant de 1778; et 
nous payerons leurs lumières quarante sous. 

Nous supplions le peu de grands hommes qui nous 
reste d'ailleurs; comme l'auteur de la Gazette ecclé- 
siastique; et l'abbé Guyon; et l'abbé de Caveirac, 

(*) Les premières éditions des Questions sur l'Encyclopédie 
étaient en neuf volumes. 



464 DÉCLARATION DES AMATEURS. 

auteur de l'apologie de la Saint -Bartliélemi; et celui 
qui a pris le nom de Chiniac; et l'agréable Larcher; 
et le vertueux, le docte, le sage Langleviel, dit la 
Beaumelle; le profond et l'exact Nonotte; le modéré, 
le pitoyable et doux Patouillet, de nous aider dans 
notre entreprise. Nous profiterons de leurs critiques 
instructives, et nous nous ferons un vrai plaisir de 
rendre à tous ces messieurs la justice qui leur est due. 
Ce dixième tome contiendra des articles très- 
curieux, lesquels, si Dieu nous favorise, pourront 
donner une nouvelle pointe au sel que nous tâche- 
rons de répandre dans les rcmercîmens que nous 
ferons à tous ces messieurs. 

Fait au mont Krapac, le 3o du mois de Janus, Tan 

du mon le, selon Scaligcr 5j22 

selon les Eircnncs mignonnes. . . . 5 7 76 

selon Riccioli 5q56 

selon Eusèbe . ....... 6972 

selon les Tables alphcnsines , . . . 8707 
selon les Égyptiens ..... 370000 

selon les Chaldéens 460102 

selon les brames 780000 

selon les philosophes. . .ce 



FIN DU HUITIEME ET DERNIER VOLUME. 



TABLE DES MATIERES 

CONTENUES DANS CE VOLUME. 



RAISON Pag. 5 

RARE. ...... . . 7 

RAVAILLAG | 10 

Dialogue d'un page du duc de Sully, et de maître 
F.ilesac, docteur de Sorbonne, l'un des deux con- 
fesseurs de Ravaillac , . . ih'.d 

RELIGION, section i 1 4 

SECTION II I 6 

SECTION III. QUESTIONS SUR LA RELIGION. 

Première question . . . .' a(j 

Seconde question 2n 

Troisième question. ' 3 a 

Quatrième question 35 

Cinquième question 3 G 

Sixième question , 3y 

Septième question 38 

Huitième question 3q 

RELIQUES 4o 

RÉSURRECTION, section i 5i 

SECTION II 55 

- - section ni. De la résurrection des 

ancieris, 5t 

section iv. De la résurrection des 

modernes 6o 

RIME. . . . 62 

RIRE. , , ... . , | 66 



466 TABLE DES MATIÈRES. 

ROCHESTER ET WALLER Pag. G8 

ROI 7 s 

ROME. (COUR DE ROME) 75 

RUSSIE 82 

SALOMON ilid. 

SAMMONOCODOM . . 94 

D'un frère cadet du dieu Sammonoeodom 97 

SAMOTHRACE. 99 

SAMSON io3 

SCANDALE 107 

SCHISME. no 

SCOLIASTE 114 

Questions sur Horace, à M. Dacier 1 1 5 

A madame Dacier sur Homère 1 22 

SECTE, section fi .. î . . 1 29 

SECTION II l33 

SENS COMMUN... i34 

SENSATION i36 

SERPENT i4o 

SIBYLLE 142 

SICLE 147 

SOCIÉTÉ ROYALE DE LONDRES, et des académies... i5o 

SOCINIENS , OU ARIENS , OU ANTÏ-TRINITAIRES. • 1 5j 

SOCRATÉ i5g 

SOLDAT «.....,.. i53 

SOMNAMBULES ET SONGES. 

SECTION I . . • 1 64 

section 11. Lettres aux auteurs de la Gazette lit- 
téraire, sur les songes. Août 1764 167 

section ni. Des songes.^. 170 

section iv. .—173 

SOPHISTE 174 



TABLE DES MATIÈRES.' 4$7 

SOTTISE DES DEUX PARTS Pag. 175 

STYLE section 1 i83 

section 11. Sur la cowuption du style igo 

SUICIDE, OU HOMICIDE DE SOI-MÊME 192 

SUPERSTITION, section i iq5 

SECTION II I98 

Récit surprenant sur l'apparition visible et miracu- 
leuse de Notre Seigneur Jésus- Christ au saint 
sacrement de V autel, qui s 'est faite par la toute- 
puissance de Dieu , dans Véglise paroissiale de 
Paimpole, près Tréguier en Basse-Bretagne, le 

jour des Rois , ibii 

Copie de la lettre trouvée sur Vautel, lors de V appa- 
rition miraculeuse de Notre Seigneur, Jésus* 
Christ au très-saint sacrement de l'autel, le jour 

des Rois 17,71 200 

section m. Nouvel exemple de la superstition! 

la plus horrible. . . 203 

section iv. Chapitre tiré de Cicéron, de Së- 

nèque et de Pdutarque f 206 

SECTION V • 208 

SUPPLÏCES. section 1. ' 211 

SECTION II , 2 I 5 

SECTION III « * 22 I 

SYMBOLE OU CREDO . . . . r 223 

SYSTÈME. . . !...../ 227 

T. Remarques sur cette lettre 232 

TABAC. 234 

TABARIN 235 

TABIS. , . . . ibid. 

TABLE ibid. 

TABLER,... , ./ «38 



4^8 TABLE DES MATIÈRES. 

TABQR OU THABOR. Pag. 23g 

TACTIQUE ibid. 

TAGE 240 

TALISMAN ibid. 

TALMUD ibid. 

TAMARIN ibid. 

TAMARIS 241 

TAMBOUR ..*... Aid. 

TANT... ibid. 

TAPISSERIE, TAPISSIER 244 

TAQUIN, TAQUINE ztf 

TARIF ibid. 

TARTARE 246 

TARTAREUX ibid, 

TARTRE , ibid. 

TARTUFE, TARTUFERIE « 247 

TAUPE ibid, 

TAUREAU. ... . . . . . . 248 

TAURICIDER 249 

TAUROBOLE. . ibid. 

TAUROPHAGE s5o 

TAXE. . ibid. 

TECHNIQUE 262 

TENIR ibid. 

TÉRÉLAS 271 

TERRE. .'. 274 

TESTICULES, section i 279 

section 11. Et, -par occasion, des herma- 
phrodites. 28 r 

THÉISME 284 

THÉISTE . . . 287 

THÉOCRATIE, Gouvernement de Dieu ou des dieux.*., ,2^3 



TABLE DES MATIÈRES. 469 

THÉODOSE . Pag. 293. 

THEOLOGIE 296 

THÉOLOGIEN, section i 299 

SECTION II. . . . 3oi 

TOLÉRANCE, section i . 3 02 

SECTION II 3o3 

SECTION III , . 3 O7 

SECTION IV . 3l2 

SECTION V " . 3i4 

TONNERRE, section i 3 16 

SECTION II 320 

TOPHET. 32i 

TORTURE. 325 

TRANSSUBSTANTIATION 229 

TRINITÉ . 33o 

Explication de la trinité suivant Abauzit 335 

Sentiment des orthodoxes . ibid. 

Sentiment des unitaires * 336 

Sentimens des sociniens ibid. 

Réflexions sur le premier sentiment. . 33 7 

Réflexions sur le second sentiment. . ibid. 

Réflexions sur le troisième sentiment 338 

TYRAN . 339 

TYRANNIE 342 

UNIVERSITÉ. 343 

USAGES. Des usages méprisables ne supposent pas tou- 
jours une nation méprisable 3 ( 46 

VAMPIRES 348 

VELETRI OU VELITRT, petite ville d'Ombrie, à neuf 
lieues de Rome; et prr occasion, de la divinité 

d'Auguste 354 

VÉNALITÉ fY //'. 357| 

Die t. Pli. 8. 4p 



47° TABLE DES MATIÈRES, 

VENISE , et par occasion , de la liberté Pag. 358 

VENTRES PARESSEUX . 36o 

VERGE, Baguette divinatoire 364 

VÉRITÉ 36 7 

Vérités historiques 3Gg 

Des degrés de vérité suivant lesquels on juge les 

accusés 3rro 

VERS ET POESIE 3 7 i 

VERTU, section i 384 

section i: 

VIANDE, VIANDE DÉFENDUE, VIANDE DANGE- 
REUSE. Court examen des préceptes juifs et chrétiens, 

et de ceux des anciens philosophes 3go 

VIE 3 9 4 

VISION 397 

VISION DE CONSTANTIN 4o2 

VOEUX 4ia 

VOLONTÉ 4i6 

VOYAGE DE SAINT PIERRE A ROME 4i8 

XAVIER 4^4 

XÉNOPHANES 4^7 

XÉNOPHON, et la retraite des dix. mille 429 

YVETOT 438 

ZÈLE 443 

ZOROASTRE 4^6 

Déclaration des amateurs , questionneurs et douteurs 
(fui se sont amusés à faire aux savans les questions 

ci-dessus en neuf volumes , . . . 4^3 

FIN Dfi LA TABLE DU HUITIÈME ET DERNIER VOLUME 
DU DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. 

MIUOTHECA J 



La Bibliothèque 
Université d'Ottawa 






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